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«Le changement démographique des États-Unis renforce leur polarisation politique»

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Par PAUL MAY
 Publié le 23/08/2019 – LE FIGARO.  

TRIBUNE – Outre-Atlantique, l’appartenance ethnique influence de plus en plus les choix électoraux, explique Paul May, professeur à l’université du Québec à Montréal (UQAM).

http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/le-changement-demographique-des-etats-unis-renforce-sa-polarisation-politique-20190823

 

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Parmi les nombreux sujets débattus, aux États-Unis, lors des primaires du Parti démocrate en vue de la présidentielle de 2020, les candidats ont discuté de la meilleure stratégie pour reconquérir l’électorat blanc des classes moyenne et populaire, qui a massivement voté pour Donald Trump lors de la dernière élection présidentielle. Des personnalités comme Bernie Sanders ou Bill de Blasio estiment que des programmes sociaux d’envergure, comme la mise en place d’un système de santé universel, pourraient séduire une partie de l’électorat trumpiste.

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Cependant, au-delà de leur bien-fondé économique, ces mesures risquent d’être insuffisantes: en effet, l’électorat de Trump s’oppose au Parti démocrate pour des raisons culturelles et identitaires au moins autant qu’économiques. Un élément déterminant à prendre en compte pour comprendre le clivage politique actuel est l’évolution démographique du pays, qui voit la proportion de «Blancs» (une des catégories raciales du recensement aux États-Unis) décliner rapidement au profit des diverses minorités ethniques. Sujet d’angoisse chez les partisans de Trump, ce changement est au contraire perçu positivement par les démocrates.

Selon les données officielles publiées par le US Census Bureau en 2018, et largement commentées dans la presse, la part des «Blancs» dans la population étatsunienne a diminué au cours des dernières décennies, passant de 90 % en 1950 à 60 % en 2018, et sera probablement inférieure à 50 % en 2045.

Lors de l’élection de 2020, les «non-Blancs» (qui votent très majoritairement démocrate) constitueront déjà un tiers de l’électorat ; et ils représenteront 45 % des électeurs de la tranche d’âge 18-23 ans. Aux États-Unis, où les statistiques ethniques sont autorisées, ces chiffres ne sont pas contestés. Le débat ne porte donc pas tant sur la réalité du bouleversement démographique, mais plutôt sur la manière d’appréhender ce phénomène.

Les démocrates le considèrent sous un angle résolument positif, estimant qu’une société ethniquement et culturellement diversifiée est moralement souhaitable, car elle est le reflet d’institutions plus inclusives, plus tolérantes et davantage portées sur l’universel. Ils plébiscitent une conception exclusivement civique de la nation, dégagée de toute référence à une origine ethnique majoritaire.

Ainsi, Joe Biden déclarait en 2015, alors qu’il était vice-président: «La vague (d’immigration) continue toujours. Ça ne va pas s’arrêter. Nous ne devrions pas non plus vouloir que ça s’arrête. En fait, c’est l’une des choses dont nous pouvons être les plus fiers, je pense. (…) Les gens comme moi, les Caucasiens d’origine européenne (…) deviendront une minorité absolue aux États-Unis d’Amérique. Une minorité absolue. À partir de ce moment-là, moins de 50 % des Américains seront d’ascendance européenne. Ce n’est pas une mauvaise chose. C’est une source de notre force.» Le débat public fournit quantité de citations similaires, que ce soit dans les colonnes du New York Timesou du National Geographic, présentant l’hétérogénéité ethnique croissante du pays sous un jour favorable.

Les primaires présidentielles du Parti démocrate, saluées parCNNcomme étant les plus diversifiées de l’histoire en termes de genre et d’origine ethnique des candidats, ont montré comment la dynamique démographique actuelle impose une sensibilité particulière aux questions identitaires. Ainsi, on a vu des candidats comme Beto O’Rourke, Cory Booker ou Julian Castro s’exprimer en espagnol, avec pour but déclaré d’attirer l’électorat hispanique. On a également vu Pete Buttigieg, premier candidat ouvertement homosexuel à l’investiture, et maire de la ville de South Bend dans l’Indiana, faire face à des critiques concernant son incapacité à mettre en place des effectifs de police «qui reflètent la diversité ethnique de la ville».

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Ces différents éléments signalent une tendance de fond: les démocrates vont être de plus en plus enclins à présenter des candidats ayant un profil susceptible d’emporter l’adhésion des minorités. Certes, cela n’empêche pas les désaccords internes. Par exemple, Marianne Williamson s’est montrée favorable à des réparations financières en faveur des Afro-Américains descendants d’esclaves, tandis que Bernie Sanders s’y est opposé. Mais, plus que jamais, le parti est perçu par ses partisans et ses adversaires comme «le parti des minorités».

À l’inverse, les électeurs de Donald Trump envisagent le déclin de la population blanche du pays avec anxiété, voire avec colère. Comme l’a montré la sociologue Arlie Russell Hochschild dans son fameux ouvrage Strangers in Their Own Land, ils voient dans ce bouleversement démographique une dépossession de leur identité et l’interprètent comme une rupture avec la matrice culturelle anglo-protestante qui a dominé le pays depuis sa fondation.

Une proportion significative d’entre eux ressent également un sentiment d’attachement à son groupe ethnique. Vilipendés par les élites libérales, ils donnent leurs votes à des candidats qui, comme Donald Trump, leur semblent disposés à défendre leur statut symbolique de «véritables Américains».

Sur ce point, un sondage réalisé par le Pew Research Center en décembre 2018 révèle que 46 % des Américains blancs estiment que la mise en minorité des Blancs «affaiblira les coutumes et les valeurs américaines». On peut aisément gager que le sondage aurait abouti à un chiffre plus élevé s’il avait été effectué spécifiquement sur l’électorat de Trump. Notons que ce pessimisme est partagé par seulement 18 % des Afro-Américains et 25 % des Hispaniques, qui accueillent donc plus sereinement ce changement démographique…

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Le Parti républicain doit donc composer avec une frange significative de son électorat résolument hostile à l’immigration et au multiculturalisme. Si, par le passé, ses détracteurs ont souvent accusé le parti de Lincoln d’être «le parti des hommes blancs», la tendance s’est encore nettement accentuée depuis deux ans. En effet, suite aux élections de mi-mandat en 2018, la proportion d’hommes blancs républicains à la Chambre des représentants a augmenté, passant de 86 % à 90 %, tandis qu’elle chutait chez les démocrates, de 41 % à 38 %. Cette homogénéité a encore été renforcée, au début du mois d’août, avec la décision de Will Hurd, seul Afro-Américain républicain de la Chambre des représentants, de se retirer de la vie politique.

En somme, l’analyse de l’évolution démographique du pays montre les forces structurelles profondes qui sont à l’œuvre derrière les antagonismes idéologiques actuels. En raison de la polarisation accrue de l’électorat des deux partis, les désaccords relatifs à la thématique identitaire (immigration, discrimination positive, réparations envers les descendants d’esclaves) ont de fortes chances de s’accentuer dans les années à venir. De plus en plus, l’appartenance ethnique tend à recouper une orientation idéologique.

Paul May est notamment l’auteur d’un ouvrage remarqué, «Philosophies du multiculturalisme» (Presses de Sciences Po, 2016, 320 p., 19 €).

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