MEMORABILIA

Contre une histoire revisitée. Dimitri Casali.

Valeurs actuelles, 22 septembre 2019.

 

De nouveaux inquisiteurs, souvent décolonialistes, cherchent à mettre en conformité le passé avec leur idéologie et taxent de tous les maux les grands hommes de notre histoire, de Saint Louis à Napoléon, en passant par Jules Ferry, s’indigne l’historien. Bonnes feuilles.

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Une nouvelle Terreur intellectuelle sévit et juge notre passé, dénonce Dimitri Casali dans un ouvrage mettant au jour le déconstructivisme culturel opéré par les « chantres du mouvement “décolonial” et même certains hauts dirigeants politiques ». L’historien et essayiste propose alors une salutaire leçon d’espérance en réhabilitant certaines grandes figures qui ont forgé notre récit national.

“L’histoire de France ne se moralise pas. On ne dresse pas des actes d’accusation pour des faits remontant parfois à plusieurs siècles, accomplis par des hommes dont les mentalités et les lois étaient différentes des nôtres.

Ce sentiment de culpabilité est sans cesse entretenu par toute une élite intellectuelle et politique. Puisque tout le monde a peur d’être accusé de racisme, nous sommes entrés dans une nouvelle Terreur intellectuelle au nom de cette nouvelle religion des droits de l’homme qui cherche à imposer sa foi. L’histoire montre que seule la force la plus implacable comme la Terreur peut imposer des idées fausses.

Dans cet état d’esprit, l’histoire n’est plus une science, elle est un combat, une sorte d’écran de télévision où se projettent toutes nos passions contemporaines. Le politiquement correct ne cherche pas à comprendre le passé pour éclairer le présent mais à condamner le passé pour en tirer profit en générant des réparations financières… ”

Une pensée unique et manichéenne

“Les nouveaux ‘grands criminels’ de l’histoire, injustement perturbés dans leur repos éternel, traînés devant les tribunaux d’une pensée unique et culpabilisante, se nomment Clovis, Charles Martel, Saint Louis, Jeanne d’Arc, Colbert, Louis XIV, Napoléon, le général Faidherbe, Jules Ferry, Mitterrand et d’autres encore…

Leurs procès sont sans appel, sans défense, avec des arguments foudroyants qui ignorent tout des individualités, de leur parcours, pour en apprécier uniquement les crimes et délits supposés. Le contexte historique n’existe plus, les représentations mentales de l’époque non plus. Pour ces nouveaux ayatollahs des temps modernes, rien de tout cela n’a jamais existé, l’exemplarité doit être constante. Du passé faisons table rase ! […]

L’histoire est devenue une machine manichéenne à diviser le monde sans nuances, d’un côté les ‘oppressés’, de l’autre les ‘oppresseurs’.”

Clovis, premier roi chrétien et unificateur de la France

“On a écrit tout et n’importe quoi au sujet de Clovis, de la condamnation d’extrême gauche au dithyrambe christiano-nationaliste tout aussi ridicule. Ce qui est incontestable, c’est que, grâce à Clovis, les Francs sont passés du statut de peuple à celui de royaume. Comme l’explique l’historien incontesté Michel Rouche dans son ouvrage publié chez Fayard en 1996 […] , Clovis est l’un des grands unificateurs de la France, le premier souverain à instaurer des valeurs communes d’égalité, de tolérance, et l’historien regarde sa conversion comme un acte de foi.

À l’inverse, ses détracteurs tentent de démontrer que la France n’existait pas à l’époque et que l’affirmation du pape Jean-Paul II (1er juin 1980), lors de sa venue en France : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » est une atteinte directe à notre laïcité.

À l’heure où il est convenu, pour ne pas froisser la susceptibilité de nos concitoyens d’autres religions, de balayer d’un revers de main la question des racines chrétiennes de la France, ou de l’Europe, les propos du pape semblent choquants à une majorité de citoyens.

L’entreprise d’amnésie générale a réussi au cours des dernières décennies à faire oublier ce que fut la France des siècles durant. À croire que l’histoire de France ne commencerait qu’avec la Révolution française… ”

Les méfaits de la loi Taubira de 2001

“Il y a toujours eu en France un problème persistant avec la figure de Napoléon. Depuis 1968, l’Empereur n’était vu que comme un horrible tyran assoiffé de sang et de guerre. Depuis 2005, ces critiques se sont transformées en ressentiment, en rejet, si ce n’est en haine dangereuse… Il est aujourd’hui « celui qui a rétabli l’esclavage », coupable de crime contre l’humanité. […]

Au lieu d’apaiser les passions, la loi Taubira du 21 mai 2001, faisant de la pratique de l’esclavage et de la traite un « crime contre l’humanité » , n’a permis que d’attiser les rancœurs. Cette loi a réveillé des revendications communautaires les plus radicales fondées sur un affect et une émotion qui font fi de toute analyse sereine de l’histoire. […]

L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, attaqué devant les tribunaux par Collectifdom en 2005, rappelle des vérités premières très dérangeantes : [… ] « La qualification de ‘génocide’ ne peut s’appliquer à la traite négrière puisqu’elle n’a pas pour but d’exterminer tout un peuple. » Pour lui, la loi Taubira est aussi une relecture partielle de l’histoire parce qu’elle omet de citer la traite arabe et la traite intra-africaine, plus importantes que la traite atlantique. Je cite : « L’Afrique noire n’a pas été seulement une victime de la traite, elle en a été l’un des principaux acteurs » […]

Enfin, sommet de l’approximation et du travail bâclé, la loi Taubira prend pour point de départ le XVe siècle, alors qu’il a été prouvé qu’à cette époque, il n’y avait pas de traite négrière française par les armateurs français. Donc ce génocide commis par la France commence avant même qu’ils ne l’aient commis… […]

Mais le pire dans tout ça est que la loi Taubira oblige par injonction législative d’enseigner dans les programmes scolaires et « d’accorder à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent » .

Depuis dix-sept ans, cette loi a donc obligé l’Éducation nationale à rappeler sans cesse “le fameux crime de Napoléon” : le rétablissement de la traite de 1802. Désormais, de l’école primaire à l’université, règne l’omniprésence excessive des grands thèmes postcolonialistes et multiethnico-repentants.

Depuis 2001, la prescription de cette loi a encouragé le travail de lobbying des minorités communautaristes et des chercheurs au CNRS. Ils ont réussi à dicter leur propre vision de l’histoire de France au Conseil supérieur de l’Éducation nationale. ”

Supprimez ce Pétain qu’on ne saurait voir

“La plupart des manuels scolaires détaillent abondamment la bataille de Verdun, sans citer le maréchal Pétain, ni les autres généraux d’ailleurs. Cette aberration pédagogique est absurde, car comment comprendre l’arrivée au pouvoir du Maréchal en 1940 sans évoquer le héros de la Première Guerre mondiale ?

Enfin, comment faire comprendre aux élèves le basculement de l’opinion publique à l’égard de Pétain, de 1940 à 1944, quand son impopularité et son antisémitisme avéré accélèrent le processus qui fait de l’ancien héros un traître à sa patrie ? Cela n’est pas chose aisée. ”

Le retour de la notion de race importé des États-Unis

“Si cette relecture de l’histoire se répand à travers les pays occidentaux, elle est partie des États-Unis. Cette idéologie s’appuie en grande partie sur les cultural studies en vogue depuis les années 1980 dans certaines universités américaines, et qui explosent dans les années 2000. L’étude des minorités de genre, de sexe et de race trouve une place nouvelle et importante dans le paysage intellectuel et militant américain.

C’est cette notion de race qui arrive dans les universités françaises aujourd’hui et pose désormais des problèmes décisifs. Avec elle, c’est un verrou essentiel que les décoloniaux ont réussi à faire sauter. Car autant les gender studies (sur le féminisme) se sont frayé un chemin sans trop d’encombre dans l’université française, autant la notion de races, assez étrangère à la tradition des sciences humaines en France, a longtemps été regardée avec suspicion, comme une survivance du racisme biologique de la fin du XIXe siècle. ”

Le besoin d’émerveillement

“Au moment même où notre présentisme consumériste et culpabilisateur efface tout dans nos mémoires, rappelons que la France a été édifiée par ses grands hommes. De Clovis à Mitterrand, en passant par Saint Louis ou Napoléon, tous possèdent une fonction éducatrice et pédagogique indéniable.

Ils insufflent des valeurs de plus en plus rares, comme l’amour de la patrie, le civisme, la citoyenneté, le goût de l’effort, le respect des lois et de l’État… Ils transmettent la croyance dans la promotion sociale, le mérite, l’égalité. Enfin et surtout, ils créent véritablement du “lien national”. […]

La figure du héros historique, même idéalisé, était structurante pour les Français or elle a pratiquement disparu. […] Si on ne fait plus rêver une nation, elle vieillit, à l’image de notre société actuelle en perte d’espérance. C’est désormais un grand vide qui peuple des esprits sans valeurs ni repères. ”


Le Grand Procès de l’histoire de France, de Dimitri Casali, Robert Laffont, 312 pages, 20 €.

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