MEMORABILIA

«Le peuple est toujours un souverain captif» Eric Zemmour.

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CHRONIQUE – La réédition du brillant ouvrage de l’homme d’État André Tardieu, publié en 1936, démontre que la République française rencontre toujours les mêmes obstacles et les mêmes problèmes.

Par Eric Zemmour, Le Figaro, Publié le 04/09/2019.

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« Qui connaît encore André Tardieu? Quelques lettrés, férus d’histoire, qui savent son rôle essentiel lors du congrès de Versailles (il est le bras droit de Clemenceau) et sa carrière politique brillante entre les deux guerres (trois fois président du Conseil). Mais le «mirobolant», comme on l’appelait alors dans un mélange d’admiration et d’agacement, est passé à la trappe de la mémoire collective. Sic transit gloria… On connaît la triste chanson.
Pourtant, dès qu’on ouvre cet ouvrage dont son biographe, Maxime Tandonnet (ancien conseiller de Sarkozy à l’Élysée), donne une remarquable et indispensable édition critique, on est saisi par la limpidité éblouissante du style, la profondeur de la réflexion et la richesse de la culture. Première leçon: la qualité de la classe politique des années 1930 (puis celle des années 1950) fut rendue vaine par la médiocrité des institutions, tandis que l’excellence des institutions de la Ve République est ruinée par la médiocrité de la classe politique d’aujourd’hui.

Nous sommes alors en 1936. Tardieu, écœuré par les blocages parlementaires qui l’empêchent de gouverner alors que la menace allemande se précise, vient d’abandonner son mandat de parlementaire. Retiré dans sa maison du sud de la France, il justifie son geste («Pourquoi j’en sors») et donne sa vision du malheur français.

«Je tiens le mandat parlementaire pour une faiblesse et non pas pour une force. Pour avoir mesuré la limite de l’efficacité gouvernementale, je crois plus que jamais à la puissance des idées. Un livre, s’il est bon et s’il porte, est plus fort qu’un ministère ou qu’une assemblée. On s’en est aperçu à tous les âges de l’humanité.» Double scandale: Tardieu dédaigne un mandat parlementaire qui est le cœur battant de la IIIe République, et il s’attaque aux fondements philosophiques de la Révolution française.

Tardieu s’avère le fils spirituel de Taine. Comme son maître, il considère que la Terreur a commencé dès le 14 juillet 1789 ; que les philosophes du XVIIIe siècle ont beaucoup parlé de liberté et d’égalité, mais n’ont fait que préparer le «despotisme de minorité» des Jacobins ; que le catholicisme a plus fait pour la liberté des peuples que le protestantisme ; et qu’«il y a à la base de l’Europe contemporaine des traditions plus profondes et plus créatrices que les droits de l’homme et le téléphone».

Mais Tardieu ne se contente pas de reprendre les fulgurances d’un Taine. Il profite de sa naissance tardive pour confronter la réalité de la IIIe République (régime installé alors depuis soixante ans) aux principes qui la fondent: «Liberté, égalité, souveraineté, est-ce que c’est vrai? Ou ne serait-ce point, d’aventure, une mystification?»

Notre procureur connaît la machine de l’intérieur ; il n’a aucun mal à démontrer que la République n’a jamais hésité à brider la liberté de ses adversaires, qu’ils soient prêtres, écrivains ou journalistes, à persécuter et à virer magistrats, fonctionnaires, militaires qui ne lui étaient pas soumis, quand elle ne faisait pas fusiller les ouvriers (juin 1848 et la Commune). Les républicains affirment leurs principes pour mieux les violer ; ils n’ont jamais respecté la liberté de leurs adversaires car ils estiment qu’ils n’en sont pas dignes: «Il y aura, comme au temps où les prêtres faisaient brûler les hérétiques, comme au temps où les protestants faisaient brûler d’autres protestants, une sanction contre l’erreur, une doctrine d’État, qui accordera aux uns la liberté et qui, aux autres, la refusera.»

«Jamais, à aucun moment de son histoire démocratique, le peuple souverain depuis cent cinquante ans, n’a rien su, ni rien voulu des grands événements de sa vie.»

André Tardieu

La souveraineté du peuple est fictive ; le peuple n’est souverain qu’au moment des élections, et encore: «s’il est un souverain, c’est un souverain captif (…). Une souveraineté qu’on s’est arrangé pour anéantir d’avance et qui (…) n’exprime jamais ni la volonté de la nation, ni la volonté de la majorité de la nation, ni la volonté de la majorité des électeurs (…). Jamais, à aucun moment de son histoire démocratique, le peuple souverain depuis cent cinquante ans, n’a rien su, ni rien voulu des grands événements de sa vie. Le pouvoir de quelques-uns a remplacé le pouvoir d’un seul. Jamais le pouvoir de tous n’a été organisé. La France est dupée depuis cent cinquante ans et tient à rester dupée.»

C’est là que le livre de Tardieu prend une allure prophétique. De Gaulle, qui l’avait lu, a mis en œuvre l’ordonnance du «mirobolant»: vote des femmes, référendum, élection du président de la République au suffrage universel, suprématie de l’exécutif sur le législatif. On a pu croire l’affaire réglée. Et pourtant, comme une malédiction, notre Ve République post-gaullienne reprend une à une les tares de la IIIedénoncées par Tardieu. Le référendum est abandonné de fait depuis 2005 ; le peuple souverain n’a rien su, ni rien voulu, de toutes les décisions qui, en matière d’immigration ou de libre-échange, ont bouleversé son existence, jusqu’à sa nature même. «La France, depuis lors, n’a pas beaucoup changé et c’est encore une minorité qui la gouverne.» Aux minorités de l’époque (franc-maçonnerie, comités, partis, patronat, médias, etc.) se sont substitués ou ajoutés d’autres: juges français ou étrangers, lobbys antiracistes, féministes, LGBT, technocrates européens. Comme s’il y avait une malédiction républicaine et française. Nous vivons plus que jamais sous la «canaillocratie» que dénonçait déjà Joseph de Maistre.

Comme si la Révolution et le progressisme (les fameuses Lumières) étaient le gène actif de notre maladie, ainsi que l’avait compris Tardieu après Taine.

«Plus que jamais le problème de fond de la démocratie (est) la difficulté de concilier les droits de l’homme et les droits du peuple.» Mais là où, dans la lignée de Tocqueville, Tardieu craignait pour la liberté de l’individu, il nous faut renverser la thématique: désormais, les minorités exploitent la prétendue liberté de l’individu pour mieux détruire les pouvoirs et l’existence même des peuples. Tardieu ne nous laisse pas complètement désespérés ; il a une solution pour en sortir: «Clemenceau, nous rappelle-t-il, (a gagné la guerre) parce qu’il avait su rétablir entre l’âme profonde du peuple et les pouvoirs, la communication». Depuis lors, seul de Gaulle a réussi le même processus miraculeux. «La Révolution est à refaire.» Avec ce mot de la fin, Tardieu s’adresse plus que jamais à nous « .

 

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Voir aussi:

http://premium.lefigaro.fr/vox/histoire/2019/02/05/31005-20190205ARTFIG00228-une-belle-figure-de-la-droite-de-l-entre-deux-guerres-ressuscitee-andre-tardieu.php

http://premium.lefigaro.fr/livres/2019/01/09/03005-20190109ARTFIG00263–andre-tardieu-l-incompris-de-maxime-tandonnet-un-grand-destin-manque.php

 

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