Gibraltar, vers un « détroit de tous les dangers ?

 

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« Finis terrae, non historia » ….

Le détroit d’Ormuz est considéré, à juste titre, comme un point géostratégique explosif.

Sans prétendre comparer l’incomparable, ma récente visite à Gibraltar et sa région m’a donné le sentiment que, toutes choses égales par ailleurs, cette zone, bien plus proche de nous qu’Ormuz, se trouvait à présent au confluent d’intérêts, d’ambitions ou d’attachements conflictuels dont la confrontation pourrait présenter à relativement court terme des aspects potentiellement inquiétants, cette fois à la porte même de l’Europe.

La situation « historique » de la région :

– 110.000 navires de marchandises par an, 40.000 traversées du détroit et une concentration de marines militaires de la région et d’au-delà…

– « The Rock »,  un sujet de friction majeur avec Madrid, dont les gouvernements successifs, toutes tendances confondues, n’hésitent pas à utiliser le « retour » à l’Espagne du territoire annexé en 1704 par les britanniques comme un chiffon rouge pour leur électorat ;

– Un voeu qui se heurtant à l’opposition systématique de Londres qui possède là des bases militaires et aériennes, actuellement “allégées” mais facilement réactivables, un port capable d’accueillir des sous- marins nucléaires, points d’appui hautement stratégiques et complémentaires de ses bases de Chypre.

– Les intérêts stratégiques incontournables non seulement de l’OTAN mais des Etats-Unis qui jouissent là de points de relais et d’avitaillement essentiels dans leurs opérations vers le Moyen-Orient ;

– L’existence sur la côte marocaine des trois enclaves espagnoles de Ceuta, Melilla, le penon de Velez, assorties de quelques rochers inhabités dont le Maroc exige en vain de son côté depuis 1956 la remise par Madrid, alors même que Madrid a les mêmes exigeances envers Londres au sujet de Gibraltar;

– Un aspect à mon sens trop souvent négligé : l’existence d’une forte économie parallèle dans toute la zone du fait de la contrebande très active par voie de mer (alcool, tabac, mais surtout drogue) qui fait vivre une part de la zone britannique, de la côte andalouse et des côtes marocaines du Rif.

2. Les données nouvelles :

– Essentiellement, l’ouverture récente de la Méditerranée à des puissances « exogènes » :

Les grandes ambitions chinoises: Pékin a lancé sa « pieuvre » géostratégique « Belt and Road » et a également installé en Juillet 2017, sans tambours ni trompettes, une base militaire à Djibouti, la porte d’entrée vers l’Afrique de l’Est et l’océan Indien, au nez et à la barbe des Français, des Anglais et des Américains.  L’Empire du Milieu, qui se livrait  depuis quelques années à une offensive diplomatique et économique significative au Maroc, avec laquel elle a récemment développé de manière spectaculaire ses relations économiques, vient de recruter le gardien de la rive Sud du détroit en Novembre 2017: les deux pays ont signé le protocole d’accord relatif au grand projet «Belt and Road», et la Chine est devenue le troisième partenaire commercial du Maroc. Nul doute que, tout comme Moscou, c’est une ouverture sur l’Atlantique que vise Pékin.

Les visées russes : avec sa base désormais pérennisée de Tartous sur les côtes syriennes,  grâce à la victoire d’Haffez El Assad, Moscou aimerait elle aussi pousser ses avantages en Méditerranée et vers l’Atlantique : la Russie, qui basait sa politique méditerranéenne sur l’Algérie depuis 1962, fait à présent le siège de Rabat pour des accords économiques et militaires. Tentatives jusqu’ici battues en brèche par Pékin qui a mieux à offrir sur le plan économique…Concurrence à suivre de près.

L’apparition d’une nouvelle vague migratoire en provenance du Maroc, après verrouillage de leurs côtes par les nouveaux dirigeants italiens. Le flux de clandestins s’est vu, quasiment du jour au lendemain, ré-orienté vers le détroit de Gibraltar, sans qu’on sache vraiment la marge de manoeuvre laissée aux passeurs par les autorités marocaines; quelle sera l’attitude de Rabat envers l’Espagne, sachant que la capitale chérifienne veut à tout prix récupérer les enclaves hispaniques de Ceuta, Melilla et autres petits « rochers » épars sur ses côtes. Utiliser le « levier » des clandestins, comme l’a fait la Turquie ???

Facteurs de déstabilisation…

On ne peut s’empêcher de redouter que certaines de ces données locales, convenablement exploitées par des acteurs extérieurs, puissent facilement créer dans toute la zone une situation conflictuelle « de basse intensité ».

–  Les Gibraltariens eux-mêmes peuvent être une source de problèmes: s’ils ont à plusieurs reprises montré à une écrasante majorité qu’ils voulaient demeurer sujets de sa Gracieuse Majesté, les habitants du Rocher ont également manifesté, de façon tout à fait contradictoire, leur souhait explicite ( 96%) de ne pas quitter l’Union Européenne.

Or leur faible nombre (33.000 habitants) ne doit pas faire oublier leur force économique et financière: Gibraltar est une place financière internationale de première importance, notamment pour ce qui concerne les banques et les assurances (20 % des voitures assurées au Royaume Uni le sont à Gibraltar). Le transit annuel du port atteint 500 millions d’euros de marchandises importées chaque année. Chaque jour, 13.000 personnes passent la frontière entre l’Espagne et le « Rocher » pour venir travailler en territoire britannique. Et 10 millions de touristes visitent l’enclave, qui serait, si l’on en croit ses autorités, le second employeur d’Andalousie. On imagine les conséquences d’une fermeture, même temporaire…

 

 

– Enfin, les réseaux de contrebande existants vont, si ce n’est déjà le cas, ajouter à leurs activités habituelles celle de « passeurs de migrants » et infecter les côtes des trois pays en présence, éventuellement épaulés en sourdine par les puissances ou organisations extérieures ayant une volonté de déstabiliser la zone. Un joli champ d’action pour Daech, la Syrie, l’Iran…

 

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On peut redouter, dans un tel contexte, une crispation des intérêts nationaux stratégiques, politiques et économiques en présence. Sans aller jusqu’à parler de cocktail explosif, et bien entendu sans comparer cette situation à celle du détroit d’Ormuz, on peut à terme imaginer l’établissement dans la « pointe de l’Europe » d’un système à entrées multiples pour toutes sortes de tensions dans une zone jusqu’ici assez «verrouillée » par l’Occident.

Quelques articles de presse sur ces questions, où apparaissent d’autres éléments dangereux: la radicalisation de la jeunesse marocaine et les tentatives de déstabilisation iraniennes. On se souviendra peut-être que Rabat accuse Téhéran de soutenir le Polisario, ce qui a provoqué une vive réaction diplomatique marocaine  ces dernières semaines. Nul doute que la situation stratégique du Maroc à l’entrée de la Méditerranée puisse devenir un « point chaud »…

 

 

 

— La jeunesse marocaine de plus en plus tentée par le passage du Détroit…

https://www.causeur.fr/maroc-migrants-gibraltar-crise-tetouan-155001

–  Le Maroc rétablit le service militaire obligatoire, à replacer dans le contexte stratégique général de la région:

https://geopoliticalfutures.com/morocco-draft-dodge-radicalization/

–  La vision ( partiale mais intéressante) de l’Algérie sur ce rétablissement du service militaire au Maroc:

https://www.algeriepatriotique.com/2018/08/23/pourquoi-le-makhzen-a-t-il-restaure-le-service-militaire-precipitamment/

Et également:

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/08/23/31002-20180823ARTFIG00195–les-migrants-subsahariens-presents-au-maroc-considerent-que-c-est-le-moment-ou-jamais-pour-atteindre-l-espagne.php

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Pour terminer, une constatation personnelle pendant mon récent voyage à cet extrême-sud de l’Europe, pas si anecdotique qu’il n’y paraît à première vue et qui donne à réfléchir aux menaces venues du Sud .

Les spectres d’Europa Point.

– La presqu’île de Gibraltar se termine au site quasiment désert d’Europa Point, point le plus proche de la côte africaine. Ce site est l’endroit exact où, en l’an 710, débarqua le chef de guerre omeyyade Tarik Ibn Zayid pour se lancer à la conquête de la péninsule ibérique. L’immense rocher montagneux qui se dressait là sera désormais connu sous le nom de « Djibel Tarik », ( en arabe : « la montagne de Tarik » ) ce qui a donné par déformation au cours des ans le nom de « Gib-ral-tar ».

Une entreprise qui soumettra la péninsule à l’islam pour 800 ans et amènera les envahisseurs jusqu’à Poitiers, au cœur de la France.

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Or, une partie sournoise se joue discrètement depuis des siècles dans ce dernier triangle de terre européenne. Une partie dont l’enjeu symbolique n’est pas du tout négligeable pour certains si l’on en croit leur prosélytisme…

– Dès son débarquement en 710, Tarik Ibn Zayid fait ériger une petite mosquée afin de marquer sa prise de possession des lieux.

Plus tard, Gibraltar change de mains plusieurs fois pendant les incessantes luttes entre royaumes musulmans et chrétiens et chaque fois, un culte chasse l’autre: en 1309, le roi Ferdinand IV de Castille reprend Gibraltar, la mosquée de Tarik est transformée en sanctuaire chrétien. Puis les musulmans capturent de nouveau Gibraltar en 1333 ; ils rasent l’église et refont une mosquée. Enfin, en 1462, Gibraltar est définitivement repris aux Maures et la mosquée rasée, pour toujours aurait-on pu penser. Mais un (dernier ?) épisode de cette vieille lutte, apparemment passé inaperçu, est pourtant tout récent et  devrait retenir notre attention.

En 1997, il y a à peine vingt ans, une superbe mosquée en marbre de Carrare, doté de l’air conditionné, flanquée d’une bibliothèque et d’une salle de conférences et dotée d’un minaret interminable , a été construite  là où débarqua Tarik Ibn Zayid, face au Sud, c’est à dire vers le Maroc de l’autre côté du Détroit. Une mosquée inaugurée en grande pompe par la famille royale saoudienne qui l’a financée et qui se déplaça  pour l’occasion dans pas moins de  60 limousines

Vérification faite dans le dernier recensement effectué en 2012 à Gibraltar, cette mosquée ne correspond à aucun besoin de salle de prière dans la zone où elle est située : au tableau XXXVI de ce recensement, on ne compte dans toute la zone (zone urbaine n°63) où est implantée le bâtiment que 8 (huit) personnes de culte musulman.

Référence : Census 2012: Table 1.16c(Continued) https://www.gibraltar.gov.gi/new/sites/default/files/HMGoG_Documents/Full%20Census%20Report%202012%20FINAL.pdf

Cette mosquée a donc de toute évidence une vocation purement symbolique.

mezquita-en-gibraltar-23650.jpgDe couleur blanche immaculée très lumineuse, avec un minaret de 76 mètres (soixante seize mètres!) brillamment illuminé de nuit et même muni de feux de signalement, elle a de toute évidence été construite pour être vue de très loin et notamment depuis la côte marocaine, la plus proche terre musulmane, ainsi que par tous les bateaux franchissant le Détroit.

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« Europa Point » où les touristes naïfs se font photographier devant cette mosquée qu’ils trouvent « jolie », reste donc, treize siècles après Tarik Ibn Zayid, un lieu hautement chargé d’histoire et d’enjeux culturels, où se déroule, totalement ignorée des européens, une subtile mais tenace lutte symbolique sur un minuscule bout de rocher perdu:  « L’islam ne renonce jamais, il revient » …

Qui peut donc douter, là encore, que ceux qui ont tenu à effectuer ce rappel du passé en un lieu si chargé d’Histoire, hésiteraient à employer, en conjonction ou non avec d’autres acteurs, tous les leviers possibles pour parvenir à leurs fins ou semer le désordre dans ce « bout du monde » occidental ?….

Peut-on penser que les jours heureux de la pointe sud de l’Andalousie sont comptés ? Les pessimistes, dont je suis, le feront assurément; les autres hausseront les épaules. Qui vivra verra.

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Quoi qu’il en soit, les insouciants « Kite-surfers » qui pullulent sur les plages désertes de Tarifa (mais qui déjà ont eu la surprise de voir débarquer tout à coup au milieu d’eux des hordes de clandestins sautant de leurs embarcations) font en tous cas bien de profiter tant qu’ils le peuvent de leur terrain de jeu…

 

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