MEMORABILIA

Djihadisme: le Burkina Faso menace de s’effondrer. Le Figaro

GRAND REPORTAGE – Un tiers de ce pays, considéré comme un verrou stratégique pour bloquer l’expansion du terrorisme, est désormais contrôlé par des groupes islamistes.

Le Figaro.

 

Envoyé spécial à Ouagadougou

La carte d’état-major recouvre la table de ce petit restaurant de Ouagadougou. À grands coups de stylo rouge, un haut gradé de la police burkinabée, qui entend rester anonyme, y taille nerveusement de larges enclaves: le nord du pays, l’Est et, de-ci de-là, des poches dans le Sud. «Toutes ces zones échappent au contrôle de l’État. Au total, environ un tiers du territoire est aujourd’hui aux mains des djihadistes», insiste-t-il. La description n’a rien de catastrophiste. «C’est exact. Le pire est que l’influence des terroristes ne cesse de grandir», confirme une source occidentale.

Le «verrou» du Burkina Faso, longtemps considéré comme la digue capable de contenir au nord les milices islamistes qui gangrènent le Mali voisin depuis 2012, est totalement vermoulu. Il n’est pas besoin d’aller bien loin pour mesurer l’ampleur du mal. La petite mosquée de Yagma, un quartier du nord de la capitale, tient lieu de refuge, avec l’école voisine, pour une trentaine de familles. Toutes ont fini par fuir leurs villages du nord du pays, essentiellement la province du Soum, au fil des derniers mois. Allongés sur des nattes, les hommes racontent avec un calme étrange comment leur quotidien s’est brisé sur les réalités de la guerre. Amadou Cissé est parti un matin «sans jamais avoir vu les terroristes». «Ils venaient dans les villages voisins et faisaient peur aux gens.» Lui, le professeur dans une école coranique traditionnelle, savait bien que des islamistes ne partageant pas sa vision modérée de la religion finiraient par frapper à sa porte. Idrissa Dicko, un éleveur peul, comme la plupart des réfugiés de Yagma, a déserté son bourg, Tem, au «printemps», après avoir tenu aussi longtemps que possible. Il tente d’oublier cet hiver 2017, où «six djihadistes sur trois motos sont venus menacer le CVD».

Le conseiller villageois de développement (CVD), une sorte de relais du préfet local, ignora courageusement la menace. «Ils ont débarqué peu après, un soir, et ils l’ont égorgé», se souvient Idrissa Dicko. Un an plus tard, le CVD remplaçant a subi le même sort, tué au couteau. Idrissa Dicko vend alors à la hâte ses quelques têtes de bétail pour partir. Une errance de plusieurs mois commence, qui le conduit de village en village «où la vie était aussi dangereuse et très difficile», avant qu’il n’arrive, avec sa femme et ses trois enfants, à Ouagadougou. «Un parent» lui apporte un peu d’aide, mais ni l’État ni les ONG ne lui ont encore tendu la main.

Écoles fermées

Aujourd’hui, selon lui, Tem est totalement déserté, comme des centaines de villages du nord du Soum. Les grosses bourgades, un temps épargnées, n’échappent plus aux velléités des islamistes. Bourema Bâ, 18 ans, a ainsi dû quitter Dablo, sa famille et ses études en à peine quelques heures. «C’était le 6 mai vers 10 heures. Nous étions en cours d’histoire. Le téléphone du professeur a soudain sonné. Il nous a ensuite dit de fuir car on venait de le prévenir que les islamistes étaient sur le point d’attaquer l’école», explique-t-il. Son collège n’a plus jamais rouvert. Quelque 2000 établissements du nord du Burkina sont menacés ou ont simplement été désertés par des élèves et des professeurs terrorisés. Les hôpitaux et les dispensaires, dont le nombre et les moyens étaient déjà bien trop faibles, sont aussi contraints à fermer. «Les djihadistes attaquent les dépôts de médicaments et s’en prennent aux infirmiers. Du coup, ils se replient sur les villes, et de nombreuses régions n’ont plus de services de santé», déplore le syndicaliste Pissympa Ouédraogo.

Les problèmes ont commencé à la fin de 2016, et, depuis 2018, c’est affreux.

Un chef de village

Selon l’ONU, le pays comptait, fin août, plus de 290.000 déplacés. Un chiffre d’autant plus effarant qu’ils étaient 87.000 en février. «L’accélération du conflit est beaucoup plus rapide que prévu. À ce rythme, nous dépasserons les 350.000 personnes à la fin de l’année et nous aurons du mal à faire face sans un déploiement de moyens importants», estime un haut responsable de l’organisation. Pour Daouda Diallo, président du Collectif contre l’impunité et la stigmatisation, le chiffre «est sans doute déjà plus près des 500.000 personnes». «Il y a beaucoup de gens qui ne sont pas recensés, car ils vivent dans leur famille ou chez des amis. C’est difficile de connaître la vérité, car les autorités bloquent les réfugiés dans le Nord, par peur des infiltrations», assure-t-il.

Une armée démoralisée

Ce chef de village respecté du nord du pays, qui, pour des raisons de sécurité, préfère taire son nom, s’accroche encore à sa communauté en dépit des risques. Lui estime que la fracture dans la société burkinabée est inquiétante. «Les problèmes ont commencé à la fin de 2016, et, depuis 2018, c’est affreux.» L’homme a vu monter l’influence, sur la population, d’Ibrahim Malam Dicko, un imam radical, un temps rallié au djihadisme malien. Il a depuis bâti Ansarul Islam, une katiba locale. Sa «neutralisation» par l’armée française en juin 2017 n’a rien changé. «Il a contesté l’ordre établi et cela a bien fonctionné. Aujourd’hui, les chefs coutumiers, on ne les écoute plus… quand on ne les tue pas», glisse-t-il. Pour lui, le problème islamiste est désormais profondément ancré. «Dans le fond, le problème n’est pas religieux. Ils ont d’abord recruté des pauvres et des frustrés. Puis sont arrivés des bandits qui profitent pour voler du bétail, de l’argent ou des armes à l’armée. Ensuite, on a vu se rallier tous ceux qui voulaient se venger de l’État qui ne les avait pas protégés, ou qui avait tué un de leurs proches. Tous les djihadistes actuels sont dans l’une de ces trois catégories.» S’il ne nie pas que certains chefs peuvent venir du Mali ou d’Algérie, le chercheur Mahamoudou Savadogo affirme d’ailleurs que «le problème terroriste au Burkina est purement endogène».

Cette vision du conflit a longtemps été rejetée par le gouvernement de Ouagadougou, prompt à dénoncer le voisin malien, les infiltrations venues d’Afrique du Nord ou les financements du golfe Persique. Les autorités, confrontées aux attaques quasi quotidiennes qui frappent maintenant le pays, ont fini par accepter la réalité. «Le conflit a bien des racines ici. Il faut nous mobiliser pour les traiter», affirme Alpha Barry, le ministre des Affaires étrangères. Cette prise de conscience trouve cependant vite ses limites. «Depuis 2016, la corruption est repartie à la hausse. On constate une perte de sens de l’État et une culture de la prédation», fustige Luc Ibriga, président de l’Autorité supérieure de contrôle de l’État.

Il s’agit d’éviter un effondrement de l’État burkinabé. Rien de moins

Un haut responsable occidental

L’armée, censée monter en puissance pour contrer les milices, est la victime de cette corruption. En dépit d’un budget en hausse, elle serait, selon les témoignages, largement impuissante. «La vérité est que nous n’avons pas de matériel», dénonce un officier, un temps basé dans le Nord. «On se bat avec des armes anciennes et quelques balles, quand les djihadistes disposent de pleins chargeurs.» Cet officier n’est pas avare d’anecdotes pour décrire des camps militaires «où l’unique puits donne une eau impure», des repas «où il faut payer soi-même son Nescafé», et surtout «des primes promises, mais jamais réglées entièrement». Le moral des militaires serait donc au plus bas, au point qu’aujourd’hui l’armée aurait du mal à recruter. Le gouvernement ne parviendrait ainsi pas à trouver les 400 recrues demandées par l’état-major. Acculés, entraînés dans une guerre de contre-insurrection qu’ils ne comprennent pas, les militaires sont régulièrement accusés d’exactions contre les civils. «Ils sont souvent pires que le mal. Ils s’appuient sur des milices d’autodéfense ethniques mossies, les Kolweogo, pour combattre des Peuls considérés tous comme des djihadistes. Ce faisant, ils poussent les jeunes Peuls dans les bras des islamistes», s’agace Daouda Diallo.

Conscients de la dérive, les officiers de Barkhane tentent de soutenir leurs homologues burkinabés. Mi-septembre, une soixantaine de soldats français, appuyés par un hélicoptère britannique, sont allés renforcer la position de Djibo, la capitale du Soum, et dernière position encore tenue par l’armée dans la région. Cette opération n’avait rien de symbolique. «Il s’agit d’éviter un effondrement de l’État burkinabé. Rien de moins», explique un haut responsable occidental. Sans l’avouer, Paris et bien des dirigeants ouest-africains redoutent de voir le scénario malien se rejouer, quand, en 2012, le gouvernement avait été balayé en quelques heures par un coup de sang des militaires.

Des attaques meurtrières

Le drame de Koutougou a servi de signal d’alarme. Le 19 août, la caserne a été attaquée, laissant officiellement 28 morts parmi les soldats. Les officiers, eux, avaient quitté les lieux quelques heures auparavant, selon une source occidentale. Le camp et ses importants stocks ont été totalement pillés. Le raid a été revendiqué par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), un mouvement lié à al-Qaida, mais il est plus probablement l’œuvre de l’État islamique au grand Sahara (EIGS), signe de la coopération réelle dans les sables du Sahel de ces franchises ennemies dans le reste du monde. L’annonce du bilan, et plus encore de la disparition de certains corps, a provoqué une intense colère dans les rangs de l’armée burkinabée, entraînant un fort mouvement de grogne dans le camp Guillaume-Ouédraogo, le plus important de Ouagadougou. «On est passé très près du soulèvement», souligne un ministre ouest-africain. La double offensive, le 30 septembre, contre les camps de l’armée malienne de Boulkessy et de Mondoro, qui a laissé au moins 40 morts juste à la frontière burkinabée, a ravivé les inquiétudes d’une déroute générale.

Dans ce marasme, seul l’est du pays pourrait rendre un rien d’optimisme. La région, foyer de multiples attaques au printemps dernier, semble presque pacifiée. Les autorités veulent y voir le résultat du déploiement de soldats bien formés, notamment dans le corps de Casques bleus au Mali, et d’une vaste opération de ratissage lancée en juin dernier. «Ce n’est rien de ça. Il n’y a plus d’attaques parce que les troupes ne sortent plus. Elles restent confinées dans les camps, voilà tout», s’agace le policier précédemment cité.

Pour un expert des conflits et du Sahel, ce calme est effectivement trompeur. «Les djihadistes sont très organisés. Ils ont des stratégies fines et très locales. Par exemple, ils peuvent interdire la coupe du bois au nord, car les populations le souhaitent, et l’encourager à l’est, là encore pour plaire aux villageois. S’ils n’agissent plus dans l’Est, c’est juste qu’ils ont eu ce qu’ils veulent. Ils ont obtenu un couloir sûr qui leur permet d’aller vendre du bétail volé au nord du Burkina, au Ghana, et au Nigeria. Ils gagnent ainsi de fortes sommes», redoute-t-il. Cette descente au sud démontre que les islamistes, loin d’être sur la défensive, dictent le tempo de cette guerre de moins en moins larvée.

**********************

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :