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 » POUR UN GRAND RETOURNEMENT POLITIQUE » PIERRE DE LAUZUN

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30 octobre 2019.

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

Pierre de Lauzun : Pour un grand retournement politique

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Haut-fonctionnaire émérite, essayiste et ancien délégué général de l’Association Française des Marchés Financiers, Pierre de Lauzun vient de publier Pour un grand retournement politique (éditions du bien commun, 2019), essai dans lequel il propose d’arrimer notre action politique à la pensée politique classique afin de sortir de l’impasse du paradigme progressiste.

 

Vous parlez de la nécessité de revenir à la pensée politique classique. Comment la définiriez-vous et à quoi s’oppose-t-elle ?

La pensée politique classique commence avec Aristote, se développe avec saint Thomas d’Aquin et se retrouve encore en bonne partie dans la pensée conservatrice. Elle allie une démarche assez pragmatique sur la manière dont les sociétés fonctionnent – comme interaction assez complexe d’êtres humains qu’il faut arriver à agencer au mieux – avec, de l’autre côté, une exigence de recherche de la vérité ou du bien commun, considéré comme le moyen d’obtenir le meilleur résultat possible dans un contexte donné.

La pensée politique classique s’oppose à ce que j’appelle le paradigme de neutralité, qui émerge au XVIIe siècle, avec notamment Hobbes et Locke en Grande-Bretagne ainsi que la philosophie des Lumières au XVIIIesiècle. Après la guerre des religions, penser le vrai et le bien devient trop compliqué dans une Europe qui s’est déchirée au sujet de la vérité religieuse. On réduit donc le bien commun au plus petit dénominateur commun en partant du principe que chacun fait ce qu’il veut sans nuire à son voisin, l’État ou le marché étant chargé d’arbitrer entre les différentes volontés.

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C’est cette philosophie qui triomphe avec la déclaration des droits de l’homme et du citoyen dont l’article 4 proclame que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». On est alors tout à fait dans le paradigme de l’individualisme libéral. Dans le socialisme, enfin, on retrouve, combinée avec l’idée de solidarité, cette même idée révolutionnaire selon laquelle l’homme se construit et se définit lui-même sans référence à un ordre naturel préexistant. Le socle de cette modernité politique est donc la destruction du bien comme recherche commune de la communauté politique, au profit des droits individuels ou collectifs auto-construits.

Comment passe-t-on du modernisme au post-modernisme à partir des années 60 ? Y a-t-il rupture ou continuité ?

Il y a eu un grand virage dans les années 60 avec le post-modernisme, mais il trouve ses racines dans le modernisme lui-même. En effet, les modernes avaient maintenu au XIXe siècle un certain nombre d’éléments classiques et traditionnels, comme par exemple une conception de la famille ou de la morale encore calquée sur l’ordre classique, l’instituteur laïc enseignant sur ce plan à peu près la même chose que le curé. C’est d’ailleurs ce que disait Jules Ferry pour rassurer la société inquiète de la déchristianisation.

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Mais cela s’opérait sur la base d’une incohérence doctrinale. Car ces républicains maintenaient des éléments classiques sans savoir pourquoi. Ils ne déployaient pas totalement le potentiel révolutionnaire inscrit dans les principes de 1789. La conception de la famille au moment de la Révolution était strictement libérale – un contrat entre deux individus – mais au XIXe siècle on était revenu à une vision plus traditionnelle – disons intermédiaire – de la famille qui maintenait beaucoup d’acquis de la pensée classique, tout en s’inspirant de la doxa révolutionnaire.

Tous les combats menés dans le domaine sociétal ont, pour l’instant, été perdus politiquement par ceux qui les ont menés, le paradigme libéral ne permettant pas de combattre à armes égales avec les tenants du progressisme.

C’est dans les années 60 que l’histoire s’est réaccélérée jusqu’à aboutir aux batailles anthropologiques sur la PMA et la GPA, qui sont finalement dans la droite ligne de la pensée moderne. C’est ce qui explique que tous les combats menés dans le domaine sociétal ont, pour l’instant, été perdus politiquement par ceux qui les ont menés ; le paradigme libéral ne permettant pas de combattre à armes égales avec les tenants du progressisme. C’est comme si vous deviez combattre sur un ring de boxe avec des règles fixées par l’adversaire.

Comment lutter contre le paradigme libéral ?

Déjà, il faut savoir le nommer et le repérer. Par exemple dans cette objection consistant pour les « libéraux » à répondre à tous ceux qui veulent limiter l’hypertrophie des droits individuels : « en quoi ces avancées sociétales vous gênent-elles ? Elles ne vous enlèvent aucun droit mais nous en procurent un de notre côté ». Réflexe parfaitement libéral qui ignore la notion même d’un bien commun qui transcende la liberté de chacun.

Ensuite, il faut pouvoir remettre en cause le paradigme dominant tout en agissant à l’intérieur de ce système tant qu’il prédomine. Un changement de paradigme s’inscrit dans le temps long, mais il faut pouvoir en préparer les conditions. Je pense par exemple à la question de l’enseignement libre. La liberté scolaire devient d’autant plus capitale que la société post-moderniste diverge de plus en plus de la pensée classique. C’est pourquoi il faut des îlots de résistance à la pensée dominante, sans sombrer non plus dans le communautarisme qui est le contraire du bien commun.

Il faut pouvoir remettre en cause le paradigme dominant tout en agissant à l’intérieur de ce système tant qu’il prédomine.

À un niveau plus large, c’est un problème de masse critique et de changement qui ne peut s’opérer que parce qu’une pensée a commencé à infuser en profondeur les esprits et provoquer un point de basculement de la société. Ceci est affaire de circonstances. Regardez les chrétiens sous l’empire romain : ils ne s’opposaient pas au pouvoir de l’empereur mais juste au paradigme idolâtrique selon lequel les pouvoirs religieux et politique sont confondus. Il fallait donc sacrifier aux idoles, ce qu’ils refusaient. D’où leur persécution jusqu’au moment où une masse critique de chrétiens a pu inverser le cours de l’histoire. Il ne tient qu’à nous de nous inspirer de leur action capillaire pour renverser le paradigme progressiste.

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

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