Une histoire andalouse, 2.

Antonio l’anarchiste.

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J’ai conté dans un précédent article (Une histoire andalouse, 1) la singulière destinée de mon arrière grand-mère maternelle, Catalina Santoyo, qui, fille d’un armateur enrichi de Cadiz, fut chassée et déshéritée par un père autoritaire et finit par s’embarquer, sans le sou, pour l’Afrique après ses pérégrinations dans l’Andalousie de la fin du XIXème siècle.

–  Passons à présent à l’autre branche de mon ascendance familiale, celle du père de ma mère cette fois. Le grand-père paternel de ma mère (mon autre trisaïeul) était lui aussi un Andalou.

Il vit le jour au milieu du XIXème siècle à Almunécar, sur la côte grenadine de la Méditerranée.

Une région au passé historique marqué par l’affrontement avec les Maures et attachée à ses traditions religieuses:

 

 

Il s’appelait Antonio Guerrero.

–  Qu’est-ce que ce nom un peu farouche de « Guerrero », ( « Guerrier », en français), que portaient cet aïeul ? On le rencontre dans certaines provinces de la péninsule et dans les anciennes colonies espagnoles d’Amérique latine. Il provient selon les uns du Nord-Ouest de l’Espagne: Asturies, Galice, Leon, selon d’autres de Castille et de La Mancha. Mais il ne semble pas être un nom d’origine andalouse. Autant dire que les choses sont floues.

Une chose est cependant certaine : il est étroitement lié à l’histoire de l’occupation arabe de la péninsule ibérique et à la « Reconquista » qui durant quatre siècles opposa les troupes chrétiennes aux occupants musulmans.

Je vais donc pour ma part me retrancher derrière l’analyse que m’en a faite , à Almunécar même, le curé de la « Iglesia de la Incarnacion » , le Padre Vicente, ( lui même un Guerrero), qui tient le peu de registres d’état civil disponibles du XIXème siècle dans la région. Une figure d’Almunécar, qui apparaît sur la vidéo ouvrant cet article.

 

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Il faut revenir longtemps en arrière, m’a-t-il expliqué, au moment de l’occupation par les Arabes des neuf dixièmes de la Péninsule du VIIIème au XVème siècles : un « dernier carré » de chrétiens se barricade au Nord-Ouest dans le bastion des Asturies (raison même pour laquelle le dauphin du trône d’Espagne a traditionnellement le titre de « Prince des Asturies », seule terre ayant complètement échappé à la conquête arabe).

Les premières émotions passées, si j’ose dire, les chrétiens se ressaisissent, puis, après le Xème siècle, lancent  la contre offensive : une lutte de « décolonisation » de quatre cent ans qui se terminera en 1492 . Les monarques des différents royaumes chrétiens d’Espagne, qui avaient jusque là mené des politiques très individuelles, vont se regrouper autour de cette mission, qui connait son apogée avec le règne des « Rois Catholiques », Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille.

Ceux-ci achèvent en 1492 la « Reconquista » entreprise au Xème siècle. Ils occupent, après une guerre de dix ans, le dernier territoire musulman sur le sol ibérique, le Royaume d’Abu Abdil, Sultan de Grenade.

Il faut souligner le retentissement de cet évènement dans toute la chrétienté de l’époque : à Rome, outre d’innombrables cérémonies religieuses, a lieu une procession gigantesque qui dure trois jours ; le pape Jules II nomme le Roi Ferdinand ‘Roi de Jérusalem », titre que les rois d’Espagne portent encore aujourd’hui. A Londres, le Chancelier de la Couronne fait devant des milliers de fidèles une annonce solennelle à Westminster, à Paris une grand-messe est célébrée à Notre-Dame…

C’est au cours de cette longue épopée de quatre siècles qu’aurait été donné, avec une majuscule honorifique, ce qualificatif de « guerrero » (sous-entendu : Guerrier de la Foi Chrétienne) aux hommes de bonne volonté, civils ou militaires, qui vont, génération après génération, inlassablement combattre le Maure. Entre temps, le qualificatif est devenu nom patronymique, et il s’est parfois assorti d’un titre de noblesse pour certains, ce qui , je le précise, ne fut pas le cas de mon ancêtre. Ces « braves parmi les braves », aristocrates ou manants, ont bien mérité de la patrie, et se verront  récompensés par la Couronne.

Isabel et Ferdinand y veilleront particulièrement. Il faut dire qu’ils ne sont pas un couple royal comme les autres: on peut dire que ce sont deux monarques «avec un projet». Ils ont consacré leurs vies à la reconquête chrétienne et vont par leur exemple contribuer à ancrer en Europe l’idée de fonder la structure politique sur l’identité religieuse et de confier à la monarchie le rôle de colonne vertébrale de ce système.

Ils vont aussi organiser vraiment, ce qui n’avait jusque là fait l’objet que de tentatives sporadiques au cours de la Reconquête, la « Repoblacion », c’est à dire le repeuplement par des familles chrétiennes des régions récupérées sur le Maure.

Il s’agit d’ailleurs, au delà de toute considération religieuse, de pallier un problème pratique urgent et grave pour le royaume: les colons Maures peu à peu repoussés des territoires reconquis ont laissé moult emplois et fonctions en déshérence. Il faut y pourvoir sous peine de créer un vide dangereux dans le tissu économique, social et militaire des territoires nouvellement reconquis.

Voilà comment nombre de familles des provinces du Nord et du Centre de l’Espagne vont être amenées à se déplacer notamment vers l’Andalousie nouvellement libérée. Et on pense tout naturellement, comme candidats, à ces « Guerreros » si dévoués et par ailleurs si…aguerris ! Un de ces hommes sera mon ancêtre, et je regrette profondément de ne pas avoir été en mesure, faute d’informations disponibles, d’en savoir plus. Car il faudra un certain courage pour venir s’installer dans cette zone de guerre, la région très montagneuse et dangereuse de la Sierra Morena et des Alpujarras.  Il subsiste en effet , longtemps après la fin « officielle » de la Reconquista, dans les montagnes et sur le littoral de Grenade, une forte population musulmane appelés « Morisques », agriculteurs, pêcheurs, artisans, qu’on a laissé rester là, à l’unique condition qu’ils se convertissent au christianisme, du fait de leur utilité économique, et aussi par volonté de ne pas brusquer les évolutions, en espérant qu’elle s’intègrerait au nouvel environnement culturel et religieux.

Mais c’est apparemment peine perdue:

« Coutumes, langue et habillement morisques demeurent. Une partie du clergé tente alors de convertir en respectant, en tolérant, ces choses résiduelles. L’Inquisition elle-même est aussi modérée, ce qui ne laisse pas d’être intéressant. D’ailleurs il est indéniable qu’il y a des conversions sincères parmi les Morisques. Elles concernent principalement les élites, qui désirent s’intégrer plus étroitement. » (Jean-Baptiste Murez,  https://antredustratege.com)

Les Morisques se soumettent extérieurement aux traditions chrétiennes mais conservent entre eux leur culture et tradition d’origine. « Cet échec de l’évangélisation est attribué aux carences de l’encadrement paroissial et à la duplicité des Morisques eux-mêmes qui, par la pratique de la taqiya (dissimulation), conservent intérieurement leur foi musulmane. Les historiens, actuellement, insistent sur la résistance culturelle (…) notamment des femmes.» (Wikipédia)

Et la preuve en est que, près d’un siècle après la chute du Sultanat de Grenade, et malgré les accommodements consentis par la monarchie, les responsables tribaux arabo-berbères de Grenade et de la Sierra Morena fomentent en 1568 la « REVOLTE DES ALPUJARRAS», extrêmement violente, qui massacre un grand nombre de prêtres et de familles chrétiennes et s’étend rapidement au reste de l’Espagne.

Symboliquement, les conjurés de Grenade ont choisi le soir de Noël pour déclencher leurs violences. (Tout rapprochement avec le monde actuel serait bien entendu abusif, etc…)

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La révolte de 1568 reçoit très rapidement le secours extérieur du régent ottoman d’Alger et de ses navires qui débarquent 4000 hommes, Berbères et Arabes du Maghreb, ainsi que de nombreux conseillers militaires ottomans.

Il faudra à la monarchie espagnole plus de 20.000 hommes et quatre années de combats pour rétablir l’ordre en 1571 dans les montagnes de Grenade et les Alpujarras.

Avec cette révolte, un point de non-retour a été franchi. La monarchie considèrera désormais les Morisques comme une sorte de « cinquième colonne » associée à des soutiens extérieurs ottomans, auxquels s’ajoutent les incessantes incursions des pirates « barbaresques » sur les côtes méditerranéennes du Royaume; on estimera que ces facteurs combinés constituent un danger avéré pour la stabilité du pays.

Raisonnement renforcé par la réelle menace ottomane de l’époque sur Europe : depuis 1521, « le Turc », qui occupe déjà toute l’Afrique du Nord, a en effet pris Belgrade, le royaume de Hongrie, la Croatie, la Bosnie, la Slavonie, et il a assiégé Vienne en 1529. Une expansion rapide stoppée seulement en 1571 à la bataille de Lépante, célébrée avec soulagement par toute la chrétienté (laquelle ignore encore qu’une seconde tentative ramènera l’ennemi devant les murs de Vienne en 1689…).

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Bataille de Lépante, mosaïque de la Cathédrale de Lyon

Malgré tout, la Couronne espagnole va souhaiter ne pas trop brusquer les choses et va encore attendre que les communautés musulmanes reprennent le processus souhaité d’assimilation. Mais devant la permanence de troubles épisodiques à travers tout le royaume, le roi Philippe III finira par promulguer le 2 Septembre 1609 ( trente huit ans après la révolte !…) un décret d’ « Expulsion des Morisques » d’Espagne, dont l’application se fera d’ailleurs de façon assez progressive.

Ce sera enfin le  « vrai » achèvement de la Reconquête, dont les séquelles auront finalement duré plus d’un siècle.

J’ajoute , – comme je l’ai déjà fait dans mon article sur « Gibraltar », que les raisons ne manquent pas aujourd’hui d’estimer que la « reprise d’Al Andalus » par les disciples de Mahomet demeure tout à fait d’actualité chez nombrer d’entre eux. Il est par exemple assez savoureux de savoir que certains extrémistes réclament de nos jours l’attribution de la nationalité espagnole, en manière de « dédommagement », aux descendants des Morisques, anciens colonisateurs expulsés après leur défaite…

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Aujourd’hui encore et malgré l’évolution des voies de communication, Las Alpujarras  où eut lieu cette féroce révolte, restent une contrée accidentée mais superbe, à l’architecture similaire à celle des Berbères de l’Atlas, toits plats et cheminées proéminentes, où l’influence des Morisques se fait encore ressentir dans la cuisine (à l’exception du porc, bien entendu), les tapis et la toponymie ( Alpujarras vient de l’arabe: « Al bucharrat« , les pâturages). Dans les villages, beaucoup de demeures ont deux ou trois siècles et attirent depuis quelques années les citadins à la recherche d’authenticité…

Avec son climat doux ( la Méditerranée est à deux pas) la région est, même en hiver, une destination de choix pour les amateurs de marche en montagne. L’amandier y a peu à peu remplacé l’olivier à moyenne altitude et dès le mois de janvier les arbres se couvrent de fleurs et toutes les nuances du rose et du blanc évoquent au voyageur les vallées du Grand Sud marocain. L’élevage du porc ibérique  est très répandu : le climat offre des conditions de séchage idéales pour l’un des plus fameux jambons espagnols, le « Jamon de Trevélez« . Avis aux amateurs…

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Et puisque nous parlons tourisme, je vous propose au passage une petite excursion, au sud-ouest de Grenade cette fois, vers la ville et les environs de Alhama de Granada, une très intéressante bourgade au milieu des oliviers dont le ressort secret, à la fraîche, est un diner de tapas sur la grand place, au milieu des gens du crû, chez « El Tigre de Alhama », qui vaut le déplacement…

 

 

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Selon le Padre Vicente, on compte d’assez nombreux « Guerrero » à Almunécar, ce que j’ai pu constater au fil des rues. Ce sont bien sûr les descendants des « pionniers » de la Repoblacion, et la distribution géographique du nom suit d’ailleurs d’assez près la route naturelle qui mène, par le fameux défilé de Despénaperros, depuis la Castille jusqu’à Grenade puis vers son littoral méditerranéen.

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Almunécar est aujourd’hui une petite ville très agréable, qui vit encore au rythme de ses traditions, se préservant avec sagesse du tourisme de masse. Un des rares lieux du littoral où on peut encore goûter aux plaisirs authentiques de l’Andalousie méditerranéenne, aller dîner sur la plage de petits galets d’une friture de mer, de « fabas con jamon  » arrosées d’un « tinto de verano » bien frais ( petit rouge local mélangé de citron, de limonade et de glace pilée) , et prendre son petit déjeuner de » churros y chocolate » sur la grève ensoleillée mais déserte du mois de Juin.

Andalousie…`

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Mais revenons à présent à mon ancêtre.

 

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Antonio Guerrero

Antonio était donc né en 1852 dans cet ancien « Reino de Granada » au lourd passé historique.

C’était  une personnalité forte, un homme intelligent et d’esprit curieux, « un grand et bel homme aux yeux brûlants », si l’on en croit les femmes de la famille. Et artiste, nous le verrons. Mais en tout cas pas gentilhomme, pas un « Guerrero’ annobli: il était  bottier de son état…et anarchiste de conviction !

Nous allons voir qu’il eût sa part d’aventures dans cette Espagne en pleine ébullition du XIXème siècle.

Bottier, c’est une occupation qui suppose une certaine dose de créativité et qui, au contraire d’autres métiers manuels, ne vous laissent pas épuisés et vides au terme d’un combat quotidien avec la matière. Il suppose au contraire les gestes mesurés et précis, longuement muris, créateurs d’harmonie, d’un métier d’artisan.

Penché sur une chaussure, cet humble mais indispensable objet sorti de vos mains mais  dont vos semblables, puissants ou misérables, ne peuvent ni les uns ni les autres se passer, – c’est forcement à la relativité des hiérarchies que vous, le bottier, vous en arriverez à songer. Et à partager vos conclusions, car en cette Espagne enfiévrée qui aime tant à discuter et à disputer, votre échoppe sert tout naturellement aux « tertulias  » (rencontres) entre voisins…

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Voila sans doute pourquoi, j’imagine, les bottiers et les cordonniers, comme Antonio Guerrero, comme le père de Jean Giono, comme son personnage italien du « Bonheur fou », comme Sacco et Vanzetti, comme mon cordonnier parisien, qui avait toujours quelque remarque bien sentie sur le monde, -voilà pourquoi, dans la fertile pénombre de leur échoppe, avec cette sûreté tranquille des choses longuement réfléchies, certains cordonniers sont souvent anarchistes.

Et souvent aussi  des révoltés, comme celui, anarchiste justement, qui jette–sans réussir à le tuer d’ailleurs- une bombe sur le roi d’Espagne Alphonse XIII en visite à Paris en 1905.

Antonio lit beaucoup (c’est une des caractéristiques des anarchistes, cette recherche du savoir), se cultive en autodidacte, et apprend même à jouer du violon, suffisamment bien pour devenir, plus tard et ailleurs, membre d’un orchestre symphonique.

Il n’a pourtant pas reçu grand héritage, ni matériel, ni intellectuel en arrivant dans ce bas monde: sur son acte de mariage de 1875, seul document disponible, sa mère apparaît comme couturière et son père comme marchand ambulant, « disparu de chez lui depuis longtemps« , précise l’officier d’état civil…

Il vit dans un environnement de grande pauvreté , est probablement pauvre lui-même,  sur cette côte méditerranéenne éloignée des grandes villes et isolée.

Almunécar n’est  alors qu’une bourgade de pêcheurs et de ramasseurs de la canne à sucre qui pousse là en abondance par un caprice du climat -mais est bien sûr entre les mains d’une bourgeoisie nantie exploitant un prolétariat rural plus ou moins analphabète.

Paseo del Altillo con el casco antigua y castillo al fondo, Año 1895

 

Mais Antonio a en lui ce qu’il faut pour aller de l’avant. Bien que ne partageant pas la doctrine anarchiste de Proudhon et de Bakounine, j’ai une sympathie certaine pour ce jeune homme, au milieu de ses outils et de ses pensées, les mains au labeur du quotidien, mais l’esprit actif.

Autour de lui, le monde s’agite, et en particulier l’Espagne. Car elle est bien malade, cette Espagne du XIXème siècle.

Le pays qui a apporté à l’Europe la richesse du Nouveau Monde, a en effet largement reculé sur la liste des nations « qui comptent » : au cours du XIXème siècle, il a perdu une à une ses colonies d’Amérique, devenues indépendantes, et sur le plan intérieur, use ses forces dans une succession assez incohérente de révolutions, de coups d’état et de guerres civiles. Les militaires interviennent constamment dans la vie politique, souvent par la violence.

Les guerres dites « carlistes » commencent ce cycle infernal. 

Il s’agit, en surface, d’une affaire de succession entre Isabelle et Charles (Carlos) de Bourbon, qui provoquera trois guerres civiles entre 1833 et 1868 et constitue tout au long de son existence l’un des principaux acteurs des luttes de la monarchie et de l’Église contre le libéralisme et le modernisme.

A travers leur violence quelque peu baroque, ces conflits traduisent en fait les convulsions d’une société en pleine mutation dont ces guerres civiles sont les révélateurs plutôt que les moteurs : divisions entre absolutistes et libéraux, aristocratie terrienne et bourgeoisie citadine, paysans pauvres de l’intérieur aride et populations côtières plus ouvertes sur le monde, etc…

Autant de cassures profondes dont il ne faut pas sous-estimer la gravité et la permanence , qui provoqueront le mouvement « cantonaliste » et anarchiste, qui expliquent en partie la Guerre Civile de 1936-1939, trouvent des échos dans les séparatismes actuels de l’Espagne et se prolongeront très tard, jusqu’à la fin du franquisme, dans les années 1970.

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« Requetés » carlistes pendant la Guerre Civile en 1936

Dans ce chaos politique et en l’absence d’une volonté organisatrice centralisée, le développement industriel se fait de façon très inégale : l’intérieur enclavé demeure tragiquement sous-développé (Prosper Mérimée en donne de beaux exemples dans ses récits de voyage) tandis que certaines zones ouvertes sur la mer, donc sur l’étranger et le commerce, vont  au contraire, pouvoir se moderniser. Ce littoral « riche », doté d’une population « évoluée » (tout est relatif), s’oppose à tous égards aux terres désolées de la « meseta », le plateau intérieur sec , le « secano » castillan, dédié à l’olivier et à l’élevage, où subsiste une aristocratie puissante, traditionaliste et fermée, régnant sur une population rare, ignorante et soumise. La  frange peuplée du littoral supporte mal, depuis toujours, la prééminence politique de la Castille, aristocratique mais improductive.

Mais celle-ci jouit du prestige d’avoir réalisé l’unité de l’Espagne contre le Maure, et en 1651, Philippe II a délibérément et symboliquement choisi d’établir sa Cour à Madrid, (à l’époque un bourg obscur), au grand dam des grandes cités commerçantes du Royaume.

Au XIXème siècle, la bourgeoisie des régions économiquement plus avancées milite pour la transformation du Royaume en République Fédérale, – ce qui lui permettrait bien sur une plus grande autonomie vis à vis de Madrid l’exécrée.

Dans ce contexte, la période 1868-1874 sera particulièrement troublée. Les royalistes au pouvoir se déchirent dans une troisième guerre carliste dans le Nord, avec l’extrême violence habituelle des partis en présence, dont le clergé, qu’ Alphonse Daudet a su, avec une ironie grinçante, rapporter dans son court récit  « Le Cabecilla« :

 

 

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« Cantonalismo » et anarchisme

Mettant à profit cette période ô combien troublée, la bourgeoisie côtière, du Levante Andalou à la Catalogne, va même, en 1873, jusqu’à proclamer l’indépendance des « cantons » méditerranéens. C’est ce qu’on appelle le « Cantonalisme », mouvement dans lequel seront fortement impliqués les anarchistes.

Antonio a vécu dans son enfance l’atmosphère passionnée des guerres carlistes, il est encore très jeune quand éclatent les troubles du Cantonalismo: à peine 22 ans.

Ses lectures, ses réflexions, ses fréquentations, le spectacle de  la  société  de son époque  l’ont amené à adhérer au mouvement anarchiste.

Il est loin d’être le seul : une des caractéristiques de la société espagnole à la fin du XIXeme siècle est en effet le développement exceptionnel, unique en Europe, de l’anarchisme, accueilli avec plus de faveur que le socialisme par les populations de la bordure méditerranéenne. Les idées de Bakounine semblent  convenir davantage à l’individualisme des ouvriers et artisans Espagnols que l’austère autoritarisme marxiste: lorsqu’elle sera réduite en 1874 à la clandestinité, la Fédération Anarchiste espagnole est, avec ses 50.000 membres, la plus forte d’Europe.

Les Andalous ont déjà montré leur individualisme ombrageux, né d’une terre ingrate et rude, en inventant  la « guerrilla », mélange de ruse, de bravoure et de cruauté, contre les troupes de Napoléon. On se souvient des dessins de Goya dans ses « Malheurs de la Guerre » et « El Empecinado ».

L’exemple type de ce comportement est le fameux José Maria «El Tempranillo », que j’ai évoqué précédemment. Ces hommes qui ont de l’honneur et de la bravoure une conception pointilleuse, vont rapidement incarner une sorte d‘anarchisme primitif.

« Lorsqu’ils n’auront plus de Josés Marias, les Andalous se donneront à l’anarchisme » (Lucienne Domergue, Histoire des Espagnols, Robert Laffont).

En bonne logique, donc, le mouvement d’indépendance des Cantons Méditerranéens reçoit le plus total appui des anarchistes, par définition opposés à tout pouvoir central. les foyers de révolte se multiplient:

Foyers cantonalistes, Espagne

Mais là, rien ne va plus ; Madrid estime qu’on s’attaque à l’unité du pays, et l’armée intervient vivement contre les « cantonistas ». On fusille dans les rues de Barcelone, de Valence, de Malaga et sur toute la côte. On envoie aussi au garrot, mode d’exécution encore plus horrible. C’est le sauve-qui-peut général, les « cantons indépendants » sont réduits, l’ordre rétabli.

Si les bourgeois indépendantistes finissent par trouver des accommodements avec leurs homologues de Madrid, (c’est toujours le cas entre « élites »), la Fédération Anarchiste, elle, va passer à la clandestinité dès 1873-74. Mais le pouvoir continue de pourchasser ses membres, dont les plus exaltés vont alors se lancer dans l’action directe par ces attentats meurtriers qui donneront si mauvaise réputation à leur mouvement et se poursuivront dans toute l’Europe jusqu’au début du XX ème siècle.

Le mouvement anarchiste espagnol se poursuivra ensuite jusqu’à la Guerre Civile de 1936-19389, mais toujours avec sa vision romantique du monde, romantisme qui le conduira parfois à sa perte, car les communistes espagnols n’hésiteront pas à liquider physiquement nombre de leurs « alliés » anarchistes, à leurs yeux trop indépendants.

Dans la difficile région montagneuse de Grenade qui nous intéresse, de véritables petites guerrillas anarchistes (les « Hermanos Quero », le « Grupo Yatero » ou « Los Clares » par exemple) subsisteront même en plein franquisme, jusqu’en 1946.

 

Antonio, jeune et bouillant, sans charge de famille, n’est pas demeuré inactif durant le « cantonalismo« ; tracts, manifestations, barricades… on ne sait pas exactement jusqu’où il est allé, car, si j’en crois ma mère, il n’aimait pas trop raconter (ce fut peut-être un de ces épisodes dont les protagonistes n’aiment guère évoquer le souvenir une fois qu’ils les ont remisés dans leurs vies antérieures).

Ce qui est certain, c’est qu’en cette époque de répression féroce qui suit la chute des « cantons », il juge tout à coup absolument nécessaire de mettre une distance salutaire entre lui et l’Espagne et surtout…entre son cou et le garrot !

Par une nuit qu’on imagine forcement sans lune et d’un noir d’encre, il s’embarque avec peu de bagage et fort discrètement sur un de ces nombreux petits bateaux de pêche qui traditionnellement font de la contrebande entre la côte espagnole et les côtes du Maghreb. Au matin, il est sur les quais d’Oran, en Algérie.

Nous sommes en 1873 et Antonio a 23 ans.

Il ne retournera plus jamais en Espagne.

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