Turquie Egéenne, coups de coeur et souvenirs…

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Quelques souvenirs personnels et données historiques sur une région qui nous est chère, à mon épouse et à moi: la partie égéenne de la Turquie, celle qui regarde vers l’Europe et qu’on peut faire aller jusqu’à Antalya, où commence alors sa partie orientale.

Les photos publiées ici datent essentiellement, mais pas seulement, de notre dernier voyage dans la région, en Mai 2011. Pas de baignades si tôt dans la saison, certes, mais une température idéale, une lumière délicate (pas celle de l’été, qui écrase tout) et les richesses antiques conjuguées aux paysages et aux charmes d’un pays envoutant, aux saveurs exquises et aux senteurs de la Méditerranée.

Notre assez court séjour avait deux buts : un séjour à Izmir pour commencer, puis une petite promenade en Egée avant l’arrivée massive, en été, des autocars de Japonais et autres bipèdes se ruant vers les ruines grecques. A notre grand regret, nous ne sommes pas retournés en Turquie depuis cette date, malgré nos attaches dans ce pays, pour des raisons qui tiennent à une actualité politique préoccupante.

 

 1. Izmir, l’ancienne Smyrne des Grecs…

Smyrne, aujourd’hui Izmir,  était le centre de ce que  l’antiquité appelait lIonie. Des noms mythiques qui, comme celui de Rome, sont une irrésistible invitation au voyage.

 

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L’Ionie, autour de Smyrne.

Une invitation à laquelle j’ai répondu très tôt : étudiant, j’y fis en 1963 mon premier voyage, en compagnie d’un ami avec lequel  je partageais une vieille 2CV Citroën bringuebalante mais fidèle, la fameuse «deuch » de tous les étudiants fauchés mais avides de connaitre un peu le monde.

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Le trajet Paris-Izmir passait à l’époque quasiment pour une « aventure » et je me souviens d’avoir rencontré sur le trajet d’autres « deuch’ » françaises, dont les propriétaires avaient carrément peint sur la carrosserie le trajet de leur « raid », que les plus audacieux poussaient jusqu’au Liban.

En 1963, Smyrne était bien sûr l’Izmir turque depuis longtemps, mais il demeurait dans ses rues un petit air de la vieille Grèce et du XIXème siècle qui en a tout à fait disparu aujourd’hui. Le bord de mer en particulier, avec ses beaux hôtels particuliers, avait gardé,  mutatis mutandis, un petit air de carte postale ancienne.

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C’est sur cette avenue du bord de mer, qu’on appelle le « Kordon » que j’ai engrangé mon premier souvenir « smyrniote » , une anecdote que je n’ai jamais oubliée car elle montre combien la jeunesse (j’avais 20 ans) peut vivre dans un monde à part (on me pardonnera de raconter un peu ma vie, mais c’est aussi le but de ce blog):

Après une très longue journée de route depuis Istanbul, notre brave «deuch » tout empoussiérée hésitait sur le chemin à prendre dans cette ville totalement inconnue et nous nous demandions comment, sans parler un mot de la langue, nous allions pouvoir trouver dans ce bout du monde un gîte pour la nuit…En ce temps là, point de « Booking » pour faire à l’avance des réservations par Internet. Du bord du trottoir jaillit alors un autochtone qui, avant que je n’aie le temps d’ouvrir la bouche, me demanda d’une voix rauque et dans un anglais de bazar, « You want haschich ? You want women » ???

Pour qui arrivait à Smyrne la tête pleine d’Homère, de Lord Byron et du romantisme Hugolien, voilà me ramena immédiatement à la réalité: la « modernité » et son cortège de laideurs étaient passées par là et l’Ionie chère aux Anciens avait sans doute beaucoup changé ! …

Smyrne est une princesse

Avec son beau chapel;

L’heureux printemps sans cesse

Répond à son appel

Et, comme un riant groupe

De fleurs dans une coupe

Dans ses mers se découpe

Plus d’un frais archipel

 Victor Hugo, Les Orientales (1829)

Et elle bien sûr peu à peu pris le dessus, cette inévitable modernité: ce bord de mer, qu’on appelle le « Kordon » et qui était encore en 1963 une succession de belles demeure face à la mer, n’offre aujourd’hui que d’immeubles plus ou moins réussis, aux pied desquels se sont certes multipliés bistrots et restaurants de poisson fort sympathiques et succulents, mais adieu, belle harmonie…

Business is business, sous toutes les latitudes.

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– Smyrne et l’Ionie ont une riche et tumultueuse histoire.

L’Ionie tire son nom d’une fort jolie légende:

unknown2« Eschyle raconte (…) que le nom de l’Ionie lui serait venue de la nymphe Io, fille du fleuve Pénée, et l’objet d’une étrange histoire. Zeus s’en était épris, et l’ avait invitée à le suivre dans l’ombre des grands bois. Mais elle s’enfuit. Zeus tenta de la retenir, lui dit qu’il n’était pas n’importe qui : « c’est moi qui tiens dans ma main / les grand sceptres du ciel, c’est moi qui envoie les foudres vagabondes. Ne fuis pas! » (Ovide). Mais elle fuit quand même. Cependant Héra, soeur et épouse de Zeus à la jalousie légendaire cherchait son mari. Ne le trouvant pas, elle s’étonna que la surface de la terre soit cachée par d’épais nuages noirs et, le connaissant bien, soupçonnait fort que son frère et époux tramait quelque chose là dessous. Zeus, inquiet, devinant les agissements de sa femme et pour protéger sa belle nymphe, transforma celle ci en   » radieuse génisse  » . Mais même en vache Io restait belle, et Héra, dans sa colère, lui envoya un taon qui la torturait en permanence. Pour lui échapper, la malheureuse bête se jeta à l’eau, remonta la mer Egée à la nage, et traversa le détroit qui sépare l’Asie de l’Europe, lequel, pour cette raison, fut nommé Bosphore, c’est-à-dire  » Passage de la Vache. » https://billetsmythologiques.com/2017/12/20/ionie/

– Historiquement, l’Ionie est un très ancien point de passage sur la « Route de la soie », bien située pour les échanges commerciaux avec la Méditerranée comme avec l’Asie, dotée de bons abris naturels facilitant l’établissement de ports, bien desservie vers l’arrière-pays par des chemins faciles, la région a toujours été convoitée pour sa richesse et pour son développement intellectuel.

Après avoir appartenu à la Perse de Darius, elle en fut libérée par les Cités Grecques pour suivre le destin du monde héllénistique, puis celui de l’Empire Romain qui, en se christianisant, devint Byzantin : elle passa ensuite au XIVème siècle aux Génois et finit par tomber définitivement aux mains des Turcs au XVème siècle.

La fin de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale au Traité de Sèvres en 1920 lui permit d’espérer un retour dans le giron de la Grèce, espoir qui fut de courte durée avec le retour des Turcs de Mustapha Kémal qui l’incendièrent complètement en1922 et y sont depuis installés à demeure.

–  Sur le plan culturel, c’est en Ionie que se sont développées les premières formes de la philosophie en Occident, avec les penseurs Pré-socratiques. Homère serait né à Smyrne au VIIIème siècle av. J.-C. et le célèbre médecin Galien anima un moment sa non moins célèbre école de médecine. L’Ionie a également donné de grands architectes comme Thalès de Milet, Héraclite ou Pythagore. Hérodote, natif de la région, la considérait pour sa part comme le centre du monde et disait qu’elle était « la contrée la plus agréable qu’il connaisse, soit pour la beauté du ciel, soit pour la température des saisons. »

Enfin, du point de vue politique,  Smyrne, appelée « la Couronne de l’Ionie », est depuis toujours la ville de Turquie la plus ouverte sur l’Occident, avec qui elle a toujours échangé produits d’Orient contre produits manufacturés. C’est aujourd’hui une métropole de plus de 4 millions d’habitants, aux cultures mêlées, plus libérale par nature que le reste du pays. Il y règne une atmosphère très différente de toutes les autres villes de Turquie et elle est un adversaire déclaré de la rigueur politico-religieuse prônée par le président Erdogan, ce qui lui vaut en Turquie le surnom de « Giaour Izmir« , Izmir l’infidèle…

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Les « Levantins »…

Illustration parfaite de la physionomie et de l’histoire particulières de cette ville, elle a été un des deux points d’ancrage (l’autre étant Istanbul) des « Levantins », ces européens venus s’installer là en vertu des « Traités de Capitulations » conclus à diverses reprises entre la France et l’Empire ottoman entre le XVIème et le XIXème siècles.

Un mot d’explication au passage sur cet intitulé trop souvent mal interprété. Les traités dits « de Capitulations » n’avaient en rien une nature coloniale: ils étaient destinés à faciliter, en plein accord avec les Sultans ottomans, les échanges commerciaux avec la Sublime Porte. Ils tirent en réalité leur nom du fait qu’ils étaient rédigés en « chapitres », (en latin « capitulus ») décrivant les accords librement passés entre les deux signataires. On en attribue l’origine à la diplomatie de François 1er, qui souhaitait contracter une alliance de revers avec Soliman le Magnifique face à son grand adversaire Charles Quint et ouvrir davantage les échanges commerciaux au débouché de la Route de la Soie. De leur côté, les souverains ottomans y voyaient l’occasion d’attirer des européens qui, par leur savoir-faire et leurs liens avec les milieux économiques en Europe, aideraient au développement de la Turquie.

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François Premier et Soliman le Magnifique, portraits par le Titien.

Une partie des Traités concernait également la garde des Lieux Saints ( à l’époque sous administration ottomane) et la protection des pèlerins chrétiens en Terre Sainte, dont n’oublions pas qu’elle était inclue dans l’Empire Ottoman.

Ces traités furent reconduits sans interruption pendant plusieurs siècles et furent adoptés par plusieurs autres nations européennes. Ils profitèrent essentiellement, pour ce qui concerne la France, à la ville de Marseille et sa région.

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Ces ententes  provoquèrent au fil des ans l’installation en Turquie, principalement à Istanbul et Izmir, d’assez nombreuses familles françaises , mais aussi anglaises, italiennes, hollandaise, autrichiennes, qui avaient toutes un dénominateur  commun: l’attrait de l’aventure et du négoce.  Les francophones de Smyrne avaient leur propre journal, « Le Smyrnéen », fondé en 1824.

Mon épouse est issue d’une de ces familles, où étaient parlés, parfois dans la même phrase, le grec, l’italien, le français, l’anglais et le turc. Babel en famille…

Au tournant du XXe siècle, celle qu’on appelait encore Smyrne comptait environ 30 000 de ces Levantins de toutes conditions. Ils vivaient sous la protection physique de l’Empire ottoman, pouvaient avoir leurs églises, célébrer librement leur culte et étaient administrés par des « consuls » de chaque nationalité agréés par le Sultan.

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On peut encore voir à Izmir dans les bourgs de Bornova et de Budja certaines demeures des « grandes familles » levantines, dont celle de notre ex-Premier Ministre Edouard Balladur, un de ces « smyrniotes » incarnant la très ancienne alliance entre les deux pays. La communauté levantine a d’ailleurs donné d’autres personnages éminents à la France: des artistes et des hommes de spectacle comme Antonin Artaud, Daniel Filipacchi, Stéphane Collaro, mais aussi un ministre, Jean Glavany, et même un président de la République: Adolphe Thiers, sans compter bien sûr notre immense poète André Chénier, né, lui, à Istanbul.

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Buste d’André Chénier par David d’Angers

Ces belles demeures inspirées de différentes styles européens font à présent partie du patrimoine historique de la ville d’Izmir et certaines sont ouvertes à des visites guidées. D’autres ont été acquises par la municipalité et transformées en bâtiments publics, comme des bibliothèques ou même une université et un centre culturel.

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Le régime des « Capitulations » prit fin après la Première Guerre mondiale à l’abolition de l’Empire ottoman. La majorité des « Levantins » ont aujourd’hui quitté la Turquie, mais une poignée  (environ cinq cents semble-t-il)  y demeure et y commerce encore, à Izmir et à Istanbul, dont je connais plusieurs membres, comme la famille de mon épouse qui partit en 1784 d’Antibes et resta établie plus de deux siècles et demi sur le sol turc, ou cette autre dont l’ancêtre s’en vint dès 1700 tenter fortune.

Depuis une vingtaine d’années, les Levantins souhaitant continuer leurs activités économiques doivent prendre la nationalité turque. Ils ont conscience d’être un groupe culturel en voie d’extinction mais qui eut son heure gloire et n’a pas démérité de son pays d’adoption. Les Turcs reconnaissent aujourd’hui volontiers leur apport indéniable au développement du pays et ont entretenu jusqu’ici avec ces familles des rapports cordiaux. Pas de récriminations ici comme on peut en trouver au Maghreb avec la France; il est vrai que  les « Levantins » n’administraient pas du tout la Turquie (dont les habitants aiment à rappeler qu’ils n’ont jamais été colonisés).

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Le club cycliste des Levantins d’Izmir au tournant du XXème siècle

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Avant de quitter l’Izmir moderne qui vaut à mon sens davantage que ce que lui consacrent habituellement les touristes,  je vous en propose une petite promenade photographique printanière, du « Kordon » au Grand Bazar et au château de Kadife-Kale qui domine la baie, avec quelques haltes gourmandes.

 

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Tout près d’Izmir, à une heure ou une heure et demie de voiture, la côte offre plusieurs séjours balnéaires très agréables fréquentés par les familles locales comme par les étrangers. Les plus connus sont les villages de Cesme et d’Alaçati au sud, celui de Foça au nord, qui vivent principalement de ce tourisme et de la pêche.

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La ville et le petit port de Foça
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Barques de pêche à Foça

 

2. Côtes de l’Egée, un voyage dans le temps…

Il y a peu à dire qui n’ai déjà été dit sur la côté égéenne et méditerranéenne de la Turquie, une incomparable région par la beauté des paysages, le découpé des côtes et l’exceptionnelle concentration de vestiges archéologiques parfaitement restaurés. On ne raconte pas l’Ionie, on la regarde, on la déguste, et on la parcourt un livre d’Histoire à la main…

Il est d’ailleurs assez ironique de constater que ce sont les vestiges de la Grèce antique qui ont fait, grâce au tourisme, la fortunes de la côte turque quand on sait l’inimitié profonde que se portent Grèce et Turquie modernes…

La fréquentation estivale était telle ces dernières années qu’il devenait excessivement difficile  d’apprécier en Juin-Juillet-Août les sites de première grandeur et le voyageur avisé ne s’y risquera pas entre le 31 mai et le 15 septembre.

Voici , en tout état de cause, quelques clichés de notre dernier voyage:

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Pour terminer ce post, je ne résiste pas à une petite évocation de ces magnifiques voiliers « fifty » fabriqués aujourd’hui en Turquie. Leur ancêtre le caïque était une embarcation typique du Proche-Orient, légère et étroite, de pêche ou de liaison, à faible tirant d’eau, équipée d’une quille courbe permettant le halage sur la grève.

Il a évolué jusqu’à des modèles plus imposants, puis vers des modèles de plaisance à partir des années 1960. Il est à présent produit par de nombreux chantiers locaux, avec un gréement de ketch ou de goélette et il séduit par sa fabrication en bois et ses lignes très élégantes, alliés à une grande modernité dans ses équipements techniques. En particulier, les caïques contemporains offrent un maître-bau qui permet un grand confort de logement et de navigation. Caïques et « gülets » (goélettes) sont maintenant des silhouettes familières à tout voyageur de l’Egée et de la Méditerranée orientale. Et ils sont si beaux !!!!

 

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Voilà épuisé, non pas le sujet, inépuisable, mais mon propos. Je voulais avec ces quelques images et souvenirs faire suite à mon post « Road Trip dans les Balkans »:

https://wordpress.com/post/artofuss.blog/1642

Ces Balkans si attirants et si inquiétants à la fois, comme le laissent de nouveau à penser l’évolution de la situation locale après l’accalmie de ces dernières années. Je pense bien sûr aux tensions autour de la création en cours d’une armée kosovare et aussi à la Macédoine…

La Turquie de son côté donne plus d’une raison d’inquiétude. Les soubresauts de la politique intérieure ont affecté les taux de fréquentation touristique du pays, avec une chute spectaculaire de 40% en 2016. Depuis, la  forte dévalorisation de la Livre turque a attiré un nouveau flux de visiteurs, dont une nouvelle clientèle venus notamment de pays du Proche-Orient.

Mais il demeure certain que les conflits en cours (Syrie, question Kurde, etc…) et la ligne dure suivie par Ankara dans ses relations avec divers pays occidentaux ne peut à la longue qu’éveiller la méfiance des visiteurs. La consultation des sites de « Conseils aux voyageurs » des Ministères des Affaires étrangères de pays comme la France ou le Canada ne plaident pas, en tous cas pour l’instant, pour des vacances en Turquie.

Tout ceci est bien entendu avant tout question d’appréciation personnelle.

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https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/conseils-par-pays-destination/turquie/#securite

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Il faut donc espérer que ce superbe pays reviendra un jour à ce qu’il était avant que ses dirigeants ne soient saisis par les démons dangereusement conjugués de l’ambition impériale et d’une religion conquérante …L’avenir dira.

Merci de m’avoir suivi.

 

 

 

One Reply to “Turquie Egéenne, coups de coeur et souvenirs…”

  1. C’est en lisant tes propos que je me dis qu’il nous faut absolument deux vies, une pour travailler et une autre pour découvrir. Encore un site qui fait rêver et réfléchir…

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