MEMORABILIA

«La Chine de Xi a pris un tournant autoritaire» François Godement.

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Par Patrick Saint-Paul
LE FIGARO. Publié le 01/10/2019 .

http://premium.lefigaro.fr/international/godement-la-chine-de-xi-a-pris-un-tournant-autoritaire-20191001#figp-author

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INTERVIEW – Pour le sinologue, l’idée d’une «démocratisation inéluctable» du pays est la plus grande illusion de la fin du XXe siècle.

François Godement est conseiller pour l’Asie à l’Institut Montaigne.

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LE FIGARO.- Soixante-dix ans après la fondation de la République populaire, le Parti communiste chinois (PCC) est-il durablement installé à la tête du pays?

François GODEMENT.– Le régime chinois, plus grand survivant après la chute du communisme européen, continue d’exercer une attractivité assez grande, même sur le plan idéologique, si l’on admet que l’idéologie se résume aux résultats. Tant que la croissance économique est là, tant que la rhétorique est une rhétorique du bien public, le PCC garde des partisans. Le communisme est conçu comme un système de gouvernement et d’arbitrage des priorités et de décision, certainement pas comme un système de partage collectif des biens. Personne n’aime la corruption et les excès de pouvoir, mais les Chinois redoutent le chaos, donc ils ne sont pas prêts à des alternatives.

Par ailleurs, le PCC a construit le système de contrôle de la population le plus extraordinaire qu’on puisse concevoir. Cela s’est fait en deux étapes. Celle du maoïsme: une ligne de masse et un contrôle de la population par la densité et la présence du Parti communiste. Sous Xi Jinping, il s’exerce aussi par la maîtrise de la technologie numérique et un contrôle sous toutes ses formes de la population.

Les Occidentaux ont longtemps considéré que le développement de la Chine s’accompagnerait inévitablement d’une démocratisation. Xi Jinping est-il déterminé à démontrer l’inverse?

L’idée d’une démocratisation inéluctable est la plus grande illusion de la fin du XXe siècle. C’était une illusion intéressée, puisque, au passage, les investisseurs étrangers ont gagné beaucoup d’argent en utilisant la main-d’œuvre chinoise et en délocalisant. Le mouvement de réforme et d’évolution vers un système d’économie de marché s’est interrompu, par étapes, avant l’arrivée de Xi Jinping. Ça s’est précisé sous sa présidence après 2012 avec un tournant autoritaire. Les marges de libertés individuelles reculent, avec une volonté de faire adhérer la population beaucoup plus forte qu’il y a une décennie. Ce tournant autoritaire est lié à la personne de Xi Jinping, qui a conquis un pouvoir personnel, mais il est aussi structurel dans la mesure où c’est une ligne de défense contre les sociétés démocratiques.

» LIRE AUSSI – Pékin au garde à vous pour les 70 ans de la Chine communiste 

Xi Jinping a-t-il décidé d’étouffer le «deuxième système» à Hongkong?

Hongkong, comme Taïwan, est la preuve qu’il n’y a pas de culture politique autoritaire chinoise. Taïwan est un des États les plus démocratiques au monde avec un parlementarisme et une information entièrement libres. À Hongkong, le degré de protestation politique s’est élevé à un point inouï. Lorsque le quart d’une population descend dans la rue, c’est sans précédent. On ne peut pas dire que cela répondait à une offensive soudaine de Xi Jinping pour réduire des exceptions périphériques. Plus sourde, l’inquiétude de la population de Hongkong porte sur l’avenir, sur la date de fin de l’exception, qui était programmée pour 50 ans, et qui prendra fin en 2047. C’est plutôt ce genre d’éléments qui ont provoqué un soubresaut, et la maladresse du gouvernement de Hongkong. Un seul pays, c’est la base de la légitimité du régime chinois. Un seul système, c’est plus discutable. Un membre du comité central, qui était patron de Chongqing, a expliqué dans un discours intéressant que dans le cas de Hongkong, il est dans l’intérêt même de la Chine de conserver une enclave avec un système capitaliste à ses portes. Par contre, réduire les autres caractéristiques du système hongkongais, c’est-à-dire la capacité d’autonomie politique ou juridique, sera certainement un objectif pour la fin de la période de transition.

Avec un budget militaire en forte croissance, la Chine cherche-t-elle à instaurer un degré de dissuasion tel que personne n’osera plus se frotter à ses ambitions, notamment à Taïwan?

Le budget militaire chinois est tellement important, l’effort financier et militaire tellement continu depuis trente ans, qu’il est difficile de lui donner un seul objectif. Dissuader d’une intervention américaine autour de Taïwan en cas de conflit est un objectif. Le conflit potentiel de Taïwan est aussi devenu un alibi pour la projection militaire chinoise qui va bien au-delà. Quand vous basez face à Taïwan plus de 2000 missiles à courte ou moyenne portée, vous avez une capacité à rayon d’action bien plus grande que celle de l’île et des régions avoisinantes. Désormais, l’importance de l’économie chinoise et sa dépendance à l’égard des flux maritimes et commerciaux, ainsi que l’ambition de récupérer des territoires en mer de Chine du Sud et en mer de Chine de l’Est, dictent des postures militaires qu’on ne peut pas ramener uniquement à Taïwan.

Tant que la Chine affirmait poursuivre un développement «pacifique», l’Occident la voyait comme une terre d’opportunité. Maintenant qu’elle assume sa puissance, il s’inquiète de la voir basculer dans le rapport de force. À juste raison?

Il faut rester prudent sur la question de l’affirmation décomplexée par la Chine de sa puissance. En réalité, elle s’engage très peu, de fait, dans des conflits effectifs. La mortalité liée aux revendications chinoises est faible ou nulle. Il existe cependant un extraordinaire déploiement, qui s’est décomplexé avec Xi Jinping. La Chine n’est plus dans la phase où il fallait cacher ses capacités en attendant son heure, comme le réclamait Deng Xiaoping. Mais il n’y a pas de franchissement de lignes rouges. Pékin reste dans un comportement d’évitement de conflit. Et pourtant, plus vous êtes voisin de la Chine, plus vous avez raison d’être inquiet. L’absence de garantie juridique, l’absence de négociation sur les questions territoriales, l’importance de la croissance des dépenses militaires sont bien sûr alarmantes.

Les «routes de la soie» sont un outil d’influence chinois. Quels sont les risques pour les Européens?

Les «routes de la soie» sont le prolongement des forces de l’industrie et des sociétés d’État chinoises avec la construction d’infrastructures, de routes, de ports et aussi désormais de réseaux de télécoms. Il y a beaucoup plus de prêts que d’investissements, donc la création d’une certaine dépendance pour des pays qui sont de très gros emprunteurs. Lorsque cela entraîne une domination physique des grandes routes de communication interne, et que cela implique que la Chine puisse avoir un contrôle des ports ou d’autres infrastructures névralgiques, comme les câbles de communication sous-marins, il y a évidemment une inquiétude. C’est aussi pour la Chine un vecteur de propagation de son modèle de gouvernance, de son idéologie, de ses intérêts.

Les Européens ont pris conscience du «danger chinois». Quels sont les pièges à déjouer, notamment avec Huawei?

Le plus grand danger est l’appropriation des technologies, même si la montée en gamme chinoise est à peu près inévitable. Mais la rapidité avec laquelle cela se produit est à surveiller. Dans le cas de Huawei, il existe évidemment des risques sur la confidentialité et le sabotage des communications en cas de crise. Certes, la Chine, qui est sous la coupe de l’État-parti, n’est pas la seule à pouvoir violer les systèmes Internet et téléphoniques, mais on peut penser que les dangers seront moins fréquents avec des alliés, qui partagent le même système d’État de droit.

Donald Trump a été le premier à oser confronter la Chine. A-t-il eu raison?

Trump a rompu avec une hypocrisie considérable. Il a aboli les tabous, de ce point de vue, il a un mérite. Après, il y a un problème de cohérence globale. On ne peut pas à la fois réclamer que la Chine obéisse à des règles internationales et en même temps contester les règles internationales ailleurs. On peut résumer cette incohérence par le «America First» dans tous les domaines.

Le président américain veut mettre fin au règne des grandes entreprises d’État et espère ainsi fissurer le système. Est-ce réaliste?

C’est l’objectif explicite des négociations commerciales avec la Chine: mettre en avant la question de subventions d’État, ou la notion d’un secteur d’État, vis-à-vis duquel on doit avoir un comportement uniforme lorsqu’il s’agit de concurrence. L’Europe a d’ailleurs adopté une attitude analogue au moins sur ce point-là. Mais tant que le PCC sera aussi bien en contrôle, avec une notion de survie qui confine parfois à la paranoïa, il n’acceptera pas une remise en question de ces mécanismes économiques qui mettrait en cause sa propre existence. Donc c’est un conflit.

Croyez-vous au piège de Thucydide, un affrontement inévitable entre une puissance déclinante et l’autre qui monte?

Je ne crois pas au piège de Thucydide parce que je ne crois pas à un affaiblissement si fort des États-Unis, pas plus qu’à une force incontestable de la Chine. La Chine s’affirme mais évite les conflits. Elle peut tactiquement reculer dans des affrontements avec des pays suffisamment importants. Du côté des États-Unis, on parle d’un pays qui a 3 ou 4 % de croissance annuelle alors qu’il est déjà l’une des puissances les plus développées au monde, donc je trouve qu’on exagère beaucoup. Il y a une absence de confiance des démocraties en elles-mêmes qui vient évidemment de la montée de la contestation interne, de l’extraordinaire conflictualité de la démocratie au XXIe siècle, favorisée aussi par les médias sociaux, l’émiettement, l’individualisation de la population, mais on exagère les faiblesses de fond des systèmes démocratiques. Il ne faut pas exagérer la volonté de la Chine de prendre des risques inutiles. Son objectif est avant tout de préserver le système de pouvoir et de gouvernement. Et aussi d’accroître son influence et sa richesse, et pas forcément de dominer le monde. Mais la globalisation heureuse, c’est fini ./ .

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