Road Trip dans les Balkans.

 

Italie-Croatie-Montenegro-Kosovo-Bulgarie-Serbie-Slovenie, Mai-Juin 2017.

 

Un « road trip » sur les routes européennes, il n’y a certainement pas là de quoi impressionner les foules ou commettre un récit de voyage. Même s’il s’agit d’un itinéraire de quelque cinq mille kilomètres.

Pourtant, ce circuit fait en 2015 dans les « Balkans de l’Ouest », comme on appelle la région qui s’étend de l’Allemagne à la Roumanie, a présenté quelques particularités qui m’ont paru dignes d’intérêt et en tous cas de nombreuses photos.

Et notamment la particularité de se dérouler dans des pays qui ont connu dans un passé récent deux guerres féroces et en supportent encore les conséquences ethniques, politiques et religieuses. Sans même mentionner, politiquement correct oblige, la pression migratoire actuelle qu’ils subissent et dont les péripéties sont encore loin d’être closes.

C’est un projet de visite à mon fils cadet, établi en Bulgarie, qui nous a donné l’idée, plutôt que d’effectuer un tout bête déplacement en avion, de joindre Sofia par voie terrestre (les seuls vrais voyages, comme nous savons), dans une région toute proche de nos frontières dont on a tendance à oublier que tous les jeux n’y sont pas encore faits, ce qui devrait nous tenir en alerte…

Nous avons donc rallié Sofia et la Mer Noire en quelques semaines entre Mai et Juillet 2015 par un itinéraire circulaire comprenant l’Italie, puis la Croatie, le Montenegro, le Kosovo, la Bulgarie, la Serbie et la Slovénie, retour par l’Italie du Nord.

Toscane éternelle…

Pour rejoindre la zone balkanique à proprement parler, nous avons choisi de traverser l’Italie au niveau de la Toscane, puis de prendre un ferry d’Ancona à Split en Croatie. Mais comment passer par l’Italie sans s’y attarder?…On ne présente pas la Toscane, et je n’aurai donc pas cette outrecuidance, sauf une mention particulière pour San Gimignano, incomparable lieu de toutes les géométries. Laissons parler les photos…

 

 Sienne, bien sûr….

 

 

Et la basilique d’Assise,

(…où les gardiens prétendent interdire l’usage d’appareils photographiques « même sans flash » à des voyageurs abasourdis de beauté et de présence spirituelle. Une incroyable arnaque destinée à faire vendre des cartes postales…).

Sur notre route vers Ancône et le ferry vers la Croatie, la basilique d’Assise, qui abrite en Ombrie le tombeau de Saint François et des fresques de Giotto.

Le lieu est imposant, composé de façon assez spectaculaire de deux niveaux superposés sur une colline dominant la plaine alentour: l’un (de construction plus récente) de pierres blanches et très lumineux, le second, qui abrite le tombeau du saint, dans la pénombre de ce qui est devenu une immense crypte, de même surface que l’édifice supérieur, couverte de fresques riches en couleurs sombres et presque oniriques, du moins d’un point de vue purement esthétique. Un parcours de ténèbres et de lumière dû à l’évolution des styles mais qui prend une signification  très symbolique…

 

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Une traversée de nuit en ferry d’Ancône à Split ( 11 heures en cabine assez confortable) et quelques kilomètres le long de la côte dalmate suffisent à montrer qu’on a changé de monde: nous voici quelque peu en Orient, même si partout la présence historique de la Sérénissime République de Venise le dispute à l’influence turque.

De ce côté-ci de l’Adriatique, c’est une autre Europe, qui a longtemps vécu sous les dominations ottomane puis soviétique. Passage aux langues slaves et aux noms imprononçables, à la cuisine orientale , à une nouvelle architecture avec les dômes byzantins et les minarets pointus des mosquées. Les maisons gardent cependant un petit d’air d’Italie, l’héritage de Venise, qui fut, elle aussi, longtemps puissance dominante dans ce carrefour de mondes.

A partir de là, le voyage va se poursuivre entièrement par la route.

1. Bienheureuse Dalmatie…

La Croatie, qui vit essentiellement du tourisme, a adopté depuis quelques années un mode de vie très occidental et s’est peu à peu muée en lieu de vacances des pays du nord de l’Europe. Du charme dans tout cela, beaucoup de charme !!!! Et au passage la forte confirmation que la Croatie est, avec son exceptionnelle côte méditerranéenne, le pays qui s’est le mieux tiré des guerres yougoslaves…

Un détail à propos des photos qui suivent: en ce mois de Mai, les côtes ne sont pas encore envahies, les routes non plus, mais elles ne perdent rien pour attendre …

 

 

 

2. Dubrovnik la Superbe

Ce sont les Vénitiens qui ont façonné ce bijou…et ils s’y connaissaient ! « La perle de l’Adriatique » est un devenue un « must », des lignes aériennes directes la desservent depuis le monde entier, on comprend pourquoi. Bref, il est difficilement imaginable aujourd’hui de voir se reproduire là les destructions ( parfois exagérées par les media) qu’elle a connu dans les années de guerre.

Bien sûr, il est dommage que les toits trop neufs (« souvenir » des bombardements passés) soient, aujourd’hui encore, plus nombreux que les vieilles tuiles. Mais Dubrovnik n’est pas un musée: c’est une vraie ville, chaleureuse et vivante, avec de vrais habitants conscients qu’être là est un privilège et qui parcourent par centaines, à la fraîche, les rues pavées de marbre poli par des millions de pas pour le plaisir de cette beauté. Ils sont bien, ils sont fiers, on le sent, et ça vous met tout de suite de bonne humeur.

Ne ratez sous aucun prétexte le tour des remparts, survolez, parcourez la ville depuis là haut, explorez ses terrasses, ses tours et ses chemins de ronde, marchez à la hauteur des clochers, admirez les perspectives et guettez l’incessant mouvement des embarcations. Et puis plongez avec la nuit vers le petit port et ses fantastiques bistrots de poissons. Après, allez déambuler tranquillement dans la foule des promeneurs parmi les places et les ruelles illuminées en suçotant un cornet de glace italienne…

Vous m’en direz des nouvelles !!!

 

 

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 3. Montenegro: contes et légendes ?

A peine grand comme un ou deux départements français, avec à peine 620.000 habitants, le plus grand  fjord de la Méditerranée, une dynastie de princes-évêques, le Montenegro, qui  n’est pas encore un lieu de grand tourisme, semble par certains aspects sorti tout droit des contes et légendes de notre enfance .

Il n’est jusqu’à présent visité (mais les choses changent vite) que dans sa frange méridionale jouxtant la Croatie, le long du rivage adriatique. Certains touristes en courte villégiature à Dubrovnik font en une journée le tour de l’immense fjord, le seul de cette taille en Méditerranée, connu sous le nom de « Boka Kotorska », les Bouches de Kotor. D’autres séjournent un peu à la station balnéaire de Budva;  enfin, une poignée  de « happy few » fréquente l’île-village de Sveti Stefan, autrefois habitée par des pêcheurs, aujourd’hui transformée en hôtel de grand luxe.

Et pourtant, le Montenegro, lieu béni pour les photographes et les amoureux de vrai exotisme ou de la nature, est (au moins pour un temps encore) un pays follement attachant et dépaysant, là, au beau milieu de cette vieille Europe qui n’a plus grand chose pour nous étonner.

Le Montenegro, je l’avais connu dans les années 1960, quand le comble du voyage européen « aventureux » était de se lancer à 70 Km/heure en vieille « Deux CV » Citroën depuis la France vers les pistes poussiéreuses de la Dalmatie Yougoslave jusqu’à la frontière albanaise. J(‘avais fait le voyage deux fois avec un ami, mais n’y étais jamais retourné depuis.

Ce pays méconnu se cherche encore entre ses deux pôles géographiques: orienté du Sud vers le Nord, il est partagé entre l’Adriatique très touristique et la sauvage « montagne noire »( Monte Negro)du haut pays, dans les voisinages encombrants et incertains du Kosovo, de l’Albanie et de la Serbie…

Le « bas pays » va bien: il a hérité des guerres yougoslaves sa portion de côtes paradisiaques, entre Dubrovnik et la frontière albanaise. Il en tire une bonne partie de ses ressources: le tourisme international a eu vite fait de découvrir après les conflits des villégiatures fort agréables comme Budva ou le site exceptionnel de Sveti Stefan, dont le village de pêcheurs tout entier est devenu un hôtel de luxe, chaque « suite » composée d’une ancienne maison restaurée avec raffinement. Nous sommes là encore dans l’ère touristique dalmate, le prolongement naturel de Dubrovnik. Cerise sur le gâteau, les fantastiques Bouches de Kotor, admirables fjords où parvenir du temps de ma jeunesse tenait presque de l’expédition, ont désormais ouvert, par une route facile, leur sauvage beauté aux amoureux de paysages grandioses. Et où nous avons même vu, horreur des horreurs, de ces immeubles flottants baptisés « bateaux de croisières » et capables d’abriter jusqu’à cinq mille « voyageurs ». Il y en avait un lors de notre passage à Kotor, et pendant qu’il se faufilait entre les vertigineuses falaises, un écran numérique géant sur le pont principal diffusait des images…de course motocycliste. Si, si, c’est vrai, regardez mes photos !…Voilà pour le pays côtier, riche du tourisme, amarré à la vie « moderne ».

Mais dès les premiers kilomètres sur la route du Nord, vers Podgorica et les Pristina, Tirana, Skopje, de bien mauvaise mémoire, le paysage et l’humeur annoncent un autre monde. A peine quittés les rivages de l’Adriatique, l’intérieur du Montenegro justifie son nom: de hautes et sombres montagnes (« cerna gora » en serbe) se succèdent en chaînes aigües et couvertes de forêts denses.

On passe en à peine quelques kilomètres de l’insouciance touristique à un pays rude, très agricole, assez attardé et visiblement attaché à ses traditions et racines religieuses. Les monastères de montagne se succèdent , dont les dômes orthodoxes sont soudain remplacés, tout au Nord, en quelques kilomètres, par des minarets pointus de style turc aux approches du Kosovo, lui aussi très montagneux. Des paysages propices aux embuscades et aux conflits…Les routes, excellentes le long des côtes adriatiques, ne sont d’ailleurs  pas à recommander dans ces montagnes, elles requièrent, par de brusques dégradations inattendues, une attention de tous les instants et de bons amortisseurs (merci, Toyota !). Il n’empêche: un des immenses avantages du voyage terrestre par rapport aux conforts de l’avion, c’est de sentir sur le terrain le poids respectif des choses. Cette partie de notre voyage s’en est trouvée beaucoup enrichie.

De ce  » pays d’en bas » et ce « pays d’en haut », lequel fera l’avenir du Montenegro ?  Sans compter que d’autres yeux surveillent l’évolution de la région:  le Montenegro est entré dans l’OTAN le 5 juin 2017 et l’intégration de cette ancienne République yougoslave a provoqué la colère de Moscou: l’OTAN contrôle désormais tout le littoral nord de la Méditerranée, depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à la frontière entre la Turquie et la Syrie…

A suivre…

 

Le Montenegro des plages…

 

 

 

 

 

 

Le  « Roi des Montagnes »

Une (très brève) histoire du Monténégro.

Lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, le Parlement du Montenegro proclame officiellement le 6 juin 2006 l’indépendance du pays à la suite d’un référendum.

La Russie le reconnaît immédiatement, très rapidement suivie par les Etats-Unis, le Royaume Uni et la France. Le gouvernement serbe accepte alors de son côté, officiellement, l’indépendance du Monténégro le 15 juin. Il est admis à l’ONU en tant que 192e État membre.

Il est devenu en Juin 2017 le 29 ème pays membre de l’OTAN et il est officiellement depuis 2011 candidat à l’entrée dans l’Union européenne, sous réserve d’améliorations administratives concernant essentiellement la corruption et la sécurité. Sa monnaie est l’Euro.

Le Montenegro est aujourd’hui une république parlementaire multipartite, où le Premier ministre est le chef du gouvernement.

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Il est amusant de noter que ce magnifique petit pays de 620.000 habitants a quelques liens avec la France par le biais de son originale famille royale.

Historiquement, les princes souverains de la maison Petrović Njegoš  furent en effet, jusqu’en 1852 « prince-évêques » de l’Eglise orthodoxe serbe, c’est à dire nantis d’un pouvoir spirituel comme temporel, et luttèrent sans cesse pour l’union des clans locaux et contre les Turcs musulmans. La transmission de la couronne héréditaire se faisait bien sûr d’oncle à neveu.

Pendant la Première Guerre Mondiale, la famille royale fut contrainte de quitter le pays après la défaite des troupes monténégrines, alliées à la Serbie, devant l’armée austro-hongroise. Elle se réfugia en France où le roi Nicolas Premier, qui avait d’ailleurs étudié dans sa jeunesse au Lycée Louis-Le-Grand à Paris, décédera en 1921à Cap d’Antibes.

Ce « Roi des Montagnes » était une figure haute en couleurs, comme le montrent ses différents portraits en tenue traditionnelle, sabre au côté et grand révolver passé directement dans la ceinture…Il promulgua une constitution et fit beaucoup pour développer son petit pays, sans s’oublier cependant : on raconte beaucoup que, actionnaire important de la société d’armement Léopold Gasser de Vienne, il décréta que chaque chef de famille de son royaume serait désormais un membre de la Milice Nationale et devrait de ce fait posséder un révolver fabriqué par la société Gasser…dont il s’ était attribué le titre d’importateur exclusif. Ces armes énormes et du calibre le plus gros fabriqué à l’époque( 11,73 mm), sont d’ailleurs à présent très recherchées par les collectionneurs et connues sous le nom de « Gasser Monténégrin ». Ceci étant dit, lui arbora toute sa vie un révolver Smith et Wesson N°3 « Russian », accordant sans doute plus de confiance aux technologies américaines…

Ses descendants demeureront en France. Ainsi, l’actuel héritier du trône le prince Nikola Petrović-Njegoš , arrière-petit-fils du roi Nicolas Premier, est né en Bretagne en 1944 . Il a épousé Francine Navarro, une Française née en 1950 au Maroc (alors protectorat français).

Jusqu’en 1989, Nikola Petrović-Njegoš ne se préoccupait guère de son statut d’héritier du trône monténégrin, vaquant à ses occupations d’architecte. Mais en 2011, le Parlement du Monténégro réhabilite la dynastie . Elle reconnaît les descendants du roi Nicolas Ier dans la ligne masculine et leurs épouses comme les descendants de la dynastie Petrović-Njegoš et leur accorde une liste civile.

 

 

 

Et les Montagnes du Roi…

 

 

 

 Moraca-rivière-Montenegro

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4. Kosovo: la croisée des chemins…

A l’époque de notre voyage, la situation du pays est instable: la Serbie ne reconnait toujours pas l’indépendance du Kosovo, proclamée en 2008, même si elle a accepté à partir de 2013 des « discussions » sur quelques points techniques, dont la liberté de circulation entre les deux pays. Nous avons donc hésité à passer par Pristina, capitale du Kosovo, pour rejoindre Sofia. Puis, renseignements pris, avons décidé que la curiosité était bonne conseillère, d’autant que je tenais à cet itinéraire sur lequel, il faut le préciser, nous n’avons à aucun moment eu un sentiment d’insécurité.

Pristina avait en effet pour moi une importance particulière: un grand ami de jeunesse, qui fut lui aussi un agent diplomatique, y est mort en 1998, dans des conditions assez troublantes, officiellement victime d’un « accident de voiture » (une voiture blindée, tout de même, c’est à dire en principe très difficile à détruire). Numéro deux, comme on dit dans le métier, de notre ambassade en Serbie, il se rendait en mission depuis Belgrade à la capitale kosovare. Il y était déjà allé deux fois en compagnie de notre ambassadeur, la France faisant partie des puissances intervenant dans le conflit yougoslave. Ces allées et venues ne plaisaient guère aux Serbes, d’autant moins qu’ils nous soupçonnaient d’encourager à l’indépendance du Kosovo. Un autobus serait sorti d’une voie latérale et percuté le véhicule diplomatique circulant à vive allure qui transportait mon ami. Les circonstances de cet accident, l’état de la voiture blindée, la mort subite mais sans blessures apparentes de ses trois occupants, sans compter d’autres informations parallèles obtenues par ailleurs, ont d’abord donné lieu à de fortes rumeurs d’accident provoqué, de « message » diplomatique envoyé à nos autorités, comme il en existe parfois, comme j’en ai connu d’autres. Avant d’être, du jour au lendemain, étouffées au profit de la thèse d’un accident de la route. Cela se passait le 26 novembre 1998. L’agence de presse AP en rendit compte, il existe une video dans ses archives. Je souhaitais voir les lieux où s’était produit cette affaire pratiquement passée sous silence bien qu’elle ait aussi fait deux autres victimes françaises: l’intendant et un gendarme de l’ambassade. J’ai interrogé une journaliste de la télévision locale, un attaché d’ambassade américain, un responsable de l’hôtel de la chaîne Swiss Diamond (où descendent tous les officiels) et où nous étions logés: personne ne semblait avoir jamais entendu parler de « l’accident »de la voiture blindée de nos trois concitoyens. On m’a dit: « C’était il y a 17 ans, il se passait beaucoup de choses et les gens ont la mémoire courte ». Jetons un voile.

Après les destructions de la guerre, le centre-ville de Pristina, qui avait beaucoup souffert entre 1999 et 2000, a été restauré à grands renforts de crédits des pays de l’Ouest et de l’ONU, dont le bâtiment domine symboliquement de ses 15 étages la promenade piétonnière toute neuve et bordée de cafés. Le hasard nous fait arriver à Pristina au moment où l’on célébrait une « Journée de la Femme », ce qui nous a permis de voir les efforts des pays engagés dans le processus de paix pour faire passer auprès des populations locales, partagées entre cultures ennemies, des messages de modernité: le leitmotiv répété sur les stands des ambassades de France, de Grande-Bretagne ou des USA était « Tout ce qu’un homme peut faire, une femme peut le faire aussi ». Avis aux machos dans ce pays à 90% musulman…

On s’efforçait donc ce jour là de faire cohabiter dans la bonne humeur et devant les caméras quelques chrétiens et quelques rares musulmans. Des danses, des choeurs d’enfants dont les petites filles chantent avec application , on s’est mis des jolis petits cœurs peints sur les joues, on s’est bien apprêté pour l’occasion. Quelques jeunes filles à la tête voilée au milieu de bien plus nombreuses avec la croix en sautoir, tout y est, sauf peut-être la spontanéité.  Tout le monde semble de bonne volonté, mais c’est laborieux et on sent bien que la mayonnaise ne prend pas, malgré les efforts des représentants de la « communauté internationale ».  Cela se note à un regard , à la raideur un peu empruntée des officiels et des messieurs en costume sombre à la veste gonflée qui déambulent au point que j’hésite à prendre trop de photos…Bref, comme aurait dit Jean Yanne « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », et tout le monde (enfin, pas mal de monde orthodoxe et un tout petit peu de monde musulman) a pris la peine (ou a été obligé) de venir se montrer à la fête de la bonne humeur officielle.

Mais, pour que les choses soient tout de même bien claires, et que l’on sache clairement  où vont les loyalismes, à quelques mètres des stands, « on » a déposé le matin même un bouquet de fleurs fraîches et un drapeau de l’UCK au pied de la statue monumentale de Zahir Pajaziti, leader islamiste albanais tué au combat contre les Serbes que l’actuel gouvernement a élevé au statut de Héros National en 2008…Ce même Pajaziti qui figure, toute barbe déployée, sur un poster où l’Etat Islamique annonce qu’il fera flotter son fanion sur la Maison Blanche…Et puis, pour faire bonne mesure, la même main a ceint du foulard de l’UCK l’impressionnante statue équestre de Gjergj Kastrioti Skanderberg, également héros national de l’Albanie voisine et musulmane, qui domine la place principale de la ville. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’il a fallu quelqu’un de bien convaincu pour aller l’accrocher là-haut, ce foulard! Et pour donner la note finale, la place est également dominée par un gigantesque portrait en pied du Président Ibrahim Rugova, décédé en 2006 et dont on sait où allaient les sympathies. Ici, pas besoin d’être un expert pour sentir que l’affrontement est sous-jacent, on peut presque dire palpable.

Elles ont donc bien du souci à se faire, nos ambassades et nos ONG à Pristina…Cela ne fait aucun doute, nous sommes ici dans une zone de conflit potentiel, d’autant que le jeu de la Macédoine et de l’Albanie, dont les Kosovars sont issus à 70%, n’est pas clair non plus . Question de temps ; il suffira qu’un joueur majeur ( Russie ? Arabie ? Iran ? Turquie ? Liste non exhaustive…) estime utile de déséquilibrer l’Union européenne pour qu’on voie ressortir les kalashnikov qui , dans cette région, ne dorment que d’un œil !…Détail touchant mais qui n’entame pas mon vieux cuir tanné: dans un tiroir de notre chambre au Swiss Diamond, deux ouvrages côte à côte; le Nouveau Testament et le Coran. On peut rêver..

 

Kosovo-Carte.jpg

 

 

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5. L’oasis bulgare….

(La douceur existe encore).

Un pays, une ville, sont comme une personne : ils vous séduisent d’emblée –ou pas. Il s’en dégage quelque chose d’indéfinissable avec des mots mais de parfaitement perceptible par nos antennes intimes. C’est sans doute ce qu’on appelle le charme…Avec la Bulgarie, le charme a immédiatement joué : mon fils me l’avait dit, il aimait ce pays sans savoir exactement pourquoi, mais une seule chose lui importait : il s’y trouvait bien.

La seule vue de la large perspective piétonne qui structure le centre ville et aboutit au pied de la montagne de Vitocha, qu’on penserait pouvoir toucher de la main, donne un sentiment d’équilibre entre ville et nature qui emporte immédiatement une adhésion profonde. Equilibre, le maître mot….

Sofia, c’est un mélange agréable de modernité et d’une touche attendrissante et rassurante de tradition. On a en un mot l’impression que les Sofiotes sont bien dans leur peau et libres de tous ces interdits que nous impose notre époque d’imbécilité doctrinaire, bien pensante et politiquement correcte. Ainsi, les dévotions des Sofiotes sont incessantes: les nombreuses églises font l’objet d’un constant va et vient de l’homme de la rue, jeune ou vieux, qui y fait un « saut » en passant, le temps d’une courte prière, une petite visite de courtoisie à la divinité, en voisin…Touchante habitude, humaine, loin de la désincarnation de nos grandes villes glaciales et sans âme. Il y a quelque chose de joyeux dans ce commerce, qu’on sent quotidien, avec l’esprit tutélaire. Je précise que je ne suis pas le moins du monde croyant, seulement sensible à l’âme des gens et des lieux…Une ville gaie par ses couleurs, aussi : les maisons et immeubles sont peints, on est ici en pays baroque, pas de ce souci haussmanien d’alignement qui me crispe…Même les vestiges de l’art officiel n’ont pas réussi à me défriser !…

Aucun sentiment d’insécurité, mais de bien être tranqille et une vraie décontraction, une réelle joie de vivre . On dit que la Bulgarie est au mains de la mafia, (et c’est vrai) ,mais comme le disent beaucoup de Bulgares, « La mafia, elle ne dérange pas le commun des mortels, et fait même, à sa façon, régner l’ordre »…Question de choix.

Sofia, c’est encore une vie de paisible voisinage, comme il n’existe plus dans nos pays    «diversifiés» : on y circule à pied sans la moindre appréhension, ce qui devient rare dans une capitale européenne, on y voit d’ailleurs pratiquement pas de police, les jeunes viennent tard le soir danser en toute quiétude la salsa sur le parvis de l’Opéra, les parcs sont pleins tant de nuit que de jour…Oh, ne doutons pas que quelque chose ou quelqu’un saura trouver un jour le moyen de gâcher la vie paisible de cette aimable cité : mais pour l’instant, la ville est…tout simplement vivable.

 

 

Curieux et controversé, le « Monument à l’Armée Rouge »…

L’armée soviétique intervint brutalement dans l’instauration du régime communiste en Bulgarie en 1944. Un monument fut alors érigé en son honneur au centre de Sofia, gigantesque par ses proportions et homérique dans ses formes d’expression, en un mot très représentatif de « l’art officiel » communiste et de l’omniprésence de Moscou en Europe de l’Est. Il est toujours là aujourd’hui et donne bien évidemment lieu à une controverse depuis l’effondrement de l’Union Soviétique en 1991.

C’est un monument incontournable pour tout amateur d’histoire contemporaine ou simplement d’art monumental, un étonnant édifice de bronze, de plâtre et de pierre hors du commun pour nos yeux d’Occidentaux : une vingtaine de mètres de haut pour la pièce principale, une pyramide tronquée montrant un soldat soviétique, un ouvrier bulgare et une mère avec son enfant. Brandissant la fameuse mitraillette PPSH  » à camembert », le soldat soviétique, de huit mètres de haut, annonce la « victoire sur le fascisme ». Cette incarnation de « l’art » soviétique est entourée de quatre « îlots »sculptés répartis sur une immense esplanade dallée propice aux parades militaires et autres rassemblements officiels. A son sommet (c’est le cas de le dire), l’art « socialiste » chante ici l’alliance de l’ouvrier, du soldat et de la famille citoyenne. Autre temps, autres lieux…L’allée principale qui mène vers le mémorial est longue de 80m et large de 28. Nous ne sommes pas en Corée du Nord mais bien à Sofia, Bulgarie, membre de l’Union Européenne.

La « chose » interpelle, c’est le moins qu’on puisse dire : qu’on ait connu ou non la période des deux Blocs , elle en offre une saisissante évocation. Des leaders anticommunistes ont demandé plusieurs fois que le monument soit détruit. Mais l’ambassade de Russie et les russophiles bulgares s’y opposent vivement, mettant en avant le combat de l’armée rouge contre le nazisme. « Je crois qu’il fait partie de mon paysage urbain, même en sa qualité d’anachronisme » déclarait il y a peu un Sofiote interviewé dans la rue.

Quoi qu’on en pense, l’étrange (et assez fascinant) ensemble a, en attendant qu’on ait statué sur son sort, entamé il y a quelques années une nouvelle carrière que j’ai envie de qualifier de « de thermomètre politique »: en 2011, le jour où Sofia accueillait sa première « Gay Pride », les soldats de l’Armée rouge furent, en une nuit, repeints en superhéros de Bandes dessinées américaines, images aussitôt diffusées dans le monde entier. Cet avatar fut accueilli avec humour, voire enthousiasme, par les réseaux sociaux et les blogueurs bulgares, alors que les autorités du pays dénonçaient presque unanimement un “acte de vandalisme”. En Février 2012, les soldats ont été affublés de masques de l’organisation de hackers « Anonymous »; en Août de la même année, ils portaient des cagoules à la « Pussy Riot ». Le 3 mars 2013, jour de la fête nationale bulgare, un des soldats a été revêtu des couleurs blanche, verte et rouge du drapeau national, avant que la troupe ne devienne complètement rose quelques mois plus tard pour commémorer la défaite communiste du printemps de Prague en 1991…En 2015, les soldats soviétiques ont entre autres «réclamé» le retrait des troupes russes de la Crimée et commémoré le massacre de Katyn, au printemps 1940. En septembre 2016 enfin, une élue du Bloc réformateur (centre-droit) a été prise en flagrant délit par la police de Sofia en train de taguer l’inscription «occupants» sur le monument.

Lorsque nous l’avons vue en 2015, l’esplanade semblait avoir ( provisoirement) trouvé une vocation plus ludique, celle de haut lieu des pratiquants de skate-board.

La suite au prochain numéro…

 

 

Le monastère de Rila

On ne va pas en Bulgarie sans visiter Rila, le monastère le plus célèbre du pays et peut-être des Balkans, niché au milieu des Monts Rhodopes. La rencontre de la géométrie et du baroque.

 

 

 

 

Plovdiv, la très charmante et très belle endormie…