MEMORABILIA

L’opium des intellectuels, de Raymond Aron

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Par Mathieu Bock-Côté
Publié le 26/07/2019 . LE FIGARO

 

Dans L’Opium des intellectuels, paru en 1955, Raymond Aron dénonce l’aveuglement des intellectuels à l’égard des régimes communistes. Un essai devenu un classique, mais qui valu au philosophe et éditorialiste du Figaro pendant trente ans d’être vilipendé en son temps.

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Si Raymond Aron (1905-1983) a marqué en profondeur l’histoire intellectuelle, c’est parce qu’il a su, en des temps difficiles pour la liberté de l’esprit, tenir tête à une intelligentsia hypnotisée par le communisme et défendre avec courage et finesse la démocratie libérale. On l’a oublié, mais la première vocation d’Aron était celle d’un philosophe, et non d’un intellectuel engagé au cœur de la cité. Il se reprochera toute sa vie d’avoir embrassé ce rôle, comme s’il s’y perdait. C’est l’Histoire qui l’y poussera. Exilé à Londres pendant la guerre, il y dirigera la revue La France libre. Ardemment patriote et profondément libéral, il poursuivra son engagement au lendemain de la Libération alors que la question du communisme restructurait la politique européenne.

Hégémonie communiste

L’époque était donc à l’hégémonie communiste dans les milieux intellectuels. Elle était telle qu’il fallait généralement se placer sous son enseigne pour se permettre de le critiquer. À tout le moins, il fallait d’abord lui donner raison pour avoir le droit de lui donner tort. Il fallait adhérer aux grands principes du communisme pour avoir le droit de remettre en question leur application. C’est ce qui expliquera, par exemple, la relative popularité du trotskisme, chez ceux qui rêvaient d’un engagement révolutionnaire sans pour autant avoir à endosser les crimes soviétiques. Ce n’est pas d’hier: la gauche n’accepte généralement de débattre qu’avec elle-même.

Dans L’Opium des intellectuels, paru en 1955, Aron entendait moins rallier les communistes inflexibles que ceux qui s’en faisaient les compagnons de route, comme s’il souhaitait les désenvoûter. Car c’est moins sur une base rationnelle qu’à la manière d’une conversion religieuse que les intellectuels se ralliaient au communisme: telle était la thèse de L’Opium. Hantés par le désir d’être à gauche, convaincus que la seule politique valable était révolutionnaire et persuadés que le salut du monde ne pouvait venir que des damnés de la terre, les intellectuels embrassaient le marxisme à la manière du seul avenir possible pour l’humanité, en s’en présentant comme l’avant-garde.

Aron le disait clairement: le communisme était un messianisme. Si on préfère: une religion politique. Cela ne pouvait que heurter ceux qui voyaient dans le marxisme une science de l’histoire représentant le point d’achèvement de la pensée humaine. Ce livre fit scandale. Être communiste ou ne pas être: telle était la question. Mais cette querelle dépassait largement la scène intellectuelle. Si Aron se montrait aussi sévère envers les communistes et leurs compagnons de route, c’est parce qu’ils affaiblissaient moralement l’Occident dans sa lutte contre l’URSS, qui n’avait rien d’un péril imaginaire. Aron l’avait noté: si les intellectuels n’en finissaient plus de trouver des excuses aux pays communistes, ils savaient se montrer impitoyables envers l’Occident, qui ne mériterait aucune indulgence.

Le déni au nom de l’utopie

Il faut se remettre dans l’esprit de l’époque pour comprendre la portée de cette querelle. Dans Le Spectateur engagé, un livre d’entretiens qu’il a publié en 1981, dans lequel il revenait sur son parcours, Aron remarquait que la question centrale de l’époque était celle des camps et de la nature concentrationnaire de l’Union soviétique, qu’il devenait de plus en plus difficile de nier. Les intellectuels ne faisaient pas nécessairement semblant de ne pas savoir, mais ne cessèrent de relativiser ce qu’ils savaient. Il ne fallait pas condamner la révolution pour ses dérives mais toujours l’excuser. Ils jugeaient le monde communiste non pas selon sa réalité mais selon ses promesses. Si nécessaire, ils ajoutaient qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, les victimes du communisme, qui se comptaient par millions, étant transformées en simples dommages collatéraux dans la construction de la société parfaite.

Résistance au totalitarisme

On ne relit pas les textes de cette époque sans effarement: la gauche idéologique multipliait les contorsions mentales pour fasciser les États-Unis au moment même où elle démocratisait des pays soumettant leur population à un contrôle absolu. L’intelligentsia se montrait prompte à embrasser n’importe quel régime faisant le procès du monde occidental, quitte à détourner le regard au moment où il basculait vers le carnage. C’est ce qui a poussé l’intelligentsia à s’amouracher successivement de l’URSS, de Cuba sous Castro, de la Chine de Mao, avant d’embrasser le Cambodge des Khmers rouges et l’Iran de Khomeiny. Le sociologue américain Paul Hollander a pour cela parlé de tourisme idéologique, les intellectuels étant toujours à la recherche d’une nouvelle destination révolutionnaire pour renouer avec la pureté originelle de l’utopie. Et pourtant, on leur a pardonné: ils se sont trompés pour la bonne cause. On connaît la célèbre formule: mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.

L’Opium des intellectuelspose la question du rapport entre le sens de l’Histoire et l’action politique. Dans la mesure où le premier est connu, et se révèle à travers une doctrine permettant de le décrypter, la deuxième est réduite au statut de simple technique, permettant l’accouchement de la société idéale. Il n’y a plus qu’une chose à faire: s’y rallier. Dans cette perspective, les adversaires du communisme n’avaient pas seulement tort. Ils étaient dépassés. Cela dispense d’avoir à leur répondre. L’anticommunisme n’était pas qu’une erreur politique mais une faute morale, transformant celui qui s’en rendait coupable en ennemi du genre humain contre qui toutes les insultes étaient permises. On connaît celles d’hier: bourgeois, réactionnaire, fasciste! On connaît celles d’aujourd’hui: raciste, sexiste, islamophobe, transphobe.

Rares sont ceux qui savent à quel point Aron fut vilipendé et vomi en son temps

Aron passe aujourd’hui pour le grand sage de la guerre froide. C’est juste. Mais rares sont ceux qui savent à quel point il fut vilipendé et vomi en son temps. Aron a su identifier les mécanismes du fanatisme idéologique dans la modernité. Il a incarné sobrement, sans jamais verser dans la polémique incendiaire, la résistance au totalitarisme. On ne lui pardonna pas. On a ainsi voulu réduire l’œuvre philosophique d’Aron à un commentaire journalistique un peu plus savant que les autres. Il n’était plus qu’un éditorialiste au service des puissants. Il fallait l’humilier, le ridiculiser, étiqueter sa philosophie sans jamais la discuter. Il fallait surtout lui contester toute légitimité. Notre époque traite-t-elle autrement les critiques du progressisme?

Du marxisme au multiculturalisme?

Certes, le communisme est derrière nous et personne ne redoute sa renaissance. On ne saurait toutefois ranger L’Opium des intellectuels dans sa bibliothèque. Ce serait une bêtise grave car la tentation totalitaire semble aujourd’hui renaître à travers l’idéal diversitaire, qui se présente comme le nouvel horizon indépassable de notre temps. Il pousse à la déconstruction de toutes les normes anthropologiques et identitaires. Du marxisme au multiculturalisme, la continuité est bien plus grande qu’on ne veut le reconnaître. Ce sont les mêmes affects qui alimentent cette lutte à mort contre la civilisation occidentale, comme s’il fallait la néantiser. Aron lui-même avait anticipé ce mouvement dans son Plaidoyer pour l’Europe décadente et il redoutait une civilisation reniant ses fondements et arrachant ses racines.

Poussons l’analogie: tout comme hier, il ne fallait pas s’attarder exagérément sur les camps soviétiques pour ne pas faire le jeu du capitalisme, il est aujourd’hui recommandé de taire le désastre du régime diversitaire ou de le réduire à des milliers de faitsdivers sans aucune signification politique pour ne pas faire le jeu de la droite populiste. On relira L’Opium des intellectuels comme un ouvrage essentiel d’éducation à la vie intellectuelle, permettant de résister à l’hypnose duprogressisme qui demeure aujourd’hui bien plus forte qu’on ne veut l’admettre. Le combat pour la liberté de l’esprit contre le fanatisme idéologique maquillé en discours scientifique est toujours à reprendre. Il n’est pas insensé, aujourd’hui, de se dire aronien.

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-Docteur en sociologie et chroniqueur au Figaro, Mathieu Bock-Côté est l’auteur de nombreux ouvrages. Son dernier essai, L’Empire du politiquement correct, est récemment paru aux Éditions du Cerf.

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