MEMORABILIA

« DÉSORMAIS, TOUT ÉLOGE DE LA CIVILISATION OCCIDENTALE EST SUSPECT »

 

 

Robert Tombs est professeur d’Histoire de France au Saint John’s College de Cambridge, spécialiste du XIXe siècle et de la Commune. Il est notamment co-auteur avec Isabelle Tombs de La France et le Royaume-Uni, des ennemis intimes (Armand Colin) et du bestseller The English and their history (« Les Anglais et leur histoire » – le livre n’est pas encore traduit en français, Penguin Books).

 

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– Dans une conférence intitulée « Pourquoi la civilisation occidentale est notre avenir », vous appelez à protéger notre culture des attaques dont elle fait l’objet. L’idéologie progressiste menace-t-elle la civilisation occidentale ?

Lorsqu’un think tank australien m’a invité à donner cette conférence sur la civilisation occidentale, je ne mesurais pas combien ce thème est controversé en Australie. Pour vous donner une idée, l’Université de Sydney, sous la pression d’un groupe de professeurs, a refusé une donation destinée à créer un Centre d’Études de la Civilisation Occidentale, au motif qu’un tel département s’inscrit à l’encontre des valeurs d’inclusivité et de diversité, promouvoir la civilisation occidentale étant considéré comme raciste, impérialiste, etc. Cette université, qui s’enorgueillit d’un Centre d’Études Moyen-Orientales, a jugé discriminatoire d’enseigner la civilisation occidentale.

Certains acquis essentiels des Lumières, comme le rationalisme, la liberté d’expression, le pluralisme politique, sont menacés par une forme d’idéologie progressiste que nous appelons politiques identitaires ou intersectionnalité : l’idée selon laquelle nos valeurs occidentales constituent une structure globale d’oppression qu’il convient de combattre et de remplacer, de façon arbitraire et capricieuse, selon les desiderata d’une minorité d’activistes. Dans ma conférence, je rappelais qu’un certain nombre de valeurs occidentales sont devenues universelles. Il est absurde de s’en prendre aux fondements de notre culture. C’est irresponsable, destructeur, aberrant et cela va de pair avec une violence intellectuelle interdisant toute confrontation d’idées. L’attitude voltairienne – je me battrai jusqu’à la mort pour que mon opposant puisse s’exprimer – a disparu.

Très peu de politiciens, très peu d’intellectuels (je m’inclus dans cet ensemble) sont prêts à se battre contre cette dérive.

Les politiques identitaires sont narcissiques, manichéennes et déconnectées de la réalité. Si la civilisation occidentale peut être renversée par des idées aussi simplistes, c’est qu’elle n’est pas si solide.

C’est inquiétant. Très peu de politiciens, très peu d’intellectuels (je m’inclus dans cet ensemble) sont prêts à se battre contre cette dérive. Il y a quelques personnes courageuses dans ce pays. Deux noms me viennent à l’esprit : le philosophe Roger Scruton et l’auteur Douglas Murray. Mais ils n’auraient aucune chance d’être embauchés dans une université britannique. Ce sont de grands intellectuels, d’un excellent niveau académique, ayant à leur actif une production intellectuelle remarquable mais ils sont considérés comme ayant des opinions trop tranchées qui ne conviendraient pas à l’image que l’université veut donner d’elle-même.

 

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Roger Scruton utilisait le terme oikophobie pour décrire le dédain des Anglais pour leur culture. Peut-on appliquer cette notion à la civilisation occidentale ?

On observe cette tendance à rejeter notre civilisation en l’accablant de tous les maux, fondée sur un sentiment de culpabilité quant à notre succès, à la domination du monde par l’Europe. L’idée d’une arrogance occidentale dans le passé dont il faudrait aujourd’hui s’excuser. Désormais, tout éloge de la civilisation occidentale est suspect.

L’université de Cambridge a lancé un programme de recherche sur deux ans portant sur ses liens avec l’esclavage. Que pensez-vous de ce projet ?

On copie les Américains. Si la question est : « L’université a-t-elle bénéficié de l’esclavage ? », la réponse est évidemment oui. Toutes les institutions européennes ont bénéficié, directement ou indirectement, des revenus d’industries esclavagistes (sucre, coton, tabac). Ce qui caractérise Cambridge, ce sont ses actions contre l’esclavage. En 1785, le vice-chancelier de l’université a lancé ce sujet d’étude : « Peuton réduire des hommes en esclavage contre leur volonté ? ». L’étudiant Thomas Clarkson (1760-1846) a reçu un prix pour son essai, après quoi il n’a cessé de militer pour l’abolition de l’esclavage. En 1789, un jeune député Tory, William Wilberforce, également diplômé de Cambridge, a mené aux Communes une campagne contre la traite négrière qui a conduit à l’abolition. Donc, si l’université a reçu de l’argent d’industriels ayant bâti leur fortune sur le commerce des esclaves, elle a aussi été très active pour bannir l’esclavage. Seulement, ce programme de recherche étant diligenté dans le cadre « d’initiatives sur l’égalité des races », l’objectif est de s’auto-flageller et de clamer : « regardez comme nous sommes devenus vertueux ». Ça n’est pas un projet académique, c’est une opération de relations publiques.

Maintenant, s’il faut se dédouaner d’avoir profité du travail servile, souvenons-nous que l’université a, pendant des siècles, bâti sa fortune en exploitant les serfs anglais bien plus que les esclaves des plantations. Or les descendants des serfs – la classe populaire anglaise – sont les moins représentés parmi les étudiants de Cambridge. Mais créer des bourses pour les enfants de la classe ouvrière de Liverpool, c’est moins médiatique.

À l’issue de ce programme, à l’automne 2021, l’université envisagera des réparations.

Ce serait une bonne idée de proposer des bourses pour les étudiants africains, non par souci de réparations, mais parce que nous n’avons plus d’étudiants africains. C’est dommage. Maintenant, s’il faut se dédouaner d’avoir profité du travail servile, souvenons-nous que l’université a, pendant des siècles, bâti sa fortune en exploitant les serfs anglais bien plus que les esclaves des plantations. Or les descendants des serfs – la classe populaire anglaise – sont les moins représentés parmi les étudiants de Cambridge. Mais créer des bourses pour les enfants de la classe ouvrière de Liverpool, c’est moins médiatique.

Des étudiants d’Oxford ont voulu déboulonner la sculpture du magnat minier Cecil Rhodes aux cris de « Rhodes doit tomber ». Des Américains s’en prennent aux statues du Général Lee ou de Christophe Colomb. Comment doit-on choisir nos figures historiques dans l’espace public ?

La carrière de Cecil Rhodes n’est pas blanc-bleu. Aujourd’hui, on n’érigerait pas une statue de Cecil Rhodes. Le collège en question n’a pas cédé et la sculpture demeure. Malheureusement, ils ont été incapables de prendre une position de principe. Pour ce qui est des figures historiques dans l’espace public, je ne suis pas convaincu de leur rôle dans la transmission de l’histoire. On traverse sans arrêt Trafalgar Square. Je serais incapable de vous dire les statues qui s’y trouvent. Personne ne sait qui est représenté, à part pour la statue de Nelson !

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L’histoire est un apport occidental attribué à Thucydide qui souhaitait que ses travaux constituent « un trésor pour toujours plutôt qu’une production d’apparat pour un auditoire du moment » (Histoire de la guerre du Péloponnèse, L 1, Ch 22). Sommes-nous dépossédés de ce trésor ? L’histoire est-elle manipulée par les idées du moment ?

Lorsque vous regardez les intitulés des mémoires de recherche, vous constatez à quel point sont privilégiés l’histoire culturelle, les sujets relatifs au genre. La recherche s’est déplacée sur ces terrains-là. Je suis vieux, ma carrière est derrière moi. À l’époque nous entreprenions des recherches sur l’histoire de l’Europe, le nationalisme, la montée d’Hitler, l’holocauste, les causes de la Première guerre mondiale… L’histoire mondiale est mise en avant mais personne ne proposera un doctorat sur l’industrialisation en Inde sous domination anglaise dans les années 1880, ce serait pourtant un sujet passionnant. Je constate une espèce de ramollissement : on privilégie des sujets marginaux, aux dépens de l’histoire politique, économique ou sociale.

Vous voulez dire que l’idéologie progressiste avec ses impératifs de « justice sociale » entrave la recherche historique ?

Il s’opère une forme d’auto-censure ; un chercheur ne prendra pas le risque de fouiller un sujet qui n’entre pas dans les clous du politiquement correct. Le seul exemple, à ma connaissance, est celui du professeur Nigel Biggar, qui a créé à Oxford un programme de recherche sur l’idée d’empire depuis l’antiquité jusqu’au XXe siècle. Il s’est entouré de grands érudits. On a voulu interdire son projet à coups de pétitions et de tribunes dans la presse. Pourquoi ces protestataires sont-ils si paranoïaques ? Quelles sont ces forces obscures qu’ils prétendent combattre avec tant de hargne ? Il s’agit de montrer qu’on est du bon côté.

À l’époque l’impérialisme était une idée progressiste. Jules Ferry en est le meilleur exemple. Or aujourd’hui on cultive une vision édénique des sociétés pré-coloniales. Si les Européens n’étaient pas arrivés, tout aurait été merveilleux, en conséquence de quoi nous devons nous excuser.

Quand Emmanuel Macron, en campagne présidentielle, qualifie la colonisation française de crime contre l’humanité (Alger, février 2017), qu’en pensez-vous ?

Les hommes politiques aiment s’excuser, façon de sentimentaliser le passé sans s’interroger sur le contexte. Je ne sais plus qui disait : « Il s’agit d’excuses prononcées par des gens qui n’ont pas commis les actes en question, à l’intention de gens qui n’en ont pas souffert ». Début octobre, Laura Clarke, haut-commissaire britannique en Nouvelle Zélande, s’est excusée pour les Maori tués lors de l’expédition du Capitaine Cook. Un historien sérieux s’interrogerait sur la tragédie de Cook, figure des Lumières, désireux d’établir des relations amicales avec des populations inconnues et finalement le payant de sa vie. Même avec les meilleures intentions, le contact entre civilisations peut mal tourner car on ne se comprend pas. S’excuser n’a pas de sens. Mais bien sûr, ces excuses dépassent l’expédition de Cook. On demande pardon pour l’impérialisme. Or si Cook n’avait pas découvert la Nouvelle Zélande, les Maori auraient pu voir arriver sur leurs côtes des gens bien plus indésirables. Les historiens se doivent d’expliquer que les choses ne sont pas si simples. À l’époque l’impérialisme était une idée progressiste. Jules Ferry en est le meilleur exemple. Or aujourd’hui on cultive une vision édénique des sociétés pré-coloniales. Si les Européens n’étaient pas arrivés, tout aurait été merveilleux, en conséquence de quoi nous devons nous excuser.

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Pourquoi l’Histoire est-elle un pilier de la civilisation occidentale ?

L’Histoire est essentielle dans le débat politique où les allusions au passé sont permanentes. À propos du Brexit, les politiciens se réfèrent sans arrêt à la guerre civile, à Charles Ier, à la Déclaration des droits de 1689, à la Glorieuse Révolution, à la souveraineté parlementaire, etc. Sans connaissances en histoire, le public est facilement manipulable. On leur dit que telle pensée est fasciste mais s’ils ne savent pas ce que c’est que le fascisme… L’inculture historique appauvrit le débat démocratique quand il ne le rend pas tout bonnement impossible. L’enseignement de l’Histoire permet la solidarité. Accorder de la valeur à certaines notions comme la liberté d’expression ou le rationalisme suppose d’en comprendre l’histoire, de savoir d’où elles viennent. Ceci nous ramène à l’importance de la civilisation occidentale.

Un journaliste m’a demandé si c’était un livre patriotique. En tout cas, ça n’est pas un livre anti-patriotique, ce qui est remarquable par les temps qui courent. Je m’attendais à de mauvaises critiques. Il n’y en a eu que de bonnes. J’en déduis qu’il y a un désir du public de lire une histoire nationale qui ne soit pas que négative.

La mémoire collective fonde l’identité nationale. C’est ce qui vous a conduit à écrire Les Anglais et leur histoire ?

J’ai consacré ma carrière à l’Histoire de France. J’ai voulu écrire un livre sur le Royaume-Uni, pour changer. Mais je n’avais ni le temps ni l’énergie d’écrire sur l’Écosse, l’Irlande, le Pays de Galles. Avec le nationalisme écossais et les questions européennes qui devenaient de plus en plus prégnantes, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’écrire sur l’Angleterre. Et ce livre a changé ma vie. Subitement, j’étais interviewé à la télévision, contacté par les journaux pour écrire des tribunes, expliquer mon travail. Un journaliste m’a demandé si c’était un livre patriotique. En tout cas, ça n’est pas un livre anti-patriotique, ce qui est remarquable par les temps qui courent. Je m’attendais à de mauvaises critiques. Il n’y en a eu que de bonnes. J’en déduis qu’il y a un désir du public de lire une histoire nationale qui ne soit pas que négative. J’ai reçu de nombreuses lettres de lecteurs, j’ai senti chez eux une soif d’en apprendre davantage et le besoin de se dire qu’ils n’avaient pas à rougir de leur Histoire.

 

 

Propos recueillis par Sylvie Perez

 

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