MEMORABILIA

« La banalisation de la radicalisation” Alain Finkielkraut-Valeurs actuelles.

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VALEURS ACTUELLES   

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Publié le 19/10/2019
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À l’occasion de la parution de son dernier ouvrage, le philosophe Alain Finkielkraut s’est confié à la rédaction de Valeurs actuelles . Entretien avec un pessimiste de combat.

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« -Valeurs Actuelles. Que pensez-vous des appels à faire taire Zemmour lancés par des sociétés de journalistes ? Vous-même, quelles sortes de pressions subissez-vous, notamment comme producteur de l’émission Répliques sur France Culture ? 
Autrefois les journalistes défendaient la liberté d’expression contre les empiétements de l’État ; aujourd’hui ce sont des journalistes qui appellent à la censure. Comme l’a écrit Renaud Camus, qui en sait quelque chose : « Ah, où est le bon temps de la presse muselée ? C’était tout de même mieux que la presse muselante ! »

Les listes noires de personnes infréquentables prolifèrent depuis 2002, c’est-à-dire depuis la parution du libelle commandé à Daniel Lindenberg par Pierre Rosanvallon : le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires. Dans son Histoire intellectuelle et politique, 1968-2018, où il réussit le tour de force d’oublier le 11-Septembre et les attentats islamistes de Paris en 2015, Pierre Rosanvallon juge l’ouvrage de Lindenberg « prémonitoire ». C’est sans doute la raison pour laquelle il n’a pas voulu répondre positivement à l’invitation que je lui avais lancée pour Répliques . Il ne souhaitait pas être dérangé, il voulait continuer en paix à ne pas voir ce qui advient.

Mais ce cas reste une exception : malgré la crispation de la vie intellectuelle et avec le soutien entier de ma direction, je réussis, je crois, à faire une émission pluraliste ; je ne dis certes pas tout ce qui me passe par la tête, parce que ce n’est pas conforme à l’idée que je me fais de la parole publique, mais je ne me censure pas.

Le terme réactionnaire est un mot partisan qui vise à disqualifier ceux qu’il désigne

Mais vous êtes régulièrement attaqué. Pensez-vous qu’il existe une hystérisation du débat, et si oui comment l’expliquez-vous ?
Alfred Sauvy a dit : « Le but de la démocratie n ‘est pas de s’entendre mais de savoir se diviser. » Ce savoir a toujours été fragile ; je pense qu’aujourd’hui il se perd. En témoigne l’inflation du terme de réactionnaire : c’est un mot partisan, polémique, qui vise à disqualifier ceux qu’il désigne.

Nous ne saurons nous diviser que si nous admettons que nous sommes tous contemporains, et visiblement c’est très difficile aujourd’hui. Le réactionnaire n’est pas un vivant de plein droit, c’est le survivant déplorable d’un monde condamné ; il arpente le pavé, il encombre la surface de la terre après sa date de péremption. J’aimerais, par exemple, que l’on puisse discuter en France de la question de la “PMA pour toutes” et de la GPA à égalité.

Quel regard portez-vous sur la manière dont a été traité le récent attentat qui a endeuillé la France, au cœur de la préfecture de police de Paris ?
Au lendemain de cet attentat, le journaliste Jean-Michel Aphatie a écrit que pour assurer une meilleure intégration des musulmans de France, il fallait impérativement réviser la loi de 1905. Sous-entendu, et pour reprendre la formule de l’islamologue François Burgat, c’est parce qu’il n’était pas un sujet à part entière que l’auteur de la tuerie est devenu un sujet entièrement à part.

Or Mickaël Harpon n’a subi aucune discrimination de fait de sa couleur de peau, de son handicap ou de sa conversion à l’islam : il travaillait dans le saint des saints de la police, il était un agent administratif habilité “secret-défense”. Et pourtant, il s’est “désavoué” c’est le vocabulaire salafiste de la société française, au point d’assassiner quatre personnes au nom d’Allah.

On reproche au ministre de l’Intérieur Christophe Castaner d’avoir dit, quelques heures seulement après l’attentat, que l’assassin n’avait pas présenté de difficulté comportementale et qu’il n’y avait rien à signaler. Mais c’est précisément ce que la doxa voulait entendre.

Il ne faut jamais se lasser de répéter la phrase de Salman Rushdie : « Quelque chose de nouveau était en train de se produire, la montée d’une nouvelle intolérance. Elle se répandait à la surface de la terre mais personne ne voulait en convenir. Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : islamophobie. » Quand Emmanuel Macron parle d’ « hydre islamiste », cela veut bien dire qu’il nous invite à ne pas nous laisser intimider par ce terme. Mais dans le Libé des historiensparu cette semaine, un article portait sur son appel à la vigilance et cet article dénonçait, précédents à l’appui, cette bouffée paranoïaque. La bataille est loin d’être gagnée.

Pour rester sur la “société de vigilance” réclamée par Emmanuel Macron, pensez-vous qu’il va falloir assumer de discriminer pour se protéger ?
Ce ne sera jamais une discrimination. Il s’agira de se prémunir contre le pire en repérant des comportements en rupture avec nos mœurs et nos principes. Mais cela va être très difficile, parce que nous sommes arrivés au stade de la banalisation de la radicalisation. Tout le monde ne passe pas à l’acte, mais comme l’a dit Élisabeth Badinter, « une seconde société tente de s’imposer insidieusement au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme voire la sécession. » J’ai sous les yeux un article du Monde très révélateur, sur la mosquée que fréquentait Mickaël Harpon. On sait que l’imam de cette mosquée est salafiste, violent, antisémite et qu’il avait été chassé de la mosquée de Sarcelles pour toutes ces raisons. Mais le journaliste écrit : « La mosquée de la Fauconnière n’était néanmoins pas considérée comme un lieu particulièrement à risque au regard de la banalisation du salafisme en banlieue parisienne. » C’est le Monde qui parle ; je n’ai rien à ajouter.

Vous écrivez dans votre livre : « La dénonciation solennelle de l’antisémitisme d’hier et la volonté d’en tirer les leçons pavent la voie à l’antisémitisme qui vient. » Pourquoi cet aveuglement face au nouvel antisémitisme ?

Cette analogie entre moi et Maurras ou entre Zemmour et Drumont fait l’impasse sur la réalité de l’antisémitisme arabo-musulman

Si la presse ou une partie de la presse veut museler Zemmour, et avec lui tous ceux qui ne pensent pas que la France est « un vieux pays d’immigration riche de sa diversité », c’est parce que l’islamophobie, à l’en croire, joue aujourd’hui le rôle qui était autrefois celui de l’antisémitisme, et que la mémoire commande la plus grande fermeté vis-à-vis de ce nouveau racisme. Cette analogie entre moi et Maurras ou entre Zemmour et Drumont fait l’impasse sur la réalité, pourtant flagrante, de l’antisémitisme arabo-musulman. L’individu qui lors d’une manifestation des “gilets jaunes” m’a traité de « sale merde sioniste » et m’a enjoint de rentrer à Tel-Aviv n’appartenait pas à la mouvance fasciste, il ne ressemblait pas aux manifestants décrits par Audiberti qui, le lendemain de la signature des accords de Munich, défilaient sur les Champs-Élysées en hurlant à la figure de certains : « Aux chiottes ! Ordures ! À Jérusalem ! » Mon agresseur ne criait pas “la France aux Français” mais « la France, elle est à nous ! » en brandissant son keffieh.

Venons-en à Greta Thunberg. Vous avez écrit dans Causeur que l’écologisme était devenu le plus gros producteur de prêchi-prêcha, aussi assommant que culpabilisateur.
Je n’ai rien contre Greta Thunberg. Cette pauvre enfant est la victime de ses parents manipulateurs, du système médiatique et de la bêtise des adultes qui en ont fait, pour son malheur, une icône planétaire. L’enfance et l’adolescence sont le moment par excellence du simplisme, de la malléabilité et de l’extase manichéenne. L’urgence écologique demande la connaissance, le sens de la complexité et l’attachement à la beauté du monde. Si tout cela manque, nous aurons, avec la bénédiction de Greta, toujours plus d’éoliennes dans nos campagnes. Ainsi l’écologie, sous couvert d’y remédier, participera à la dévastation de la terre. « Nous ferons nos devoirs quand vous ferez les vôtres », disent les petits gardes verts pour justifier la grève hebdomadaire des cours. Non, il faut aller en classe tous les jours : ce qu’exige notre situation, c’est une éducation de la sensibilité.

Le prêchi-prêcha des écologistes n’est pas à la hauteur

Peut-on dire que l’apocalyptisme écologique est à l’écologie ce que l’antiracisme est à la véritable lutte contre le racisme ?
Je ne le dirais pas en ces termes. Je pense que nous vivons une situation apocalyptique. René Char disait : « Nous sommes plus près du sinistre que le tocsin lui-même. » Les grands fauves sont menacés d’extinction, l’élevage concentrationnaire risque de tuer l’élevage fermier et de faire disparaître les bêtes de nos campagnes, il y a de moins en moins d’oiseaux car il y a de moins en moins d’insectes : il est absolument légitime d’en prendre conscience et de se mobiliser avant qu’il ne soit trop tard. Mais le prêchi-prêcha des écologistes n’est pas à la hauteur. Il me semble par exemple que face au réchauffement climatique et à l’émission de gaz à effet de serre, le nucléaire n’est pas une partie du problème mais une partie de la solution.

Dans un article récent, le Monde célébrait « l’envol des éoliennes en France », qui est en train, disait le journaliste, de rattraper son retard, bien que malheureusement des chasseurs et des élus de droite et d’extrême droite ralentissent encore le mouvement. On fait donc aujourd’hui le jeu de l’extrême droite quand on ne veut pas de ces mastodontes vrombissants qui tuent les oiseaux et les vaches et qui, en plus, sont insupportables aux humains ! Je ne critique pas l’inquiétude, mais de Greta à Extinction Rébellion la forme lamentable qu’elle prend. Tout est saccagé aujourd’hui même la révolte contre le grand saccage.

Vous disiez un jour que la tare constitutive de l’Union européenne, c’était d’avoir construit une Europe dénuée de contenu et de culture ; de la même façon,  beaucoup de gens aujourd’hui envisagent la politique non pas comme porteuse d’un projet mais simplement comme un moyen de ne pas se taper dessus…
Je ne suis pas sûr que la sortie de l’Union européenne soit une solution ; ce qu’il faut impérativement rappeler à l’Europe, c’est qu’elle ne se définit pas exclusivement par des valeurs mais par des choses, des œuvres, des places, des monuments, des bâtiments, des paysages, des mœurs, une certaine manière d’être et de sentir… Bref qu’elle n’est pas seulement une construction, mais une civilisation, et que cette civilisation mérite tous nos soins.

Comment peut-on conjuguer identité nationale et identité européenne ?
À mes yeux, cette conjugaison va de soi. J’ai toujours en tête cet article de Milan Kundera, « Un Occident kidnappé ou la Tragédie de l’Europe centrale » ; l’article commence ainsi : le directeur de l’agence de presse de Budapest, envahie par les chars soviétiques, envoie un télex dans le monde entier, ainsi libellé : « Nous mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe. »L’Europe c’est le maximum de diversité dans le minimum d’espace ; la nation est une création européenne. Je crois précisément que les deux choses vont de pair ; voilà pourquoi, à la différence des souverainistes, je n’oppose pas la nation à l’Europe même si l’État actuel de l’Union européenne m’inspire des sentiments mêlés.

Dans notre roman de l’été, nous vous avons mis en scène en paysan : qu’est-ce que cela vous a inspiré ?
Cela m’a fait très plaisir. J’aimerais finir mes jours à la campagne avec une vache, un cochon, et un chien – ce serait un cochon apprivoisé, en l’occurrence. Mais je ne suis pas sûr de pouvoir réaliser ce rêve et surtout je suis bien trop empoté pour être un paysan ; ce que je soutiens de tout mon cœur, c’est l’alternative de l’élevage fermier à l’élevage industriel, que Jocelyne Porcher appelle « la production animale »

Un mot pour conclure sur votre pessimisme. À la fin de votre ouvrage vous observez que, s’il reste quelques passeurs, les liquidateurs triomphent et que, face à l’islamisme, le nihilisme égalitaire occidental n’a que peu de chances de triompher. Vous venez de nous dire sur l’éducation qu’il était peut-être trop tard…
Oui, il est peut-être trop tard étant donné que les professeurs actuels sont, pour un certain nombre d’entre eux, des produits de l’enseignement de l’ignorance. Alors, je connais des hussards noirs, je connais des professeurs dévoués, exigeants, amoureux des grands textes et de la transmission, mais la fréquentation des salles de profs est souvent pour eux décourageante car c’est là qu’on leur dit par exemple que la dictée, c’est réac, ou que l’interdiction du portable en classe, c’est réac ! Voilà pourquoi en effet, je ne me sens pas très porté à l’optimisme.

Mais la responsabilité d’un intellectuel est de sonner le tocsin, mais aussi d’ouvrir des fenêtres d’espérance…
Je pense qu’il faut absolument continuer à mener des combats d’arrière-garde ; c’est la seule manière de nous préparer un avenir meilleur. »

“À la première personne”, d’Alain Finkielkraut, Gallimard, 128 pages, 14 €.

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