MEMORABILIA

Géopolitique: Trump et le Groenland

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Par Paul Sugy
Publié le 22/08/2019 – Le Figaro.

http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/trump-et-le-groenland-derriere-le-coup-mediatique-un-objectif-strategique-20190822

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Donald Trump a proposé d’acheter le Groenland, déclenchant une crise diplomatique avec le Danemark. Derrière le propos tonitruant, il y a une réalité: le cercle arctique représente un enjeu majeur pour Washington, Moscou et Pékin, explique le professeur de géopolitique Mikå Mered.

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Mikå Mered est professeur de géopolitique des pôles Arctique et Antarctique à l’Institut Libre d’Étude des Relations Internationales (ILERI) à Paris.

Son ouvrage Les Mondes polaires (PUF, 2019) sortira en librairie le 16 octobre.

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FIGAROVOX.- Donald Trump a surpris le monde entier en annonçant son souhait de racheter au Danemark le Groenland. On aurait pu croire à une plaisanterie, si le président américain n’avait pas annulé une visite officielle au Danemark suite à la fin de non-recevoir opposée par Copenhague. Ce projet est donc sérieux?

Mikå MERED.- Donald Trump est un communiquant qui prouve depuis plus de trois ans qu’il sait saturer l’espace au moyen de déclarations chocs et inhabituelles. L’idée d’acheter le Groenland, que personne n’avait vue venir, est une proposition idéale de ce point de vue. Mais ce n’est pas tout: Trump envoie également à l’international un nouveau message fort sur le regain d’intérêt des États-Unis pour l’Arctique et pour le Groenland tout particulièrement. Autrement dit, même si ce propos peut laisser penser qu’il s’agit d’une farce ou d’une lubie du Président américain, les enjeux sont bien réels.

-Pourtant, Trump sait probablement qu’il n’a aucune chance de parvenir à acquérir le Groenland…

Bien sûr: il est évident que ni le Groenland ni le Danemark ne sont vendeurs. C’est ce que les deux gouvernements se sont empressés de répondre au président américain. Mais le véritable enjeu pour les États-Unis est d’affirmer toujours un peu plus leur réengagement dans l’espace arctique face à la Russie et à la Chine.

» LIRE AUSSI – Groenland: vexé, Trump annule sa visite au Danemark

La stratégie mise en place par l’administration américaine depuis 18 mois repose sur deux piliers. D’une part, un redéploiement militaire rapide et fort. Les États-Unis multiplient désormais les exercices militaires, que ce soit dans un cadre national, bilatéral ou encore dans le cadre de l’OTAN. On peut citer en exemple l’exercice Trident Juncture 2018 réalisé à l’automne dernier à la frontière de l’Arctique entre l’Islande et la Norvège. C’est le plus grand exercice réalisé par l’OTAN depuis la Guerre froide.. Les États-Unis ont fait naviguer un porte-avions au nord du Cercle polaire arctique pour la première fois depuis 1991! On peut également citer le repositionnement d’avions de lutte anti-sous-marine Poseidon P-8 en Islande. Evoquons aussi, en 2019, la publication de stratégies arctiques renouvelées par la marine, les gardes-côte et même, en juin dernier, le Département de la Défense dans son ensemble.

D’autre part, les agences de renseignement sont à l’affût: 13 des 16 agences américaines se sont dotées a minima d’une cellule dédiée à l’Arctique.

La sortie de Donald Trump sur le Groenland s’inscrit dans ce réengagement tous azimuts. Il concrétise l’idée qu’après 15 à 20 ans de désengagement progressif, les États-Unis veulent se réaffirmer comme l’un des leaders de l’espace arctique.

Dans cet environnement en mutation, le Groenland est un territoire pivot qui permet un contrôle à la fois de l’Océan Arctique central et de la frontière maritime entre Océan Atlantique et Océan Arctique au nord de l’Europe. D’ailleurs, la 2e flotte de la Marine a également été réactivée en mai dernier, avec pour but spécifiquement de contrôler ces zones maritimes nord-européenne et arctique.

Assurer la sécurité de l’Arctique relève d’un enjeu de sécurité nationale essentiel pour les États-Unis

-Il s’agit donc d’une manœuvre géopolitique? Pourquoi les Américains s’intéressent-ils tant à l’Arctique?

Les États-Unis sont une puissance arctique. L’Alaska est américain depuis 1867 et constitue le premier pilier de la présence stratégique du pays dans la zone en contrôlant le premier accès à l’Arctique: le détroit de Béring. Cependant, afin de garantir leur sécurité, les États-Unis doivent également assurer un contrôle de l’autre accès à l’Arctique: les bras de mer situés entre le Groenland, l’Islande et la Norvège, c’est-à-dire la zone où s’est déroulé l’exercice Trident Juncture 2018. Pour Washington, l’Arctique est tout simplement une frontière nationale, sa frontière septentrionale. À l’instar de la Russie, assurer la sécurité de l’Arctique relève donc d’un enjeu de sécurité nationale essentiel.

Les États-Unis ne sont pas en Arctique d’abord pour ses très abondantes ressources. Les États-Unis sont dans une phase de réengagement en Arctique face à la Russie, qui remilitarise rapidement son espace arctique afin d’en assurer le développement économique à long terme, et face à la Chine qui y convoite les ressources naturelles, les futures routes maritimes et d’éventuels terrains ou infrastructures stratégiques, en particulier au Groenland. De surcroît, la Chine peut concourir à l’avenir à la militarisation de l’Arctique, une perspective que le Département de la Défense américain comme l’OTAN souhaitent à tout prix éviter.

-Pensez-vous que Trump puisse tirer profit de ce «coup de com» sur la scène internationale? Et dans l’opinion américaine?

Donald Trump a déjà gagné. Il a imposé dans l’actualité mondiale le sujet du futur de l’Arctique, a réaffirmé l’intérêt de son pays pour l’Arctique face à la Russie, a posé une barrière claire à la Chine quant à sa pénétration au Groenland et contribue de bouleverser l’équilibre de la zone en ouvrant une question jusque-là taboue: la possibilité pour les États-Unis d’acquérir de nouveaux territoires ou de renforcer sa présence au Groenland par la voie de simples transactions, et ce, alors même que l’ancienne base navale de Grønnedal pourrait intéresser la 2ème Flotte américaine. Située au sud-ouest du Groenland, elle avait été mise sur le marché par Copenhague puis retirée en 2016 par le Premier Ministre danois de l’époque devant l’intérêt exprimé par des acteurs chinois de l’acquérir à grands frais pour une utilisation jugée potentiellement risquée.

Cette affaire est aussi bénéfique pour le Groenland lui-même qui investit beaucoup de moyens pour essayer de faire connaître la réalité du pays, en particulier ses potentiels industriel, touristique et environnemental. Le Groenland cherche à attirer des investisseurs étrangers afin de développer de nouvelles industries susceptibles de financer à son indépendance, qui peut être légalement déclarée par Nuuk à tout moment. Grâce aux vraies-fausses lubies du président américain, le Groenland bénéficie d’une campagne de communication et d’un capital sympathie à zéro euro. Même si tout le monde sur l’île, comme au Danemark, s’accorde pour dire que la proposition de Trump est irrespectueuse, impérialiste, ou même colonialiste, le Groenland en tire des bénéfices.

Enfin, sur le plan intérieur, Trump fait d’une pierre deux coups. Il prouve qu’il est maître de l’agenda médiatique et politique, qu’il ne se laisse rien imposer, pas même une visite officielle à l’étranger. En cela, il parle directement à sa base électorale afin de la reconsolider. Et en saturant l’espace médiatique, il réduit les Démocrates au rang de spectateurs alors que ceux-ci débutent le cycle de leur primaire en vue de la présidentielle de 2020.

Ainsi, cet incident n’est pas aussi fantasque et risible qu’il en a l’air à première vue, loin de l’Arctique!

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