MEMORABILIA

Penser le grand retour des nations

Par Laure Mandeville , Le Figaro.
Publié le 27/06/2019 à 19h56

TRIBUNE – «Le futur des nations» est le thème de la 2e édition des Conversations Tocqueville organisées par Le Figaro, la Fondation Tocqueville, l’Atlantic Council et la Revue The American Interest, qui ont lieu vendredi et samedi en Normandie en présence d’une trentaine d’intellectuels.

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Parmi les partenaires de ces Conversations Tocqueville figurent notamment le conseil départemental de la Manche et le conseil régional de Normandie. Une trentaine d’intellectuels et de décideurs politiques, dont Alain Finkielkraut, Pierre Manent, Mathieu Bock-Côté et le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer débattront de l’avenir des nations, à l’heure où celles-ci semblent faire leur grand retour, de l’Amérique de Trump à la Hongrie d’Orban. Placés sous le patronage de l’auteur de De la démocratie en Amérique, ces débats se donnent pour ambition de dépasser le manichéisme de notre époque, qui voudrait tantôt diaboliser la nation, tantôt l’exalter sans nuances, explique Laure Mandeville, grand reporter au Figaro et organisatrice de l’événement.


Notre monde bascule. Vers quoi exactement, nous ne le discernons pas encore tout à fait, plongés que nous sommes dans le brouillard et le chaos des ruptures politiques, technologiques, démographiques, religieuses et écologiques majeures qui déboulent dans nos vies en escadrilles. Dans De la démocratie en Amérique, le grand philosophe Alexis de Tocqueville a magnifiquement décrit ces moments où dans la vie des peuples, les idées et les processus sont dans la tourmente comme «une poussière» qui peine à coaguler. Mais si, dans ces particules en suspension, un sentiment émerge et s’est puissamment exprimé pendant l’élection américaine de 2016 et les européennes de 2019, c’est bien celui d’une perte de contrôle et de la volonté d’y remédier. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles les grandes gueules et les hommes forts aux épaules larges à la Poutine ou à la Trump ont du vent dans leurs voiles?

La globalisation libérale, l’immigration de masse et Internet ont aboli les frontières, les espaces politiques et économiques nationaux, les codes de transmission et de conduite traditionnels et même les règles les plus élémentaires de civilité, affaiblissant les États et ouvrant la voie à un grand charivari culturel, politique et identitaire, plus susceptible de tourner à la foire d’empoigne qu’au paradis multiculturel. Les gouvernants semblent dépassés, largement impuissants, tandis que Facebook entreprend de battre (crypto)monnaie, que les attentats islamistes s’égrènent dans une étrange routine et que les grandes firmes tech américaines et chinoises se battent via leurs présidents pour avoir le droit d’organiser notre vie connectée de demain… Fait d’indignations plus que de vraies discussions, le débat public, de plus en plus dispersé, devient «un grand bruit de fond» qui ratatine les événements ou les magnifie à la faveur d’un tweet dont la durée de vie passe rarement les 24 heures. «Fake news» ou vraies nouvelles, toutes vont trop vite pour être tout à fait confirmées, démenties, éclaircies ou nuancées.

À cette révolution vertigineuse des habitudes, des modes de pensée et de fonctionnement, s’ajoute l’hubris postmoderne de l’idéologie des «identités fluides», qui invite chacun individu à redéfinir son essence selon «son ressenti», loin des indications de mère Nature. Censé être devenu maître absolu de son identité, de son destin et même de ses gamètes, l’homme occidental contemporain se sent en fait ballotté, perdu sur un sol incertain, une situation que, là encore, Tocqueville avait pressentie pour l’homme démocratique affranchi des liens ancestraux qui caractérisent l’âge aristocratique, s’il ne restait pas guidé par sa foi religieuse et impliqué dans un face-à-face local structurant avec ses concitoyens.

Du coup, les sociétés désorientées, avides de transcendance, tentent de convoquer tout ce qui paraît tenir encore: notre terre, la belle Gaia, qu’il faut sauver ; Notre-Dame de Paris, qui incarne notre culture chrétienne et nationale dans ce qu’elle a de plus universel et de plus permanent, ce qui explique que l’éventualité de sa perte ait été ressentie comme une catastrophe ; nos armées, qui en France, font figure d’institution préférée des Français, comme c’est aussi le cas aux États-Unis. Et bien sûr nos nations, qui, depuis le Brexit, et malgré ses mésaventures, font un retour en fanfare.

Ce printemps, à travers toute l’Europe, ce réveil national aussi vigoureux qu’instinctif était palpable, des jardins de l’Andalousie aux douces plaines de l’Italie centrale, en passant par les villages de France, les champs de Hongrie ou les campagnes de Pologne

On les croyait mortes, en tout cas dépassées et ringardes. Dangereuses aussi. On dissertait à l’infini du «fait postnational», comme d’un chemin tracé, et de l’Union européenne comme d’une structure en voie de fédéralisation, qui anticipait ce qui existerait un jour partout ailleurs. Mais le devenir de l’Union européenne n’est plus si clair, et sera défini par les nations soit par défaut et par absence d’accord, soit par un grand compromis qui reste à négocier. Quant aux nations – bien qu’affaiblies, elles restent perçues par les peuples comme une structure protectrice centrale qu’il faut absolument défendre dans un monde où plus rien n’est stable.

Ce printemps, à travers toute l’Europe, ce réveil national aussi vigoureux qu’instinctif était palpable, des jardins de l’Andalousie aux douces plaines de l’Italie centrale, en passant par les villages de France, les champs de Hongrie ou les campagnes de Pologne, où nous tentions de sonder l’humeur des citoyens. Les uns parlaient de leur attachement viscéral au drapeau, les autres de leur nostalgie de la monnaie nationale, et d’autres encore invoquaient l’importance cruciale de protéger leurs frontières. «Pourquoi devrions-nous avoir honte d’aimer notre patrie?», s’interrogeait un électeur espagnol à Malaga, dans un cri du cœur.

Faut-il s’inquiéter de ce retour fracassant de la nation, que mettent en avant Trump ou Salvini avec leur slogan de l’Amérique ou l’Italie «d’abord»? Annonce-t-il une nouvelle ère d’égoïsmes nationaux, susceptible de dégénérer en nationalisme agressif et en conflits croissants, dans une conjoncture géopolitique instable, où l’ancien monde s’affole devant la montée de la Chine et la nouvelle phase de la trop longue «guerre de cent ans» qui nous oppose à la Russie depuis la révolution d’Octobre? Ou permettra-t-il, malgré les limites des porte-voix de ce mouvement, un sursaut salutaire face aux lourdes menaces que les problèmes d’immigration, d’intégration et d’islamisme posent à nos sociétés?

Des deux côtés de l’Atlantique, le débat bat son plein, et il fera l’objet de discussions passionnées et contradictoires, ce vendredi et ce samedi au château de Tocqueville, dans la Manche, où Le Figaro, la Fondation Tocqueville, l’Atlantic Council et la RevueThe American Interestcoorganisent pour la deuxième année des «conversations» qui se pencheront sur «le futur des nations».

«La nation» et le soupçon

Dans l’ensemble, sous l’influence d’une gauche intellectuelle toujours omniprésente dans le monde des idées, le soupçon qui plane sur «la nation» reste dominant. S’alignant sur la formule de François Mitterrand, qui affirmait que «le nationalisme, c’est la guerre» (une formulation à laquelle s’opposait Raymond Aron, notant que «l’impérialisme, c’est la guerre» et que le combat de Churchill incarnait celui des nations libres contre un empire tyrannique),

Emmanuel Macron a parlé pendant la campagne de «lèpre nationaliste».

L’ombre de la Seconde Guerre mondiale, et les horreurs qu’engendra un effrayant nationalisme «du sang et du sol» qui tourna au nazisme et au fascisme, hante à juste titre notre mémoire collective. Et il est vrai, comme le note The American Interest cette semaine, qu’il flotte, sur certaines marges de l’extrême droite, qui monte de la Suède à l’Allemagne en passant par la Belgique ou les Pays -Bas, un inquiétant courant nationaliste minoritaire «du sang et de la terre», qui doit être surveillé et combattu. «J’ai de la sympathie pour les nouveaux nationalistes allemands de l’AfD, mais je constate qu’ils n’ont pas purgé leurs rangs des néonazis», met en garde l’intellectuel américain David Goldman.

Mais comme nombre de voix qui commencent à s’élever au sein de la droite conservatrice pour sortir du «manichéisme intellectuel destructeur» qui a trop longtemps prévalu, ouvrant une voie royale à l’extrême droite, Goldman lit dans le réveil national de l’Occident «une soif de sacré» et un élan salvateur pour lutter contre «l’anomie» du libéralisme postmoderne. «Le sacré est ce pour quoi les soldats d’un pays sont prêts à mourir pour protéger leur terre. S’il n’y a rien pour quoi nous soyons prêts à mourir, nous ne trouverons pas de cause pour laquelle nous soyons prêts à vivre», écrit-il.

C’est cette même volonté de sortir du manichéisme qui anime le philosophe français Alain Finkielkraut, quand il plaide pour «le patriotisme de compassion de Simone Weil», «cette tendresse pour une chose belle et périssable qu’elle oppose au patriotisme défini uniquement par la grandeur». Si patriotisme il y a en France aujourd’hui, c’est celui de Weil ou de Renan, qui parle d’ «un plébiscite de tous les jours», capable de faire valoir «l’héritage indivis». «Le retour des nations auquel nous assistons aujourd’hui vient précisément du sentiment d’altération de cet héritage et d’un échec de la transmission via l’effondrement de l’école», poursuit le philosophe. «Le plébiscite de tous les jours a laissé place à un archipel de communautés qui inquiète. On peut légitimement poser la question de savoir si la France a un futur, ou si elle est une chose du passé», juge Alain Finkielkraut.

Le supposé «win win game» a largement affaibli les États nations, qui ont perdu nombre de leurs prérogatives, notamment au profit des grandes entreprises, qui ont émergé comme de nouveaux géants

Comme nous l’avons noté, le souvenir noir des années 30-40 et de l’horreur de l’Holocauste ont profondément façonné notre rapport à la nation, légitimant sa mise au rancart et laissant un boulevard dans l’après-guerre aux tenants de l’internationale marxiste. Mais il y a incontestablement eu comme un glissement de terrain post-1989, sur cette question. Si après l’effondrement de l’URSS et de l’utopie marxiste, la nation a ré-émergé de ses cendres à l’est de l’Europe, où elle avait été recouverte des oripeaux de la solidarité socialiste, cette renaissance a été occultée par le triomphe de la démocratie et du marché. Dans l’euphorie de la «fin de l’Histoire», la globalisation néolibérale et l’ouverture des frontières ont été imposées par l’Occident comme les vecteurs d’une expansion inéluctable de la démocratie libérale, qui ne pouvait être qu’un «jeu gagnant-gagnant» universel.

Dans les faits, les perdants de la globalisation ont été nombreux, et notamment ces fameuses classes populaires «des territoires périphériques» dont parlent si bien Charles Murray et Christophe Guilluy. Le supposé «win win game» a aussi largement affaibli les États nations, qui ont perdu nombre de leurs prérogatives, notamment au profit des grandes entreprises, qui ont émergé comme de nouveaux géants sur la scène du monde, grignotant les États sans toutefois endosser aucune de leurs responsabilités politiques et sociales.

Comme le montre Éric Zemmour dans ses livres, le «capital» a fait alliance avec les idéologues de l’humanitaire et de la diversité, pour ériger en dogme les avantages de l’immigration de masse justifiés qui assurent une main-d’œuvre bon marché au nom des bienfaits du multiculturalisme. Et le «capital» a reçu un appui soutenu des juges de la Cour européenne des droits de l’homme, qui ont peu à peu grignoté le pouvoir des États de s’opposer aux dérives des demandes d’asile. Pendant longtemps, toute tentative de nuancer ce consensus a été passible d’excommunication idéologique. Un mutisme qui a permis à l’extrême droite de faire une véritable OPA sur le thème de l’immigration.

«La discussion du thème de la frontière est à cet égard significative. La disqualification de la nation est telle, qu’il est devenu incongru de se demander si nous avons le droit de défendre nos frontières!» note le professeur de théorie politique de l’université de Georgetown Joshua Mitchell. «La raison en est simple, poursuit-il. La répudiation de la nation est liée à l’idée qu’elle est jugée impure et coupable, et que la disqualifier est le seul moyen de sauver l’homme occidental de ses “péchés” – d’une part l’esclavage et de l’autre le colonialisme. Les partisans de la politique des identités qui ont pignon sur rue en Occident, pensent le monde en termes de victimes et d’oppresseurs et défendent une approche quasi religieuse.»

«C’est ce caractère religieux qui rend la discussion des frontières et de l’immigration très difficile. On continue de présenter de manière totalement simpliste un sujet qui ne l’est pas, il existe un nationalisme civique tocquevillien acceptable, une voie moyenne», poursuit Mitchell, jugeant que le retour actuel vers la nation est une tentative pour sortir d’un universalisme «hors sol» et de «la mêlée des identités».

Une position de réalisme qui n’implique pas un retour aux pratiques du XIXe siècle. Si les nations restent un élément central du système international au XXIe siècle, elles doivent se garder de l’illusion de la toute-puissance, et «réfléchir ensemble au moyen de définir des compromis pour sauvegarder notre maison commune», précise Mitchell. «Il doit y avoir un aller-retour entre le niveau national et le niveau global, pas une opposition stérile. Ce sera un processus chaotique, mais comme le rappelle Tocqueville, le pluralisme est imparfait», conclut le philosophe. / .

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