MEMORABILIA

« L’étrange défaite », de Marc Bloch

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Par Jacques de Saint Victor
Publié le 19/07/2019 à 05h00. Le Figaro.

– Dans L’ étrange défaite, rédigée aussitôt après la débâcle, le grand historien et résistant Marc Bloch dresse le procès-verbal de l’effondrement de mai-juin 1940 et tente d’en saisir les causes profondes, pointant la responsabilité des élites de l’époque.

Une œuvre majeure qui résonne avec notre présent.

Ce livre, il l’a écrit à la fin de l’été 1940. En quelques semaines, la France, victorieuse de la Première Guerre mondiale, s’était effondrée face à l’Allemagne nazie. Un système entier, celui de la IIIe  République, la «plus longue de nos Républiques», avait sombré corps et âme. Des milliers de civils perdus sur les routes de l’exode, un haut état-major complètement égaré, une classe politique ne sachant plus à quel saint se vouer, une technocratie désireuse de prendre sa revanche sur un parlementarisme désavoué, une partie des élites économiques prête à tout pour se maintenir à flots, des pacifistes pris de court et mesurant trop tard leurs illusions, etc.

Comment un tel désastre?

Tel était l’état de la France après la percée fulgurante des armées hitlériennes en ce début de juillet 1940. Le blitzkrieg, (la guerre éclair), avait mis en quelques semaines une des plus grandes nations du monde à genoux, réduisant pour la première fois depuis le «honteux traité de Troyes» de 1420 son territoire à la petite partie du sud de la Loire, la France du «petit roi de Bourges» devenant celle du vieux maréchal installé à Vichy. Comment un tel désastre fut-il possible? Pouvait-on se contenter d’accuser le haut commandement militaire, comme l’affirmait un monde politique à la dérive, ou fallait-il entièrement reporter la faute sur les pratiques corrompues du parlementarisme, comme tentèrent de le faire le général Weygand et une partie de l’entourage de Pétain? N’était-ce pas plutôt tout un peuple qui aurait fauté, privilégiant «l’esprit de jouissance sur l’esprit de sacrifice»? Comment faire la part des choses? Ce fut à l’origine pour répondre à cette question tragique – celle de l’effondrement de tout un monde et de toutes les certitudes qui vont avec – que le grand historien Marc Bloch, fondateur des Annales avec Lucien Febvre et qui deviendra un des martyrs de la Résistance, tombant sous les balles nazies le 16 juin 1944, décida de prendre la plume dans l’urgence. En juillet 1940, après avoir réussi à échapper à l’armée allemande, du côté de Rennes, cet officier de réserve, vétéran de 1914, un des plus vieux capitaines de l’armée, put se réfugier dans sa maison de Fougères, dans la Creuse, et, «en pleine rage», il prit fiévreusement la plume jusqu’au mois de septembre pour tenter en deux mois de faire le point sur cette tragédie française.

Histoire immédiate

Cela donnera L’étrange défaite – le manuscrit portait à l’origine le titre de Témoignage – qui sera dénommé ainsi après guerre, en 1946, par son premier éditeur, Georges Altman, compagnon de résistance de Bloch et fondateur des Editions du Franc-Tireur. Altman en modifia le titre originel pour le distinguer des nombreux écrits de circonstance qui furent publiés à cette époque. Car le livre de Marc Bloch relève des grands textes intellectuels dont notre nation peut s’honorer, dans la veine de La Réforme intellectuelle et morale d’Ernest Renan, écrit peu après la terrible défaite de 1870. Il y a chez Renan et Bloch la même volonté de prendre sur l’instant la mesure d’une crise, avec la vivacité d’un journaliste, tout en cherchant aussitôt, avec l’intelligence et le recul de l’historien, à s’élever au-delà des circonstances pour essayer de penser un autre système. Une expertise à chaud. C’est bien le propos de Bloch: penser pour mieux réformer.

L’ouvrage se découpe du reste en trois temps, l’enquête, «La déposition d’un vaincu» et la condamnation d’un régime, ou «Examen de conscience d’un Français», essayant de mesurer le plus justement possible, avec une belle empathie pour les acteurs, même les moins glorieux, les responsabilités de chacun, aboutissant, sans exonérer celles du peuple, à un réquisitoire contre les élites de l’époque.

Israélite français et patriote

Comme dit le dicton populaire: «Le poisson pourrit toujours par la tête.» Bloch commence par se présenter car, dans le contexte antisémite qui annonce la loi sur le statut des juifs qui le chassera de l’université (il sera relevé en janvier 1941 de cette déchéance pour «services scientifiques exceptionnels rendus à l’Etat français»), il tient à faire le point sur sa judéité. Il se dit «assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe». Aussi n’y voit-il qu’un accident, sans pour autant y renoncer. «Etranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français.» Originaire d’Alsace, Bloch se veut un israélite français, patriote, s’étant battu pour la France, farouchement attaché à une République qui ne reconnaît que des citoyens et non des communautés. Avant guerre, Bloch n’a pas d’engagement politique particulier. C’est un esprit séduit par les non-conformistes des années 1930, ceux-là mêmes qui se défient du capitalisme comme du socialisme, et il se trouve résolument hostile au communisme, qui ne répond qu’à Moscou, ainsi qu’au pacifisme dont l’aveuglement est à la fois, selon lui, compréhensible («quand on a vu les massacres de 1915…»), mais coupable. Il pencherait plutôt à gauche par réformisme, mais il n’a trouvé aucun parti qui puisse s’accorder à ses idées. Comme la plupart des représentants de l’élite universitaire de son temps, il se défie de l’engagement partisan, désireux de rester «au-dessus de la mêlée».

La guerre viendra changer cette mise en retrait, et Bloch s’engagera dans la Résistance au sein du mouvement Franc-Tireur et deviendra membre du directoire des MUR (Mouvements unis de la Résistance), dans l’espoir de reconstruire une République qui ne reproduirait pas les errements de celle qu’il a connue. Et c’est au fond sur la critique du régime que L’étrange défaitere trouve aujourd’hui une triste actualité. Beaucoup de camps différents, des «progressistes» aux «déclinistes», ont essayé depuis quelques années de récupérer le nom de Bloch, mais celui-ci ne se laisse pas facilement saisir. Il n’a pas ce culte du peuple de nos «populistes» contemporains. Il faut cultiver le peuple, le remettre, écrit Bloch, «à l’école de la vraie liberté de l’esprit». Mais il est encore plus sévère avec les élites militaires, politiques, administratives, économiques et aussi intellectuelles car ce sont elles qui auraient dû montrer le chemin. Et ce sont donc elles qui doivent porter en priorité les stigmates du désastre.

La révolte des élites

Bloch accable le conformisme et la médiocrité courtisane de l’état-major, qui est, depuis 1870, toujours en retard d’une guerre, comme il s’en prend aux élites civiles qui n’ont guère brillé par leur lucidité. Dans les deux cas, cette défaite est avant tout, pour lui, celle «de l’intelligence et du caractère». Bloch se veut ici très précis. L’intelligence française est victime d’un système d’enseignement supérieur reposant sur de grandes écoles privilégiant le «bachotage» produisant des «bêtes à concours» conformistes, au lieu de la formation universitaire qui prévaut en Allemagne ou en Angleterre, où l’intelligence se développe avec l’imagination par le biais de l’exercice graduel de la thèse, aussi formateur que source de modestie. Bloch insiste sur la nécessité d’une formation la moins abstraite possible, se défiant de l’intellectualisme à la française, sans pour autant se cantonner au discours «réformiste» aveugle et volontiers ignare du «progressiste» contemporain: «Pour faire du neuf, il faut d’abord s’instruire», écrit-il. Il faut aussi changer le caractère de la bourgeoisie française qui a été fort affecté, dit-il, par le Front populaire. Cet événement a brisé le patriotisme des dirigeants: «Au fond de leur cœur, ils étaient prêts, d’avance, à désespérer du pays même qu’ils avaient à défendre, et du peuple qui leur fournissait leurs soldats. C’est plus loin et plus profond qu’il faut chercher les racines d’un malentendu trop grave pour ne pas devoir compter parmi les principales raisons du désastre.» Après Blum, on est loin de l’énergie et de «l’implacable héroïsme de la patrie en danger» des hommes de 1793 ; on s’est retrouvé avec des classes dirigeantes qui n’avaient plus goût à défendre un modèle français exécré, et qui l’ont donc laissé choir sans grand remords. 1940 comme une préfiguration de La révolte des élites?

Au fond, cetteEtrange Défaite a des accents très actuels…

 

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