MEMORABILIA

« Une conception trop radicale des droits de l’homme » Philippe D’Iribarne.

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«Le pouvoir politique ligoté par une conception trop radicale des droits de l’homme»

Par Philippe d’Iribarne
Publié le 13/09/2019 à 17h14

Le Figaro.

http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/philippe-d-iribarne-l-autonomie-perdue-du-pouvoir-temporel-20190913

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FIGAROVOX / TRIBUNE – Les sociétés occidentales, qui se flattent d’être affranchies de la religion dans la conduite des affaires de la cité, sont en réalité soumises à un nouveau pouvoir spirituel tenu pour légitime par les élites, mais non par les peuples, argumente le grand sociologue*.

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L’emprise d’un nouveau pouvoir spirituel, guidé par la foi dans les droits de l’homme, contrôle de plus en plus strictement l’expression de la souveraineté populaire. À tel point que l’autonomie du temporel, naguère laborieusement conquise face à l’Église, reste à reconquérir face aux nouveaux clercs.

Pendant longtemps, dans le monde occidental, le pouvoir spirituel a appartenu aux Églises, en France à l’Église catholique. Celle-ci a pu avoir, à certains moments, la prétention de régenter le Prince, mais chaque monarque si pieux soit-il, Saint Louis même, s’est affirmé maître en son royaume. Être sensible aux enseignements de l’Église n’interdisait pas au souverain de garder son autonomie de jugement et de décision. Le rôle de l’Église dans la vie de la cité était d’influencer les consciences, de tenter de répandre une vision évangélique de l’exercice du pouvoir, des rapports à l’argent, à l’adversaire, pas de gérer les affaires du siècle. Si Machiavel, Hobbes et bien d’autres ont combattu l’emprise de l’Église, la référence à «rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» donnait à ce combat une légitimité chrétienne. Thomas d’Aquin avait incité les gouvernants à faire preuve de «prudence» au sens d’Aristote, en entendant par là une sagesse pratique, attentive à la contingence des circonstances, aux spécificités d’un contexte, loin d’une application mécanique de principes transcendants, fût-ce les vertus chrétiennes. La raison d’État, les «finesses» du politique paraissaient, sauf à quelques religieux fanatiques, indissociables de la vie dans le siècle. Dans chaque pays de tradition chrétienne, cette autonomie du temporel s’est affirmée avecles Lumières, la sécularisation, une forme de laïcité, et on a pu croire qu’elle était définitivement acquise.

Mais l’émergence d’un nouveau sacré et de nouveaux clercs l’a radicalement mise en cause. En France, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 entend, «en présence et sous les auspices de l’Être suprême», «exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme». L’Assemblée nationale «reconnaît» ces droits, telle une réalité transcendante. Ils ne sont pas vus comme une expression dela volonté d’humains qui auraient pu aussi bien les concevoir tout autres. Ce nouveau sacré, qui concerne directement l’organisation de la cité, n’admet pas l’existence, à côté de son domaine propre, d’un domaine séculier affecté par les contingences de ce monde sublunaire. De ce fait, le rapport entre le spirituel et le temporel change profondément. L’exigence de fidélité aux principes se radicalise. Il est affirmé que «l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements», qu’il y a là le seul obstacle au «bonheur de tous».

Dans ces conditions, ce qui relève d’une raison d’État peu férue de principes, des basses œuvres du pouvoir, ou d’une diplomatie peu regardante quant aux valeurs des alliés de circonstance n’est plus perçu comme inhérent aux limites de la condition humaine. Les compromis passés, dans une perspective de moindre mal, avec des acteurs peu recommandables risquent d’être qualifiés de «complicité de crime contre l’humanité». Et si, en 1789, il est encore question du citoyen et donc de peuples, de patries, le citoyen disparaît de la Déclaration universelle de 1948. C’est dorénavant l’homme en général, au-delà des temps et des lieux, qu’il s’agit de respecter, le bien qu’il s’agit de poursuivre devenant exclusivement celui de l’humanité tout entière.

Comme toute religion, cette religion de l’humanité a ses clercs. Ceux-ci n’ont guère de considération pourles détenteurs d’un pouvoir séculier, serait-il exercé par des représentants du peuple, tant, à leurs yeux, les élus, soumis à l’influence des passions populaires, sont menacés d’errer hors des voies du bien. Ces clercs sont convaincus qu’ils n’ont de compte à rendre qu’à leur conscience et à leurs pairs. D’abord limité à quelques philosophes, leur monde s’est considérablement élargi. Tout un univers d’intellectuels s’y est progressivement agrégé, rejoint par une part de ceux qui officient à l’université, dans les médias, ou encore dans des ONG.

Pendant longtemps, ces clercs, comme leurs prédécesseurs d’Église, n’ont détenu qu’un pouvoir spirituel. Ils pouvaient éduquer les futurs citoyens, admonester les détenteursdu pouvoir temporel, comme lors de l’épisode fondateur de l’affaire Dreyfus, prêcher, écrire, pétitionner. Ils pouvaient avoir un rôle caritatif. Mais ils ne pouvaient régenter les gouvernants. La Déclaration de 1789 affirme encore que «le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation». En France, les magistrats ont longtemps été tenus d’appliquer des lois établies par des représentants du peuple et on pouvait dire à bon droit que la justice était rendue «au nom du peuple français».

Mais, au cours des dernières décennies, le pouvoir des clercs s’est considérablement élargi à mesure que la figure du citoyen palissait. La référence aux droits de l’homme n’est plus seulement utilisée pour admonester les détenteurs du pouvoir séculier, qu’il soit législatif ou exécutif, mais pour censurer leurs actions. En France, le Conseil constitutionnel recourt maintenant à de grands principes d’humanité, tel un devoir de fraternité universelle, pour censurer les lois. Les cours européennes, Cour de justice, Cour des droits de l’homme, ne sont pas en reste. Les magistrats se sont mis eux aussi à censurer, au nom de tels principes, les lois votées par le Parlement français. Le pouvoir judiciaire, naguère élément du pouvoir temporel, a largement basculé du côté du pouvoir spirituel. Et la prééminencede ce dernier s’est trouvée renforcée par la possibilité donnée aux citoyens de contester la loi qu’on prétend leur appliquer en soulevant l’exception d’inconstitutionnalité devant les tribunaux ordinaires.

Cette évolution a d’autant plus de conséquences pratiques que les critères de jugement des deux pouvoirs diffèrent. Ceci est particulièrement net, de nos jours, pour les questions d’immigration. Pour le pouvoir spirituel, les candidats à l’immigration sont des humains en général, et c’est exclusivement à travers le prisme des droits de l’homme qu’il faut les considérer, droit «à une vie familiale normale», au «respect de la vie privée», à «un procès équitable». Une question aussi essentielle dans la vie de la cité que celle de savoir dans quelle mesure les nouveaux venus sont susceptibles d’assumer leurs devoirs de citoyen et de s’intégrer dans un corps social, au sein d’un État particulier et d’une société particulière, possédant ses us et coutumes, est dépourvue de pertinence à leurs yeux. Le pouvoir spirituel entrave de mille liens l’action du pouvoir temporel, par exemple en matière de reconduites à la frontière. De même, la démarche de sécession portée par un islam politique est largement protégée par la justice au nom d’un droit à la liberté religieuse qui ne veut rien connaître de la cohésion d’une société particulière. Les questions de travail comme celles d’environnement sont concernées elles aussi. Pensons aux résistances face au plafonnement, instauré par la loi, des indemnités en cas de licenciement. L’organisation des basses œuvres du pouvoir est mise en cause, par exemple l’anonymat des indicateurs, crucial pour la police, sans trop vouloir savoir ce qui en résulte en termes d’efficacité policière, préoccupation bien terre à terre pour le nouveau pouvoir spirituel.

Au cours des dernières décennies, les dirigeants des pays démocratiques ont accepté de plus ou moins bon cœur cette évolution, voire y ont contribué. Le temps où le général de Gaulle y résistait relevait d’un autre âge. Certains se sont montrés spécialement zélés, en paroles, tel Obama promettant de fermer Guantanamo, ou en pratique, telle Angela Merkel ouvrant grand les bras aux réfugiés sans trop se demander jusqu’où ils étaient prêts à faire de bons citoyens. Sans doute y a-t-il quelques Tartuffe et de nombreux croyants bien tièdes, prompts à habiller de bons principes des actions inspirées par de stricts intérêts. On a vu la gauche française avoir du mal à passer de l’opposition, où il est aisé de tenir des discours dignes d’un pouvoir spirituel, au gouvernement où l’on ne peut esquiver les contraintes du temporel.

Mais voilà qu’avec la montée du populisme, un nouvel âge se dessine. Arrivent au pouvoir des dirigeants, tel Trump, qui, se déclarant ouvertement et de manière provocante mécréants à l’égard de la religion de l’humanité, rompent doublement avec celle-ci. Ils affirment tout de go que leur souci n’est pas l’humanité en général, mais un peuple singulier, America first. Et ils adoptent sans vergogne des pratiques que la morale réprouve. On les voit prêts à s’entendre avec les pires dictateurs. Ils peuvent sous-traiter ouvertement la gestion des demandeurs d’asile à des pays où ceux-ci sont l’objet de traitements inhumains. Ils n’hésitent pas à s’attaquer aux cours constitutionnelles quand celles-ci résistent à l’avènement de «démocraties illibérales».

«Il ne faut pas désespérer de la capacité des pays occidentaux à trouver à nouveau des rapports sains entre le spirituel et le temporel.»

Au sein des populations, ce sont ceux qui souffrent le plus, en termes de précarité économique et culturelle, des effets des politiques, économiques ou d’immigration menées au nom de l’unité de l’humanité, qui se rallient le plus volontiers aux courants populistes, avec le sentiment que la mise en avant d’une solidarité à l’échelle de la planète a pour effet d’affaiblir la solidarité locale. Ils accusent leurs gouvernants, liés aux élites mondialisées, de les trahir. À en juger par l’évolution des résultats des élections dans de nombreux pays européens, ou encore par le succès en France du mouvement des «gilets jaunes», le mouvement s’amplifie. Comme dans la République islamique d’Iran, où l’hégémonie de l’islam suscite, par réaction, un rejet de celui-ci au sein de la société, la foi dans les droits de l’homme est atteinte, laissant libre cours aux aspects les plus sombres des passions populaires.

Entre croyants et mécréants, l’opposition est radicale. Pour les premiers, qui dénoncent la «lèpre populiste», les mécréants renouent avec «les heures les plus sombres de notre histoire». Pour les seconds, les croyants, «bonnes âmes» engluées dans le «politiquement correct», refusent de regarder le monde en face. On ne voit pas de terrain commun sur lequel il leur serait possible de dialoguer ou même de débattre.

Dans l’immédiat, l’avenir le plus probable paraît être une radicalisation des positions. Plus le populisme monte, plus la volonté de limiter la souveraineté populaire croît chez les détenteurs du pouvoir spirituel et plus, en retour, le peuple tend à se cabrer. Qui va l’emporter? Difficile à dire. Mais il ne faut pas désespérer de la capacité des pays occidentaux à trouver à nouveau des rapports sains entre le spirituel et le temporel.

Il est bon que les droits de l’homme soient, en Occident, au cœur d’une forme de religion commune, ciment précieux pour la société. Il est bon que les détenteurs d’un pouvoir spirituel puissent librement rappeler à leurs devoirs des gouvernants trop prêts à mener des politiques sans principes. Mais, au sein des imperfections de ce bas monde, il n’est pas sain que le pouvoir spirituel ait le dernier mot dans la gestion des affaires de la cité. Ses détenteurs peuvent eux aussi être grisés par une ivresse du pouvoir qui rend aveugle.

L’indépendance réciproque, au rebours de tous les totalitarismes, d’un pouvoir spirituel et d’un pouvoir temporel est un bien inestimable qu’il nous faut retrouver.

* Ancien élève de Polytechnique, membre du corps des Mines, l’auteur fut d’abord haut fonctionnaire avant de se consacrer à la sociologie. Directeur de recherches au CNRS, Philippe d’Iribarne a bâti une œuvre consacrée à la spécificité de chaque culture nationale et au système de valeurs de ses citoyens.

Plusieurs de ses ouvrages – «La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales» (Seuil, 1989) et «L’Étrangeté française» (Seuil, 2006) – sont des classiques. Il vient de publier «Islamophobie. Intoxication idéologique» (Albin Michel, 2019,233 p., 19 €).

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