MEMORABILIA

«Les peuples occidentaux ne veulent plus subir et se taire». Alexandre Devecchio

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Par Guillaume Perrault
Publié le 05/09/2019 . LE FIGARO-PREMIUM.

http://premium.lefigaro.fr/actualite-france/alexandre-devecchio-les-peuples-occidentaux-ne-veulent-plus-subir-et-se-taire-20190905

EXCLUSIF – Pourquoi les leaders politiques qu’on qualifie de populistes ont-ils le vent en poupe en Amérique du Nord comme en Europe? Animateur du FigaroVox, Alexandre Devecchio explique les causes et les enjeux de cette lame de fond dans son stimulant livre Recomposition. Le nouveau monde populiste (Éditions du Cerf). Le Figaro Magazine en dévoile les bonnes feuilles.

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«Le peuple» que les populistes prétendent défendre, qui est-ce? Est-ce le demos, c’est-à-dire la communauté civique? L’ethnos, c’est-à-dire la communauté ethnique, mais aussi culturelle? Ou encore le peuple en tant que plebs, c’est-à-dire la partie la plus déshéritée de la population: les classes populaires? En réalité, les populistes s’adressent en même temps à ces trois versions du peuple.

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Les populistes entendent d’abord restaurer la souveraineté du demos, confisquée, selon eux, par une démocratie de moins en moins représentative, mais aussi par les forces du marché et par différentes instances supranationales non élues qui entendent dicter au peuple la marche à suivre: les commissaires de l’Union européenne, les juges de la Cour européenne des droits de l’homme, ceux de la Cour suprême américaine, les experts de l’ONU ou encore certaines ONG. Un phénomène d’effacement du peuple du processus démocratique que le constitutionnaliste Maurice Duverger nommait «la démocratie sans le peuple».

Les populistes entendent ainsi revenir à la promesse originelle de la démocratie: donner le pouvoir au peuple demos. Sur fond de crise migratoire, de faillite des modèles d’intégration et de basculement démographique, les populistes entendent protéger l’homogénéité du peuple ethnos. Cela leur vaut souvent l’accusation de racisme, de xénophobie, ou encore d’ethno-nationalisme. En réalité, l’ambition des populistes n’est pas de préserver la pureté ethnique du peuple, mais son mode de vie, son modèle social (qu’ils entendent réserver aux seuls nationaux: préférence nationale, etc.) et bien sûr sa culture face à un multiculturalisme conflictuel et un islamisme conquérant.

Trump ou le “vote Archie Bunker”

Steve Bannon compare le président américain à Archie Bunker, le beauf réac au grand cœur d’ «All in the Family», une série américaine culte des années 1970. Col-bleu misanthrope et acharné au travail, Bunker fume des cigares bon marché, boit de la bière de supermarché et exprime à voix haute sa mauvaise humeur devant les changements de la société des Sixties et la transformation de son voisinage qui devient multiethnique. Ses cibles favorites? Les Noirs, les Hispaniques, les gays, les hippies, les juifs, les Asiatiques, les catholiques et les femmes libérales… Mais il sait aussi se moquer des Blancs: les Anglais, les Allemands, les Irlandais et les Polonais en prennent pour leur grade. Preuve que le personnage est peut-être plus bourru que profondément raciste, d’autant qu’au fil des épisodes le spectateur découvre qu’il peut aussi se montrer généreux et serviable, y compris envers les minorités.

À l’origine, le personnage devait être une caricature de l’homme d’extrême droite: le scénariste, Norman Lear, était persuadé que Bunker serait détesté du public pour ses opinions et a été ébahi de voir qu’il était, au contraire, immédiatement devenu une figure très populaire. Dans l’Amérique profonde, mais pas seulement. Acteur à la fois noir et juif, Sammy Davis Jr. accepta de faire une apparition dans la série car il voyait en Bunker le symbole de la classe ouvrière avec ses défauts, mais aussi sa droiture. Pour lui, Bunker était honnête et direct dans ses opinions, montrant une volonté d’évoluer si un individu le traitait bien.

Dès la deuxième saison, ses petites phrases provocatrices ont été surnommées «Bunkerismes» et l’influence du personnage a été telle qu’en 1972, les politologues américains ont commencé à parler du «vote Archie Bunker» pour qualifier le vote des hommes urbains, blancs et ouvriers. En 2016, Donald Trump a obtenu le soutien des «Archie Bunker» qui se sont reconnus en lui. Comme son modèle, plus Trump multipliait les «Bunkerismes», plus il gagnait en popularité. D’aucuns imaginaient qu’il se normaliserait en arrivant à la Maison- Blanche, mais il a continué à être Archie Bunker. Et tous les Archie Bunker d’Amérique lui sont restés fidèles, lui permettant, contre toute attente, de conserver une base solide dans la perspective d’un éventuel second mandat.

Pourquoi le populisme de gauche s’essouffle

[Lors de la présidentielle de 2017, pour Jean-Luc Mélenchon], il ne s’agit plus de «rassembler la gauche» comme en 2012, mais de «fédérer le peuple» au point d’abandonner toute référence à la gauche sans pour autant modifier une lettre de son programme. […] Son slogan de campagne, «La force du peuple», fait écho à celui de Marine Le Pen, «Au nom du peuple». Il assume une posture de chef charismatique omniscient au point de se démultiplier à coups d’hologrammes, tenant jusqu’à sept meetings simultanément. Enfin, il prend soin d’éviter les thématiques clivantes de l’immigration et de l’islam pour se concentrer sur la critique plus «transversale» de l’Europe, de la mondialisation et des élites. Mélenchon réussit ainsi à dépasser l’électorat traditionnel de la gauche et de la gauche radicale. […] Par rapport à 2012, Mélenchon a notamment amélioré son score chez les classes populaires, disputant une partie de cet électorat à Marine Le Pen. […] [Or], deux ans plus tard, la liste de la France insoumise parvient à rassembler seulement 6 % des suffrages aux Européennes.

Cinq cent mille voix séparaient la France insoumise et le Front national au premier tour de la présidentielle, 4 millions de voix séparent désormais le mouvement de Jean-Luc Mélenchon du Rassemblement national aux élections européennes. […] Mélenchon a choisi de revenir à gauche plutôt que de continuer d’aller au peuple. […]

Après une campagne efficace [en 2017], où Jean-Luc Mélenchon a su laisser au second plan des combats tels que le féminisme ou le droit des minorités, que le sens commun populaire juge secondaires, et capter une partie des symboles et du discours jusqu’ici monopolisés par Marine Le Pen, la France insoumise a fini par réapparaître pour ce qu’elle était vraiment: une auberge espagnole bo-bolchevique dans laquelle d’anciens trotskistes cohabitent avec des islamo-gauchistes, des néoféministes différentialistes, des militants altermondialistes, des alternatifs d’extrême gauche et quelques souverainistes égarés. […] Comment concilier les ouvriers et les immigrés, l’électorat des banlieues et celui de la France périphérique, les précaires écolos de Nuit debout, adeptes de l’écriture inclusive, n’ayant d’yeux que pour la cause des minorités et les Gilets jaunes, chassés des territoires abandonnés de la République, qui roulent en diesel?

Qu’il soit permis à l’auteur de se présenter

Je suis né en 1986. J’ai grandi en Seine-Saint-Denis, à Epinay-sur-Seine et à Saint-Denis où j’ai fait toute ma scolarité, y compris mes études supérieures à la faculté de Paris VIII. En vingt-cinq ans, j’ai vu le paysage se transformer. Enfant, – j’avais 12 ans lors de la Coupe du monde de 1998 – ces villes étaient encore «black, blanc, beur». Les différences et les tensions étaient déjà grandes, mais la cohabitation semblait encore possible grâce à une relative mixité. Puis, adolescent et jeune adulte, j’ai vu ces villes se ghettoïser presque intégralement, devenir de véritables contre-sociétés, en particulier Saint-Denis. À la délinquance et aux violences des «racailles» se sont ajoutés le communautarisme et l’islamisme.

Saint-Denis, dont la basilique abrite depuis le VIe siècle les tombeaux des rois de France, est devenu la base arrière d’Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats de novembre 2015. Est-ce vraiment un hasard? Lorsqu’on se promène dans certains quartiers, on a parfois l’impression d’être en Afrique du Nord ou même à Kaboul ou Beyrouth. L’universitaire Fewzi Benhabib, qui s’est installé à Saint-Denis en 1994 pour fuir les islamistes de son Algérie natale, ne dit pas autre chose lorsqu’il explique, au lendemain des attentats du 13 novembre, que cette ville «surclasse désormais Oran en matière de communautarisme fondamentaliste» : rue de la Boulangerie, près de la mosquée Tawhid, transformée en salle de prière à ciel ouvert le vendredi ; défilé de silhouettes fantômes en niqab et de barbus en qamis dans la bien mal nommée rue de la République ; librairies salafistes et boutiques Dubaï Center vendant des voiles pour fillette «à partir de 4 ans». En plein centre-ville, même le géant américain McDonald’s est concurrencé par le Mak-d’Hal et ses burgers 100 % halal sur 400 m2tandis que les salons de coiffure proposent désormais des salles à l’abri du regard pour femmes voilées. Particulièrement symbolique, le traditionnel marché de Noël a cédé la place à une «Foire des savoir-faire solidaires» jugée moins «stigmatisante» pour la majorité musulmane. […]

Si les peuples se sont peut-être résignés à voir stagner ou régresser leur niveau de vie, ils refusent la disparition de leurs modes de vie. La crise migratoire a ainsi été le point d’orgue et le catalyseur d’une insécurité physique et culturelle déjà ancienne. La vérité est que plusieurs générations de dirigeants ont profondément changé le visage des sociétés européennes sans que jamais les peuples ne soient consultés.

La Hongrie d’Orbán: la France des années 1960?

L’expression «démocratie illibérale» a été forgée, dès 1997, par le journaliste et essayiste américain Fareed Zakaria dans un article intitulé «The Rise of Illiberal Democracy» publié par la revue Foreign Affairs. Zakaria définissait ainsi des «régimes démocratiquement élus, souvent réélus ou renforcés par des référendums, qui ignorent les limites constitutionnelles de leurs pouvoirs et privent leurs citoyens de droits basiques et de libertés». Dans ce contre-modèle, selon Fareed Zakaria, les dirigeants peuvent se dire démocrates dans la mesure où ils sont élus légitimement, mais sont cependant en rupture avec certains principes du libéralisme politique: le respect des libertés individuelles et des minorités, la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice. […] [Or] dans la bouche de Viktor Orbán, l’expression «démocratie illibérale» n’a pas tout à fait le même sens que lui donne Fareed Zakaria.

Il ne s’agit pas tant de remettre en cause la démocratie libérale traditionnelle, mais plutôt de dénoncer sa dérive actuelle vers toujours plus de techno-libéralisme européen et toujours moins de démocratie, toujours plus de droits pour les minorités et toujours moins de souveraineté pour la majorité. […] [De même, en France] jusqu’en 1974, la saisine du Conseil constitutionnel pour les lois ordinaires était réservée au président de la République, au Premier ministre, ou au président de l’une ou l’autre assemblée. Le général de Gaulle, profondément hostile au «gouvernement des juges», qu’il considérait comme une dérive américaine, aimait répéter: «La seule cour suprême en France, c’est le peuple.»

Populisme contre écologie: le combat de l’avenir

Seule l’écologie politique semble en mesure de contrarier un jour cette dynamique. L’une des surprises des européennes a, en effet, été le bon score des écologistes. […] Au nom de l’impérative sauvegarde de la planète, la poursuite d’une Europe postdémocratique, et peut-être demain autoritaire, voire l’instauration d’un gouvernement mondial des juges et des ONG, pourrait être présentée comme une nécessité, une question de survie pour enrayer «l’apocalypse climatique». Le genre humain n’aurait plus d’alternative: expier ou disparaître. Appliquée de manière maximaliste cette logique, s’appuyant sur la propagande de la peur, nous mènerait purement et simplement vers la fin des libertés publiques et le démantèlement de la démocratie. […] Au nom de la religion séculière du climat, de nouvelles taxes et de nouveaux interdits sont à prévoir. Et, à n’en pas douter, les classes moyennes en seront les premières victimes. «Les élites parlent de fin du monde, quand nous parlons de fin de mois» était l’un des slogans les plus justes des Gilets jaunes. […] La montée en puissance, encore relative, des thèses et des forces écologistes donnera-t-elle finalement naissance à un protectionnisme vert ou un mondialisme écolo? Il est trop tôt pour le déterminer. Mais aujourd’hui, plus qu’au vert, le fond de l’air est à la révolte des peuples.

 

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