Une histoire andalouse, 1.

Le destin de Catalina Santoyo

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Je vais vous parler de « mon » Andalousie. Ce ne sera pas le récit d’un touriste ordinaire: le séjour que j’y ai effectué en Juin 2018 relevait plutôt d’un pélerinage aux origines de ma famille que je souhaitais faire depuis très longtemps. Je l’ai bien entendu agrémenté, comme toujours, d’une iconographie et d’informations historiques.

On ne trouvera donc ici absolument aucun des clichés sur les «incontournables» destinations habituelles de la région, rien sur Séville, rien sur Grenade ou sur Cordoue, lieux certes remarquables mais sans aucun lien avec mon objet .

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Mes ascendants maternels étaient Andalous, mais ayant passé ma vie aux quatre coins du monde, je n’étais encore jamais allé marcher dans leurs pas. Je voulais essentiellement voir de mes yeux ces lieux qu’ils contemplèrent longtemps avant moi, retrouver sur place les souvenirs évoqué par ma mère et tenter, dans toute la mesure du possible, de ressentir comment mes ascendants avaient vécu, chose assez faisable dans cette Espagne qui est restée beaucoup plus proche que nous de ses traditions.

Ce fut un voyage émouvant, couronné de succès sur certains aspects:  j’ai pu, par exemple, ajouter à mes observations personnelles un « pèlerinage culinaire« , et chacun sait l’importance de ces détails triviaux dans les souvenirs d’une famille. Ma grand-mère, dont j’ai partagé une partie de l’existence, cuisinait encore comme « chez elle » et dans la sierra j’ai retrouvé des «  garbanzos con callos », des « caracoles à la espanola », des « berenjenas con miel », des « habas fritas con jamon »; en bord de mer, des « boquerones fritos » et des« gulas », alevins d’anguilles, sautés à l’aïl. Partout, au petit déjeuner, des « churros con chocolate »…  Autant de recettes disparues, autant de saveurs pour moi absentes depuis près de soixante ans mais jamais oubliées. «Petites madeleines » qui n’ont rien à envier à une autre bien plus célèbre…

L’émotion a bien sûr été à son comble lorsque, feuilletant un à un avec ma femme de vénérables recueils d’actes de naissance, mariage et décès dans les mairies et les églises des villages de montagne, nous avons fini par trouver, tracés par des mains qui savaient encore le plein et le délié,  ce que nous étions venus chercher, fragiles témoignages d’humbles vies parmi des millions d’autres, mais trésor affectif inestimable.

Le succès n’a cependant pas toujours été au rendez-vous: je n’ai hélas pu remonter bien loin dans mes recherches généalogiques à proprement parler. Il a fallu  compter avec la sottise humaine:  les informations disponibles dans les municipalités et les églises vont en effet rarement au delà des années 1850 car, lors de la Guerre Civile de 1936-1939, les   amateurs de « table rase » et d’«homme nouveau », ont systématiquement détruit presque toutes les archives de l’état civil antérieures à 1870….et ainsi réussi à effacer les traces de leur passé, mais aussi du mien !!…

Mon itinéraire était simple: suivre les déplacements de mes aïeux qui furent un peu des nomades poussés par la recherche d’une meilleure qualité de vie dans une région d’Espagne particulièrement pauvre au XIX ème siècle, et par les aléas de leur histoire personnelle. Les uns étaient originaires de la partie « atlantique » de l’Andalouse , les autres de sa côte méditerranéenne.

Je commence mon récit par ceux du côté atlantique. J’ai fait comme eux et me suis rendu successivement Ronda et sa région, puis à Cadiz et Gibraltar, d’où ils s’embarquèrent pour ne plus revenir. Sans négliger, bien entendu, d’autres lieux remarquables et les aspects purement touristiques de ces étapes, avec, je le confesse, un très fort coup de coeur pour Cadiz.

 

1. La Serrania de Ronda

Mon trisaïeul Salvador Santoyo était originaire de Casares, dans la Serrania de Ronda. Sa fille Catalina, mon arrière grand-mère, naquit un peu plus au nord, à Benarraba. Mon arrière grand-père était, lui, natif du village voisin de Benalaura.

Deux très jolis villages qui, comme presque tous les noms de lieux ici, tirent leur nom de l’arabe : Benarraba vient de « Banu Rabbah », (la tribu des fils de Rabbah), Benalauria de « Banu al Houria », (la tribu des fils de Houria). Ils groupent autour de leurs églises baroques les maisons uniformément blanchies à la chaux typiques de ces montagnes couvertes de chênes-lièges dont l’exploitation a de tous temps été l’activité majeure de la région. Dans le fond de l’étroite vallée qui les relie, le rio Genal serpente parmi les saules. Avec un peu de chance, on peut y apercevoir une loutre…En tous cas, on y croisera ces cochons noirs mâtinés de sangliers qui font la réputation de la charcuterie espagnole. Les sommets atteignent par endroits 1500 mètres, avec des hivers neigeux mais beaux et des étés un peu plus frais qu’au niveau de la mer.

 

Benarraba et Benalauria offrent au visiteur (hors saison, bien sûr) une incomparable atmosphère de paix et de silence à quelques kilomètres seulement de la côte méditerranéenne rebaptisée « Costa Tropical » et horriblement massacrée pour et par le tourisme.

A Benarraba , un charmant « Hostal Rural » jouit d’une vue extraordinaire sur la montagne alentour. Nous en avons fait le premier « camp de base » de notre recherche généalogique dans les mairies et les églises de la zone. La patronne du « Banu Rabbah », contactée par téléphone depuis la France, apprenant que ma famille était originaire de son village, m’avait promis « la meilleure chambre avec la meilleure vue »…ce qui fut fait.

 

BENARRABA…

…était pour moi un lieu un peu mythique, un très ancien rendez-vous toujours manqué avec des fantômes entraperçus sur de vieilles photos familiales à demi effacées: la vérité m’oblige à dire que je craignais beaucoup de terminer ma vie sans être allé au moins une fois saluer leurs mânes. Question de fidélité, en somme.

 

Et je suis finalement là, en croyant à peine mes sens. Nous sommes le 3 juin, une demi-douzaine de cavaliers britanniques sont venus pour quelques jours dans la montagne, et pour le reste, l’hôtel est à nous. Et même le village, dirait-on.  Dans ces passages incroyablement étroits quasiment impossibles à parcourir en voiture,  tout se fait à pied, par des rues à pic et tortueuses à souhait. Un silence envoutant accompagne le promeneur entre murs et fenêtres d’un blanc éclatant, aux grilles et balcons surchargés de fleurs car ici, on décore autant pour les autres que pour soi-même. Délicieuse solitude, qu’on souhaite éternelle…

Mais il n’en est rien: à la tombée du soir, le décor change: l’Andalousie s’anime de  joyeuses (et sonores) conversations de voisinage « à la fraiche »  autour d’un verre sur la plazoleta du coin. L’apéritif commence vers 21 heures, suivi de tapas « caseras », c’est à dire « faites maison », arrosées de «Seis+Seis », un délicieux vin de Ronda bien rond et gouleyant. Vers 23 heures, les bonnes fourchettes passent aux choses sérieuses.

Paradis sur terre ? Difficile d’imaginer, à si peu de distance de la côte si bétonnée , l’existence d’une vie authentique et intemporelle, si éloignée des bousculades touristique. Au Sud, le couchant illumine la Sierra Cristellina , figure tutélaire de l’endroit, témoin silencieux de toutes ces vies familiales que je suis venu essayer de tirer de l’ombre.

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Partout, l’accueil a été andalou, c’est à dire chaleureux.

L’Espagne est un de ces pays où, pour peu qu’on parle un peu la langue, il est incroyablement facile et naturel d’entamer une conversation avec des inconnus toujours prêts à expliquer, à renseigner et à aider; inutile d’ajouter que la mention d’ancêtres locaux y est une clé qui ouvre toutes les portes et encourage tous les sourires.

Aussi, de Dona Mercedes notre patronne d’hôtel jusqu’à Dona Sebastiana, la secrétaire de mairie de Benarraba , ou à Dona Antonia, la propriétaire de la charcuterie locale, on a tout fait pour nous faciliter la tâche et, qu’elles en soient toutes remerciées, j’ai trouvé en un temps record ce que j’étais venu chercher, et même bien plus, puisque, au terme d’une série de conversations avec les «anciens » et d’échanges téléphoniques avec le « parroquio » (curé) qui réside dans un autre village, elles ont été toutes fières de m’amener, après seulement deux jours sur place…à la maison où était née et avait vécu ma bisaïeule jusqu’à son mariage ! 

Un peu comme si elle m’attendait depuis toujours, cette vieille maison chaulée, sans rancune depuis toutes ces années, m’offrant avec indulgence sa vue magnifique, son inévitable citronnier, son puits et ses souvenirs lointains, au coin du numéro 14 de la Calle Sol et de la Plazoleta Baja. Emotion, disais-je ?….

 

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2. Ronda, la cité qui enjambe l’abîme.

Ronda aussi revenait très souvent dans les récits de ma mère. Mes arrière-grands parents y avaient vécu quelques années, au tout début de leurs longues errances sur lesquelles je reviendrai.

Modeste par sa taille, (36.000 habitants aujourd’hui), Ronda est remarquable à au moins deux titres. Son site tout d’abord: c’est, littéralement, une cité qui enjambe le vide. Le « Tajo », vertigineux précipice qui sépare les deux parties de la ville,  lui donne son cachet unique.

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Ronda est aussi une ville de traditions culturelles très vivantes et soigneusement préservées. Elle est notamment la capitale spirituelle de la tauromachie car c’est là qu’est née la corrida moderne.

En 1752 , pour la première fois, le torero Francisco Romero, à la fin d’une course, demanda l’autorisation de tuer lui-même le taureau. Jusque là, à la fin des corridas, l’animal épuisé était achevé par des égorgeurs avec l’aide de chiens et de piqueurs dans des conditions assez répugnantes. Francisco Romero fut donc le premier à prendre le (grand) risque de tuer lui-même, face à face et muni d’une simple épée, une bête de combat, diminuée certes, mais d’un poids avoisinant les 500 kilos.

L’arène proprement dite, édifiée en 1784, considérée par certains comme la plus belle d’Espagne, est restée telle qu’elle était, à l’exception des gradins qui étaient originalement en bois et qui ont été reconstruits en dur.

Goya, qui a consacré plusieurs dizaines de ses oeuvres  à la corrida, a quant à lui inspiré à Ronda les « Goyescas« , c’est à dire des corridas en costume de son époque, qui font l’objet d’une des plus grandes et plus étonnantes manifestations culturelles et artistiques de la ville aujourd’hui.

http://www.exponaute.com/magazine/2017/03/13/une-edition-originale-de-la-tauromachie-de-goya-decouverte-dans-un-chateau-en-france/

 

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Ronda « la romantique » du XIXème siècle

L’autre grande tradition « rondena » est liée aux guerres napoléoniennes. Isoléee dans ses montagnes rugueuses, Ronda était pour les « serranos » au XIX ème siècle le seul point de rencontre possible quand il était difficile, mais aussi dangereux, de s’aventurer par des chemins escarpés et mal famés jusqu’à la côte vers Gibraltar ou Cadiz. La région était loin des routes commerciales et vivait essentiellement des produits de la terre. Au coin du feu, on se répétait les exploits des « bandoleros » (bandits) célèbres qui hantaient les montagnes et ne facilitaient pas les échanges.

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Au départ, ces bandoleros avaient été des patriotes qui s’étaient rendus fameux dans les guérillas contre les troupes de Napoléon . Mais la paix revenue, dans les années 1815, certains se reconvertirent, faute de mieux ou par goût de l’aventure, en bandits de grands chemins et spécialistes de la contrebande avec l’enclave anglaise de Gibraltar. La rudesse des montagnes leur assurait un sanctuaire…

On ne peut s’empêcher de penser au profil assez similaire des hors-la-loi  de l’Ouest américain, ces « soldats perdus » sudistes devenus,  un peu pour les mêmes raisons, détrousseurs de diligences et pilleurs de banques après la Guerre de Sécession.

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Les « Siete Ninos de Ecija« , « El Tempranillo« , « Diego Corrientes« , « Tragabuches« (un torero devenu bandit), « El Fraile » (un authentique prêtre défroqué) et bien d’autres, qui finirent pour la plupart sous le garrot de la Couronne, font à présent partie de la culture rondena. Comme leurs confrères d’outre-Atlantique, ils ont eux aussi été immortalisés, souvent sous des couleurs plus flatteuses qu’ils ne le méritaient, par la littérature populaire, la peinture et même le cinéma.

Ces Robins des Bois ibériques eurent aussi un rôle important dans le grand engouement pour l’Andalousie des « Voyageurs Romantiques  » du XIXème, et même du XXème siècle: les Prosper Mérimée, les Washington Irving ou Richard Ford et bien sûr tous les originaux Anglais amateurs d’émotions fortes de l’époque pouvaient trouver dans ces rudes contrées et ces non moins rudes personnages matière à satisfaire leur esprit d’aventure.

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L’un d’eux, le peintre anglais John Frederick Lewis alla même jusqu’à se joindre provisoirement à une de leurs bandes afin de dresser en 1833 un portrait « de visu » du plus célèbre d’entre eux, José Maria Hinojosa  » El Tempranillo », dont la tombe est encore aujourd’hui l’objet de dévotions.

Bandoleros et Voyageurs Romantiques: https://youtu.be/HMn7yTJx1rU

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Plus près de nous, Ernest Hemingway, qui avait participé à la Guerre Civile, s’inspira de Ronda pour son célèbre roman « Pour qui sonne le glas » et Orson Welles lui-même s’enticha si fort de de la ville et de ses environs qu’il demanda que ses cendres y reposent dans le domaine de son ami, le légendaire torero Antonio Ordonez.

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Le « Puente Nuevo » et ses fantômes…

Les gorges du Guadalevin coupent la ville de Ronda en deux, les séparant par un précipice de plus de 150 mètres. En 1735, le roi Philippe V ordonne la construction d’un ouvrage enjambant le vide, mais ce premier ouvrage s’effondre en cours construction et il faut attendre quarante-deux ans pour que le pont actuel, devenu le symbole de la ville, soit enfin érigé.

Ce qu’on sait moins, c’est que cet ouvrage à l’architecture remarquable, admiré chaque jour par des voyageurs du monde entier a un côté sombre et bien peu connu. Si l’on en croit le récit dont s’est inspiré Ernest Hemingway dans  « Pour qui sonne le glas« , dès les premiers mois de la Guerre Civile en 1936, cinq cent douze « Nationalistes », (élus locaux, prêtres, notables, responsables administratifs, politiciens, propriétaires terriens…) furent précipités vivants depuis son parapet dans les rochers du Tajo, 150 mètres en contrebas, par les « Républicains » locaux. Une controverse, encore ouverte à ce jour, dispute les détails et même l’authenticité de ce massacre: il n’en demeure pas moins que le « Puente Nuevo » est devenu bien malgré lui pour ceux qui s’intéressent à l’Histoire l’un des symboles sanglants de la Guerre Civile de 1936-1939, pourtant riche en exactions des deux bords.

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3. Entre oliviers et maisons blanches, sur le chemin de l’Atlantique

De Ronda à Cadiz, les paysages s’adoucissent en descendant vers la mer, les montagnes de chênes-lièges le cèdent peu à peu à des collines d’oliviers et aux plantations d’amandiers. Les vallées s’élargissent, les prairies se couvrent d’une foisonnement de ces espèces raréfiées chez nous par l’usage des désherbants : coquelicot,  bleuet, chardon bleu, auxquelles s’ajoutent mille humbles « fleurs de talus » inconnues.

Les villages rivalisent de pittoresque, Grazalema, Zahara  de la Sierra, Algodonales, Olvera, Setenil de las Bodegas, pour ne citer que ceux-là et la route déroule , dans la violente lumière andalouse, une succession de somptueuses perspectives et d’alignements d’oliviers ou d’amandiers, un trésor pour le peintre ou le photographe.

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Arcos de la Frontera, comme un corps à corps…

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Comme le site de Ronda, celui d’Arcos de la Frontera, à 60 kilomètres de Cadizest remarquable tout au bord de sa falaise à pic. Son architecture fortement mêlée de style oriental est superbe et mérite une halte, de préférence au Parador qui domine la citadelle mauresque et fait face à la basilique.

La vieille ville dégage , de mon point de vue, une atmosphère particulière.  Plus qu’ailleurs, j’y ai ressenti cette réalité sous-jacente à toute l’Andalousie: l’invasion arabe du huitième siècle, qui est ici palpable, tout en haut de cette impressionnante crête, à travers l’imbrication serrée des fortifications ibériques et mauresques. Cette réalité est d’ailleurs inscrite dans son nom : Arcos « de la Frontera », c’est presque « de la ligne de front », c’est ce face à face  multiséculaire qu’il ne faut jamais perdre de vue en Andalousie, la région de la péninsule ibérique qui endura le plus longtemps la présence de l’envahisseur, puisqu’elle ne fut libérée qu’en 1492, soit huit cent ans après qu’il ait débarqué près de Gibraltar (Djebel Tarik en arabe)… et qui fait d’ailleurs aujourd’hui l’objet de revendications non déguisées par les tenants de ce qu’on appelle pudiquement « l’islam politique » : à plusieurs reprises ces dernières années, des activistes musulmans sont venus interrompre la messe dans la cathédrale de Cordoue en se mettant à prier , tournés vers la Mecque, au prétexte que cette cathédrale est une ancienne mosquée…

Sur la crête de l’aplomb au dessus de la vallée du Rio Guadalete, fortifications mauresque et chrétienne s’entremêlent donc dans une sorte d’intimité , pour ne pas dire de corps à corps, évocateurs de la terrible bataille du Guadalete qui se livra pas très loin d’ici en 711 et ouvrit grandes les portes de la péninsule aux armées musulmanes. Peut-être faut-il l’attribuer à ma sensibilité historique personnelle, mais j’ai ressenti à Arcos une sorte de malaise encore prégnant.

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4. Cadix, la porte des Nouveaux Mondes

Après son séjour à Ronda, sur lequel j’ignore tout, mon trisaïeul Salvador le montagnard partit un jour avec femme et enfants tenter fortune à Cadiz. Il ne fut pas le premier ni le seul: Cadiz attira au XIX ème siècle une multitude d’hommes d’affaires venue de tous les pays d’Europe et bien sûr de toute l’Espagne.

Cadiz est le lieu où l’Andalousie tourne le dos au monde clos de la Méditerranée et prend sa dimension hauturière. Grâce à l’Atlantique, le monde fut un moment à elle…

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Je mets quiconque au défi de résister à l’envoûtement de Cadiz . Son histoire millénaire relève déjà un peu de la légende: elle est l’ancienne Gadès des Phéniciens, qui marquait dans l’antiquité, juste au delà des Colonnes d’Hercule, le terme connu des terres émergées, -la borne ultime du monde, en quelque sorte.

Au delà, c’était…c’était quoi au fait ? L’Atlantide ? Un gouffre sans fond où tombaient les eaux de l’Océan ????…Qui donc irait vérifier ? Les gaditans, bien sûr, puisqu’ils étaient sur place. Alors on s’enhardit, on ose passer les redoutables Colonnes, on tâtonne le long des côtes de l’Afrique, de plus en plus loin. On en fait même le tour…

Cadiz l’Atlantique a eu une âme de découvreuse…

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Installée sur sa presqu’île comme un doigt pointé vers le cœur d’une Amérique qui n’existe pas encore, c’est en fait Cadiz qui va « inventer » le Nouveau Monde, puisque c’est de son voisinage que part en 1492 pour son premier voyage Christophe Colomb, du petit port de Palos, à l’embouchure du Guadalete. Et de Cadiz même qu’il effectue ses troisième et quatrième départs.

Et pourtant, paradoxe, la cité reste longtemps à l’écart de la gloire et de l’aubaine…

Car c’est Séville qui va « hériter » du  Nouveau Monde. La prestigieuse cité du Guadalquivir a successivement été capitale romaine, puis wisigothe, puis mauresque, puis siège de la Cour d’Espagne après la Reconquista : l’Amérique va donc tomber tout naturellement dans son escarcelle…

Ayant reçu le monopole royal sur le commerce avec les colonies, Séville garde pendant deux siècles la haute main sur le nouveau continent et sur le gigantesque flux de richesses qui font d’elle une des villes les plus prospères du monde.

Créée dès 1503, dix ans après le premier voyage de Colomb,  c’est la « Casa de Contratación », sorte de Chambre de Commerce et de Gestion aux pouvoirs immenses, installée à Séville, qui va présider aux destinées du Nouveau Monde: elle perçoit 20% de toutes les marchandises traversant l’Atlantique, elle enregistre toutes les nouvelles terres découvertes, c’est elle qui en élabore les cartes, elle contrôle et taxe équipages et passagers, délivre (ou non) les permis d’embarquement , forme les pilotes, centralise les informations sur les Amérindiens…

Pas loin, un peu à l’écart, un peu frustrée, Cadiz ramasse quelques miettes de la manne américaine mais reste dans l’ombre.

Mais la roue de la fortune va tourner: Séville, l’aristocrate comblée, qui s’endort un peu sur ses lauriers, a compté sans l’innovation et sans les impondérables de la nature.

Dans le premier tiers du XVIIIème siècle, une amélioration technique, d’abord très discrète, va peu à peu changer à tout jamais la navigation à voile: on commence tout doucement à remplacer les bateaux à quille longitudinale par des navires à quille profonde, ce qui va enfin permettre de bien remonter au vent, de gagner de la vitesse, les marchandises vont traverser les mers bien plus rapidement, les bénéfices encore grossir  Du coup, la « Carrera de Indias », la course aux épices, aux métaux précieux, au bois exotique, au tabac et aux soiries fines qui a fait la fortune de Séville et de l’Espagne va devenir plus concurrentielle encore.

Mais pour suivre cette véritable révolution…il faudra de plus en plus de gros navires et des ports en eau profonde pour les accueillir ! Or Séville, port fluviala vu  le lit du Guadalquivir s’envaser progressivement : elle ne pourra bientôt plus recevoir les bateaux de haute mer !

Le roi  Felipe V et les marchands n’hésitent pas, ils transfèrent dès 1717 la Casa de Contratacion à Cadiz….Le « business » suit et Séville perd peu à peu richesse et influence.

Dans cette Cadiz nouvellement promue qui n’a jamais été aristocrate ni propriétaire terrienne, mais commerçante et bourgeoise et très ouverte sur le monde, le « boom » économique va attirer rapidement de nombreux ambitieux qui jusque là n’avaient aucune chance de réussir dans l’aristocratique et arrogante Séville: elle va ajouter l’Amérique méridionale à son commerce déjà fructueux avec l’Afrique. Du coup, on va voir accourir les étrangers: Cadiz devient « le but de tout homme d’affaires qui désire faire fortune ». 

Plus de 500 Français s’y établissent d’ailleurs:

https://journals.openedition.org/abpo/1119?file=1

 

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Et surtout on voit s’y précipiter tout ce que l’Andalousie agricole et pauvre possède de jeunes gens décidés .

Mon trisaïeul Salvador Santoyo sera de ceux-là.

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La « Carrera de Indias »

Impossible de parler de Séville et Cadiz sans dire un mot de la fameuse « Carrera de Indias« , la « course » ou « flotte » des Indes Occidentales, qui a fait entre le XVème et le XVIII ème siècles la richesse de l’Espagne et celle de nombreuses autres villes européennes.

Au départ, la « Carrera » est le domaine exclusif de la couronne d’Espagne et consiste essentiellement à former des convois de caravelles et galions qui transportent vers la métropole, une fois par an et sous bonne escorte, l’or et l’argent du Pérou et de Bolivie.

Mais après l’abandon en 1790, à l’orée du XIXème siècle, de cette exclusivité par la Couronne, la « Carrera » tombe dans le domaine public et laisse la place à une activité de commerce plus classique, assez simple mais hautement risquée : on s’associe à d’autres investisseurs, parfois nombreux, on affrète un voilier rapide et un bon capitaine, on l’envoie acquérir et charger en Amérique du Sud ou dans la Caraïbe une cargaison de produits de luxe très demandés en Europe…et on attend.

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Si le bateau rentre sain et sauf, les bénéfices seront excellents; s’il rentre plus vite que ses concurrents, la fortune est assurée car toute l’Europe « riche » est prête à payer cher pour ne jamais manquer de ces produits dont elle ne peut plus se passer…Si le bateau fait naufrage, alors c’est l’investissement perdu, voire la ruine. Les réussites se font ou se défont au rythme des tempêtes ou des attaques de pirates…

La « Carrera de Indias » va ainsi faire vivre mais aussi façonner Cadiz. Jusqu’à lui donner  son architecture caractéristique et son mode de vie propre: les patios des maisons, traditionnellement réservés aux loisirs, vont être utilisés non plus pour s’y prélasser autour d’une fontaine, mais pour stocker « à portée de main » les marchandises périssables à expédier le plus vite possible. On va de même se mettre à surmonter les maisons de tourelles et de tours de guet d’où un employé, souvent marin lui-même, va surveiller en permanence le large pour y repérer le bateau tant attendu…Un jeu complexe de pavillons permettra aux guetteurs de se communiquer d’une tour à l’autre ce qu’ils voient au large. Les terrasses vont servir désormais de lieu de réunion à l’abri de tonnelles et de tentures où la famille prend ses aises, puisque les patios, qui servent maintenant d’entrepôts, sont remplis de barriques et de marchandises.

La ville toute entière vit pour la mer, par la mer et en scrutant la mer…

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Cette évolution architecturale au départ purement fonctionnelle n’empêche évidemment pas les considérations esthétiques et sociales:  les tours et les terrasses vont traduire à la fois les différences de richesse et de goût des familles riches, créant une mosaïque bariolée de hauteurs, de formes, de styles et de couleurs qui est aujourd’hui un des charmes uniques de Cadiz, la ville qu’il faut voir d’en haut… 

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Au café « La Parisien », ancien « Restaurante 1812« , dont j’ai déjà parlé ou en face, chez son concurrent l’Hôtel de Paris et de France, les armateurs attendent donc la fortune, sans aucun moyen de communication avec leur navire, en spéculant sur les chances de l’aventure et en sirotant, un peu nerveusement sans doute, la « manzanilla » de Jerez à l’ombre du clocher de San Francisco. Le serveur de  « La Parisien », un personnage haut en couleur qui avait l’air de dater de l’époque de la « Carrera », m’a raconté que mon aïeul venait forcément là avec ses amis car c’était au XIXème siècle le rendez-vous obligatoire de toute la bourgeoisie marchande.

Une bourgeoisie éclairée et soucieuse de politique d’ailleurs, qui a toujours marqué au pouvoir central son indépendance d’esprit, qui adhère aux idées « libérales » des britanniques (avec qui elle commerce beaucoup) et a même profité qu’elle hébergeait le Roi Ferdinand VII fuyant devant Napoléon, pour imposer, en 1812, la première Constitution de l’Espagne.

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Pour tromper le temps et l’inquiétude, ces Messieurs vont parfois, devisant par les ruelles, faire un tour jusqu’au au Mercado Central, récemment construit, remarquable par ses colonnades et ses étals de poisson, où on peut , aujourd’hui comme hier, déguster des plats locaux et même acheter aux étals les  produits qu’on fera préparer sur place …

 

« La Parisien » est aussi un bon poste d’observation, devant le porche de San Francisco, pour assister au départ d’une des innombrables processions ( ici, celle du « Corpus Christi, en Juin 2018 ) qui rythment la vie andalouse

Ces messieurs apprécient de voir passer, sous leur mantilles, les jolies dames de la bonne société gaditane. Tout au moins quand eux-mêmes ne sont pas parmi les « costaleros » , les porteurs de lourdes statues ou (et alors c’est un grand honneur), n’ont pas été choisis pour faire le « capataz« , le maître de cérémonies qui pilote l’opération.

Car il s’agit d’une délicate entreprise, une procession: d’abord, il s’agit de choisir qui va en faire partie et à quel « poste ». Travail de fin diplomate…Ensuite, elle doit sortir à une heure précise de l’église, parcourir le quartier, avec des haltes devant d’autres lieux de culte, par un dédale de rues étroites où parfois les « chars », comme on les appelle, passent à quelques centimètres des murs; elle doit être rentrée à une heure fixée d’avance, afin de ne pas trop perturber  la vie quotidienne. Et il faut bien sûr avoir calculé chaque temps de pose, afin de ménager un minimum de repos aux costaleros… Bref, une organisation à laquelle les très anciennes « cofradias » (confréries) qui défilent avec fierté fanion en tête, consacrent chaque année beaucoup d’énergie.

 

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Quand la date prévue pour le retour du navire au trésor se rapproche, la nervosité de ces messieurs monte, et l’on voit parfois « Los Senores » flanqués de leur famille, ne plus se fier à leurs guetteurs des tourelles et aller eux-mêmes par beau temps jusqu’aux fortifications de Santa Catalina  et surtout de San Sebastian, au bout de sa jetée, promener leur lunette d’approche sur la mer en quête de la voile espérée.

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A la tombée du jour, si l’on rentre bredouille, la tradition est d’aller sur les remparts de « La Caleta » , la petite baie intra-muros, où depuis les Phéniciens on mouille les embarcations de pêche et où on construira dans les années 1920, le « Balneario Nuestra Senora de la Palma » afin que les dames de la bonne société gaditanes puissent tremper leurs chevilles dans la mer sans démériter…

Une dernière copita de Jerez ou de manzanilla, quelques « tapas »  devant un superbe coucher de soleil sur l’Atlantique, puis on rentrera, à pied bien sûr, puisqu’ici tout se fait à pied, en suivant le Malecon, peut-être vers une des innombrables tavernes de la presqu’île.

— Allons dîner, mes amis; « si Dios quiere », demain à la même heure, ce sacré navire sera enfin arrivé !!!…

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Voilà, à grands traits, l’histoire de la très ancienne et très estimable Cadiz, la ville des Amériques. Certes, les choses ont bien changé depuis la « grande époque »: aujourd’hui Cadiz n’est plus du tout ce qu’elle fut sur le plan portuaire et une ville « moderne » a surgit à l’écart sur la terre ferme, que je ne me suis bien sûr surtout pas soucié d’aller voir.

Mais la Cadiz historique, celle de l’aventure atlantique, séparée de notre XXIème siècle médiocre par la longue « Puerta de Tierra », demeure une cité exceptionnellement attirante; vivante malgré son éclipse historique, accueillante mais digne, fière sans excès d’un passé prestigieux, une cité au charme incomparable dont les façades tendues vers le couchant disent l’ancienne complicité avec la houle du large.

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Un lieu enchanté qu’on parcourt facilement ( et j’ai envie de dire « inlassablement ») à pied au fil de ses ruelles ombrées, de ses  jardins d’azuléjos et de ses murailles millénaires, jamais bien loin d’un petit carré de mer entraperçu dans une embrasure, un lieu « où on a l’impression que tout ce qu’il y a de bon est toujours venu de la mer ».

 

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 Le destin de Catalina Santoyo

Salvador Santoyo a prospéré. Avec l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique, la nature des échanges entre l’Europe et l’Amérique méridionale a certes évolué, c’est la fin des exportations de métaux précieux sud–américains, mais aussi la montée en puissance de la demande de produits industriels par les nations nouvellement fondées.

Le flux des échanges est donc toujours là et Cadiz continue d’en profiter largement. La vapeur fait ses débuts, mais elle est encore très loin de remplacer la voile sur les navires. Les profits sont donc toujours très élevés, les risques aussi, les fortunes (ou les infortunes) rapides.

Il semble donc que Salvador Santoyo ait eut la chance que ses bateaux de la « Carrera » rentrent à bon port…Il a dû habiter une de ces maisons surmontées d’une tourelle ( dont il reste encore près de deux-cents de nos jours) et mener une vie cossue. Hélas, ses ambitions, sans doute doublées d’un caractère excessif, vont être à l’origine d’un drame déterminant pour la suite de notre histoire familiale.

Sa fille Catalina, (mon arrière grand-mère) est jolie et intelligente. Et elle est, comme on va voir et comme le laisse présager son portrait, dotée d’une  forte personnalité. Salvador l’a élevée à grand frais selon les coutumes bourgeoises, lui faisant apprendre le piano, les langues étrangères, dont le Français, l’introduisant dans la bonne société gaditane.

Il la destine à présent à un mariage de convenance, favorable à ses propres intérêts financiers, comme c’est bien souvent le cas à cette époque.

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Mais ô scandale, l’impudente, l’ingrate, s’entiche d’un jeune orfèvre sans fortune et, contre la volonté de son père, mais avec la complicité de sa mère, l’épouse en secret.

Drame. Lui, Salvador Santoyo, le montagnard parvenu à force d’audace et de travail à une position sociale citadine qu’il entend bien améliorer encore, ne va certainement pas supporter d’être entravé dans ses projets par la résistance de deux femmes de sa propre maisonnée !…

Nous sommes dans l’Andalousie du XIXème siècle, où un chef de famille est absolument tout puissant:  il  chasse de Cadiz son épouse et sa fille, les exile, (avec le jeune marié), les renvoie dans leur village d’origine de la Serrania de Ronda, leur coupe tout soutient et ne leur viendra plus jamais en aide

Lui reste à Cadiz, où sa trace se perd définitivement.

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5. Gibraltar, en route vers d’autres horizons…

 

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La mère, la fille et son jeune époux quittent donc Cadiz. Pour eux, c’est un tremblement de terre, mais on peut se demander si, compte tenu des caractères respectifs du père et de la fille, ce n’est pas aussi la « Chronique d’une catastrophe annoncée« , pour paraphraser Garcia Marquez…

Quoi qu’il en soit, les trois compagnons d’infortune se serrent les coudes et se replient dans un premier temps à Benarraba dans la Sierra d’origine, où leurs proches les accueillent tant bien que mal. Le jeune orfèvre se fait voyageur de commerce en joaillerie pour vendre (avec beaucoup de difficultés) entre Ronda et Malaga ses bijoux dans une région toujours aussi pauvre et dangereuse.

Trois ans à peine après son mariage, harrassé et désespéré, il succombe, exactement la veille de Noël, à une pneumonie attrapée sur les mauvais chemins dans les « galeras », les diligences ouvertes à tous les vents.

Il avait à peine trente ans. Entre temps lui étaient nés deux enfants, dont la petite Maria, qui sera ma grand-mère.

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Les « galeras », au nom si bien trouvé…

A notre époque de systèmes sociaux très développés, il est difficile d’imaginer la situation de deux  femmes seules et flanquées de deux  enfants en bas âge dans l’Andalousie si pauvre du XIXème siècle.

En l’absence d’un homme à la maison, elles ne peuvent envisager d’exploiter la terre ni de travailler le chêne-liège des montagnes; elles n’ont pas de quoi monter un commerce, elles en sont donc réduites à ce qu’elles peuvent faire par elles-mêmes.  Catalina, qui s’est rapidement montrée l’âme du petit groupe, décide de tenter sa chance à La Linea de la Concepcion, un gros village récemment créé et devenu en quelques années un pôle d’attraction régional, tout simplement parce qu’au dessus de La Linea se dresse le fameux Rocher de Gibraltar…

Depuis que les Anglais s’en sont emparés en 1704 pendant la Guerre de Succession d’Espagne et l’ont fortifié, Gibraltar est devenu la clé stratégique du trafic Atlantique-Méditerranée (et sera plus tard celle de l’Océan Indien et des Indes après l’ouverture du Canal de Suez).

Les Anciens appelaient le Détroit de Gibraltar « Colonnes d’Hercule »: pendant son combat titanesque avec Antée, maître du jardin des Hespérides, Hercule aurait porté au géant un coup de sabre qui, par sa violence, ouvrit le détroit et précipita les eaux de la Méditerranée dans la terrifiante Mer des Atlantes.

Mais pour Catalina et les siens, Gibraltar est avant tout une planche de salut dans l’océan de la pauvreté andalouse. La prospérité de l’enclave britannique, qui abrite une importante garnison doublée d’une forte colonie civile, rejaillit sur toute la région, un peu comme  celle de Cadiz plus à l’Ouest.

Au point qu’une petite ville-champignon est née du néant sur la ligne–frontière (la «Linea») entre l’Espagne et le territoire britannique et sert tout spécialement à abriter les Espagnols et les autres étrangers pauvres venus en ce bout du monde pour travailler au Rocher.

La jeune veuve Catalina et sa famille s’installent à La Linea et vont devenir couturières pour les riches dames anglaises de la colonie.

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Gibraltar et La Linea vus depuis les hauteurs de San Roque, du côté espagnol,

Gibraltar, c’est l’Empire britannique, avec son cosmopolitisme. Main Street, l’artère de la ville, draine les « rampes » descendues du Rocher de toute une population hétéroclite, métissée d’andalou, de maltais, de gênois, de grec, de juifs, d’arabes.  Les équipages de la flotte, les Highlanders aux kilts bleus, croisent les ouvriers de l’arsenal, les charpentiers de marine, les terrassiers espagnols qui creusent les batteries souterraines, et les petites voitures maltaises à cage haut perchée, banquettes inconfortables et étroites, tirées par des poneys squelettiques. Les marchands d’eau poussent leurs voitures à barils, les camelots, les crieurs de régimes de bananes « canarias », les matelots et les soldats se bousculent dans les rues étroites.

Le Dimanche, on assiste à un semblant de mixité entre British et non-British, en promenade sur la digue, où quelques calèches attendent les plus aisés. Les messieurs anglais sont en canotier, les Espagnoles en mantille, les autres souvent dans leur costume national quelque peu élimé; à l’extrémité du « Rock », on va regarder les côtes d’Afrique depuis le phare de la « Punta de Europa ». Des deux côtés, on ne s’aime pas trop, mais les uns ont besoin des autres : les Espagnols et les non-british vivent du « Rocher », les Anglais trouvent du côté andalou une main d’œuvre bon marché et les fruits et légumes qu’ils ne peuvent faire pousser sur leur « Rocher » dépourvu de terre arable.

Tout ce monde parle le « llanito« , un sabir d’andalou et d’anglais avec des mots empruntés au maltais, au dialecte génois et même à l’hébreu, qui est toujours pratiqué aujourd’hui.

Les dames Santoyo vont vite s’adapter à cet étonnant univers et comprendre que « Tenemos que ganar money para comprar food « …

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Une rue de Gibraltar au XIXème siècle

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Tôt le matin, Catalina et sa mère viennent jusqu’au territoire britannique prendre les mesures de leurs clientes, franchissant à pied -les calèches sont pour les riches, la longue langue de sable (aujourd’hui avenue à trois voies bordées d’immeubles) qui relie le Rocher à La Linea; puis elles longent, sous les  pins-parasol, les massifs dessinés en forme de léopards britanniques des jardins de l’Alameda et le clocher de l’église Saint-Joseph; paysage de baie italienne quelque peu inattendu dans cet univers de remparts, de casemates et de bastions. Enfin, par Forty Steps, l’escalier qui rejoint les villas des riches, elles gagnent les maisons des hauteurs où vivent les épouses des officiers, ces dames « qui ne vivent que de tennis, de cheval et dégustent leur thé en lisant le Gibraltar Chronicle« .

Le chemin est long, mais le climat plutôt agréable encore que très changeant. Au printemps, l’odeur du vent chargé des senteurs de maquis descend des hauteurs du Rocher. Les paysans espagnols de San Roque viennent vendre avec leurs petits ânes fruits et légumes aux « misters »…L’été, la brise toujours présente dans le détroit rend la marche un peu moins pénible. Mais parfois, le « levante », le vent d’Est, installe une manière de plafond dissimulant la cime du Rocher d’où semble suinter durant des semaines une touffeur humide…

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Et puis le soir, c’est le retour vers leur triste réalité: La Linea et ses rues défoncées, ses maisons basses d’adobe recrues à la chaux vive, dans les nuées de moustiques des marais environnants, pas encore asséchés à l’époque. La malaria est omniprésente; l’insécurité aussi, car la contrebande fait partie intégrante de la vie locale, tabac transporté nuitamment par barcasses, alcool et même armes. Cette contrebande qui fait aussi vivre, nous l’avons vu, les «bandoleros» de Ronda…( et qui restera une tradition en tous cas bien ancrée puisqu’aujourd’hui, La Linea est la principale porte d’entrée de la drogue marocaine  en Espagne)….

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La jeune Maria, ma grand-mère, grandit à Gibraltar et se marie très tôt, à 17 ou 18 ans, avec un Fernando Sanchez, dont je ne connais pas le métier, mais qui apporte son soutien au reste de la maisonnée. Avec Julio, le frère de Maria, également au travail, les choses vont mieux.  Un semblant de vie s’est reconstruit tant bien que mal, sous la houlette de Catalina, devant ce Détroit, dont les reflets verts rappellent un peu leur Atlantique.

Elles ne sont hélas pas au bout de leurs peines ni de leurs tribulations, les dames Santoyo. Julio est emporté, dans sa vingtième année, par « les fièvres », comme on appelle alors le paludisme, dans cet environnement de marais croupissants. Après le père, voilà le fils disparu. Et les revenus de la famille de nouveau réduits.

Le malheur est revenu; et avec lui, l’incertitude des lendemains. Comment les fuir ? Alors, Catalina, âme de cette famille malmenée par le sort, se met à regarder vers cette Afrique toute proche, (le Détroit ne fait que quinze kilomètres), où, à la faveur de l’expansionnisme Allemand et Français, les audacieux connaissent maintenant, dit-on,  quelques succès. De toutes façons, de ce côté-ci de la mer, qu’a-t-on connu, si ce n’est le malheur ? Alors maladie, dangers, que peut-il se passer de vraiment pire? On déjà tant bougé, pourquoi pas continuer?

Et puis on entend parfois , si le vent souffle d’occident, la cornemuse des Gordon Highlanders aux kilts bleus et vestes rouges qui vient rappeler à tous que le petit village andalou si mal loti où ils subsistent n’est né que de la présence du Roc veillant sur les intérêts d’Albion et qu’on est entièrement à sa merci.

Bien sûr, Catalina sent confusément qu’en quittant sa terre natale, elle franchira cette fois un pas décisif ; car là-bas, en face, de l’autre côté du Détroit, aussi étroit soit-il, un autre monde commence, plein d’inconnu et peuplé par les Moros hostiles, au-delà du Jebel Mussa, le contre point africain de Gibraltar…

Oui, mais « là-bas », la vie est moins chère, là-bas, on aura davantage d’opportunités, et les dangers ne sont certainement pas aussi graves qu’on le raconte…

Sans compter que chez les Santoyo-Marquez-Ruiz, c’est devenu une tradition : quand rien ne va plus, on s’en va ailleurs ! Alors ?…

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Sur l’autre rive du Détroit, le Djebel Moussa, second pilier des Colonnes d’Hercule.

Alors un jour, la petite famille n’y tient plus : elle s’embarque, avec armes et bagages, sur un petit bateau qui fait la traversée. Une journée plus tard, les voila à Tanger, en Afrique. Cette Afrique, qui aujourd’hui est pour l’Europe une source d’angoisse, mais incarnait à l’époque la promesse d’un mieux-être…

Nous sommes en 1895, et aucun d’entre eux ne retournera plus jamais vivre dans son Espagne natale. Mais ceci est une autre histoire, que je raconterai peut-être un jour.

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