MEMORABILIA

«BLOC POPULAIRE CONTRE BLOC ÉLITAIRE» ALEXANDRE DEVECCHIO

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10 octobre 2019

matthieu@lincorrect.org

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Quand les Gilets jaunes vont-ils arrêter de manifester ? « Dans une centaine d’années » répond Guilluy. Parce que le populisme provient de maux très anciens, Alexandre Devecchio replace la recomposition politique actuelle dans le temps long.

 

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– Votre essai s’intitule Recomposition. Que se passe-t-il ?

Pour comprendre le moment présent, il faut revenir trois décennies en arrière lorsque le peuple allemand dansait sur les ruines du mur de Berlin tandis que des défenseurs de la démocratie marchaient sur la place Tiananmen à Pékin. Beaucoup d’observateurs, comme Francis Fukuyama, prophétisaient alors le triomphe planétaire de la démocratie libérale et l’avènement d’une nouvelle humanité gouvernée et pacifiée par le droit et le marché. Le scénario ne s’est pas déroulé comme prévu. L’empire du Bien a cédé la place à l’empire du Rien, la mondialisation heureuse à l’identité malheureuse, la prospérité promise à la paupérisation des classes moyennes occidentales.

C’est pourquoi, comme l’affirme l’universitaire bulgare Ivan Krastev, nous assistons à l’insurrection mondiale de ces dernières contre « l’ordre libéral progressiste post-1989, qui se caractérisait par l’ouverture générale des frontières aux hommes, aux capitaux, aux biens et aux idées ». Ce n’est pas un repli temporaire lié à une crise passagère mais bien la fin d’un cycle et peut-être le début d’une nouvelle ère. À l’utopie de la globalisation succède le retour des nations et des peuples. Cette lame de fond touche presque toutes les démocraties occidentales même si elle prend des formes différentes dans chaque pays : c’est, entre autres, la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, celle de Trump aux États-Unis, la percée de Salvini en Italie, l’avènement des « démocraties illibérales » à l’Est, mais aussi les Gilets jaunes. Ce n’est peut-être pas une révolution, mais c’est plus qu’une révolte : une recomposition.

Le nationalisme est une idéologie de la limite, de la frontière. Le totalitarisme, à vocation universaliste, prône l’abolition de toutes les limites. Autre contresens, ces régimes se seraient imposés par les urnes en usant de démagogie. En réalité, contrairement aux « lépreux » italiens ou hongrois, les totalitarismes n’étaient approuvés que par une minorité des populations et sont arrivés au pouvoir par la force, souvent grâce à la complaisance, voire la complicité des élites. Hitler n’a jamais obtenu la majorité des suffrages populaires.

– Donc, le fameux « retour des années 30 » avec quoi on nous rebat les oreilles n’est pas celui que l’on croit ?

Salvini serait le lointain héritier de Mussolini ? Viktor Orbán celui de Staline ? L’autrichien Kurz un descendant d’Hitler ? Les juifs d’hier, les musulmans d’aujourd’hui ? Premier contresens historique, ce sont, non pas les nationalismes, mais les totalitarismes, le nazisme, le communisme et le fascisme, qui sont responsables de la destruction de l’Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement aux premiers, qui ne font que légitimer l’existence d’un État-nation souverain pour chaque peuple et prôner la coexistence pacifique de ces nations indépendantes, les seconds ont clairement des visées expansionnistes et même un désir d’hégémonie planétaire. Staline comme Hitler méprisent l’État-nation. Le nationalisme est une idéologie de la limite, de la frontière. Le totalitarisme, à vocation universaliste, prône l’abolition de toutes les limites. Autre contresens, ces régimes se seraient imposés par les urnes en usant de démagogie. En réalité, contrairement aux « lépreux » italiens ou hongrois, les totalitarismes n’étaient approuvés que par une minorité des populations et sont arrivés au pouvoir par la force, souvent grâce à la complaisance, voire la complicité des élites. Hitler n’a jamais obtenu la majorité des suffrages populaires. Enfin, la comparaison entre les juifs d’hier et les musulmans d’aujourd’hui a quelque chose d’insultant pour les millions de juifs morts dans les chambres à gaz. En Hongrie, en Italie ou en Autriche, Orbán, Salvini ou Kurz ont durci les conditions d’immigration, en grande partie par crainte du communautarisme et de l’islamisme. Mais la maîtrise des frontières et des flux migratoires fait partie des prérogatives de tout État démocratique et souverain. Quel rapport avec les pogroms antijuifs qui ont eu lieu en Allemagne et plus largement à l’est de l’Europe dans les années 30 ? Quel rapport avec les lois de Nuremberg ?

Lire aussi : Vers une mise au pas macroniste ?

 

 -Et pourtant, il existe bien de réels points de comparaison entre notre époque et celle qui a précédé la Seconde Guerre mondiale ?

« Rien, précisément, ne trahit plus crûment la mollesse d’un gouvernement que sa capitulation devant les techniciens », écrit Marc Bloch en 1940 dans L’étrange défaite. Il explique la défaite par le délitement moral des élites. « Tout ce petit monde avance à l’ancienneté dans une culture commune du mépris du peuple, dont on sous-estime les ressources », témoigne celui qui fut fusillé par la Gestapo le 16 juin 1944.

Dans le contexte actuel, ces lignes prennent un relief saisissant. Elles font écho à la fracture de plus en plus béante qui sépare désormais les supposées « élites » et les peuples dans le monde occidental et, en particulier, au sein de l’Union européenne. Comme dans les années 30, le monde est confronté à la montée en puissance de deux menaces inégales mais convergentes. D’un côté, l’islamisme qui menace l’ensemble du monde. De l’autre, le libéralisme techno-marchand qui impose son soft power par les traités de libre-échange et les nouvelles technologies via les grandes métropoles et les GAFAs. Si l’islamisme peut être considéré comme le pendant contemporain du fascisme ou du nazisme, on peut voir dans le techno-libéralisme, le communisme du XXIe siècle. Je reconnais cependant que cette dernière comparaison est outrancière. L’idéologie communiste a été la plus meurtrière du XXe siècle tandis que le marché et la technique imposent pacifiquement leur emprise.

À travers le vote populiste, ces dernières font entendre leur volonté de protéger leur modèle social et leur identité face aux migrations massives, de renouer avec un certain nombre de limites et de permanences. Comme l’écrit Éric Zemmour, « le populisme, c’est le cri des peuples qui ne veulent pas mourir ». Loin d’être les fossoyeurs de la démocratie, les populismes pourraient donc en être les sauveurs.

– Vous doutez que le populisme soit un moment de désagrégation. Comment le définiriez-vous ?

L’erreur de beaucoup d’observateurs est de considérer que les mouvements dits « populistes » sont la cause de la crise de la démocratie alors qu’ils sont un symptôme. Celui du malaise des classes moyennes occidentales qui, autrefois, formaient la colonne vertébrale de la société et qui, aujourd’hui, souffrent d’une triple dépossession : économique, culturelle et démocratique. À travers le vote populiste, ces dernières font entendre leur volonté de protéger leur modèle social et leur identité face aux migrations massives, de renouer avec un certain nombre de limites et de permanences. Comme l’écrit Éric Zemmour, « le populisme, c’est le cri des peuples qui ne veulent pas mourir ». Loin d’être les fossoyeurs de la démocratie, les populismes pourraient donc en être les sauveurs.

Lire aussi : Immigration : débat à retardement

– Vous avez cette formule saisissante : « Si les populistes sont réacs, c’est souvent au sens où ils regrettent une période plus libre et non au sens où ils voudraient revenir au Moyen-Âge ». Que voulez-vous dire ?

Je suis né en 1986. J’ai grandi en Seine-Saint-Denis à Épinay-sur-Seine et à Saint-Denis où j’ai fait toute ma scolarité, y compris mes études supérieures à la faculté de Paris VIII. En vingt-cinq ans, j’ai vu le paysage se transformer. Enfant – j’avais dix ans lors de la Coupe du monde de 1998 – ces villes étaient encore « black, blanc, beur ». Les différences et les tensions étaient déjà grandes, mais la cohabitation semblait encore possible grâce à une relative mixité. Puis, adolescent et jeune adulte, j’ai vu ces villes se ghettoïser, devenir de véritables contre-sociétés, en particulier Saint-Denis. À la délinquance et aux violences des « racailles » se sont ajoutés le communautarisme et l’islamisme. Les habitants de la Seine-Saint-Denis étaient plus libres quand je suis né en 1986 qu’aujourd’hui. Les populistes sont les seuls à constater aussi crûment cette terrible régression. Cela ne fait pas d’eux des réactionnaires mais témoigne de leur attachement à notre art de vivre ainsi qu’à notre régime de liberté.

Cette réconciliation passe par la reconnaissance de la légitimité politique et démocratique des populismes. L’immense majorité d’entre eux accepte et soutient le règne de la loi, les droits individuels, y compris ceux des minorités, la séparation des pouvoirs…

– Vous insistez sur l’importance de l’élection de Donald Trump. Vous semble-t-il en mesure de s’imposer de nouveau en 2020 ?

C’était écrit : Donald Trump ne pouvait pas être candidat. Puis, il ne pouvait pas être élu. Et enfin, il devait être destitué après avoir ruiné son pays en quelques mois. Près de quatre ans après son accession à la Maison Blanche, il a consolidé sa base électorale et a un bilan économique flatteur. Malgré ces succès, sa réélection est loin d’être assurée. Dans une société américaine extrêmement polarisée, en pleine période de bouleversements démographiques, le résultat sera forcément serré. Mais, victoire de Trump ou pas, les clivages profonds qui traversent les sociétés occidentales ne disparaîtront pas rapidement. Lorsqu’on demande à Christophe Guilluy, « combien de temps encore les Gilets jaunes vont-ils manifester ? », il répond sous forme de boutade : « Une centaine d’années ! ».

Le traditionnel conflit droite/gauche a cédé la place à un affrontement entre ce que Jérôme Sainte-Marie appelle le « bloc populaire » et le « bloc élitaire ». Cet affrontement pourrait se perpétuer longtemps au risque de dégénérer en lutte des classes stérile qui ne ferait que des perdants. C’est pourquoi, la raison commande de réconcilier le peuple et les élites, les populismes et leurs adversaires en conciliant notamment les aspirations nationales des premiers avec les aspirations transnationales des seconds. Cette réconciliation passe par la reconnaissance de la légitimité politique et démocratique des populismes. L’immense majorité d’entre eux accepte et soutient le règne de la loi, les droits individuels, y compris ceux des minorités, la séparation des pouvoirs… Refuser de l’admettre et les rejeter hors du champ démocratique légitime, c’est prendre le risque de voir émerger des mouvements beaucoup plus radicaux et extrémistes, de voir les citoyens se replier sur leur communauté et s’identifier à des idéologies réellement meurtrières.

Propos recueillis par Matthieu Baumier

RECOMPOSITION Alexandre Devecchio Éd. du Cerf 300 p. – 19 €

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