MEMORABILIA

Loi Avia: une dérive ?…

 

Loi «contre la haine sur internet»: intention vertueuse et texte liberticide

Tribune par Jean-Philippe Vincent

Le Figaro, 16 décembre 2019.

 

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Dans la seconde partie de La Démocratie en Amérique (1840), Alexis de Tocqueville écrivait: «J’aurais, je pense, aimé la liberté dans tous les temps ; mais je me sens enclin à l’adorer dans le temps où nous vivons.»Si Tocqueville revenait aujourd’hui parmi nous, il est presque certain qu’il serait consterné et même terrifié par la dérive illibérale des démocraties occidentales.

Dans ce long déclin de la liberté, la proposition de loi Avia, examinée aujourd’hui au Sénat, ajoute une nouvelle pierre à l’édifice de l’antilibéralisme, il nous fait avancer sur la route de la servitude.

Certains ont pu soutenir que ce texte ne méritait ni l’excès d’honneur ni l’excès d’indignité qui lui sont faits. Il est en tout cas révélateur d’une pensée médiocre et non exempte de conséquences nocives. Pour cette raison, la proposition de loi mérite qu’on s’y attache, car elle révèle quelques sérieuses défaillances de la pensée, en France et dans le monde occidental.

 

Ce texte entend endiguer la haine en épurant ses prétendus «supports», les plateformes numériques et autres réseaux sociaux. Il est vrai que, chez certains internautes, s’expriment les plus bas instincts. Mais la proposition de loi laisse de côté d’importantes questions.

En premier lieu, la haine peut-elle être parfois justifiée? Jadis, des hommes courageux ont haï le nazisme. Naguère, d’autres hommes courageux et parfois les mêmes ont éprouvé à l’égard du communisme une totale aversion qui a été taxée par certains, notamment Sartre, de haineuse. Ces hommes et ces femmes étaient-ils blâmables? Certes non: on leur doit même, en partie, la liberté dont nous jouissons aujourd’hui. Il est possible que si le dispositif de la loi Avia avait existé dans les années 1940-1970, des auteurs comme Boris Souvarine, Viktor Kravchenko et Raymond Aron auraient été censurés au motif d’un prétendu contenu haineux à l’égard du marxisme et du socialisme réel.

Cela donne à réfléchir. On a l’impression, en lisant certaines dispositions du texte, que nous revenons à l’époque de Charles X, en un temps (pourtant assez libéral) où l’on créait une loi contre le blasphème et une autre contre les cris et écrits séditieux. Laetitia Avia émule de Charles X, «roi ultra», voilà qui est cocasse.

Le débat sur la proposition de loi à l’Assemblée a donné lieu à une véritable casuistique sur les haines que l’on devait considérer comme répréhensibles. Un inventaire à la Prévert a eu lieu dans l’hémicycle: «agribashing», propos homophobes et sexistes, apologie du proxénétisme, du harcèlement sexuel, du racisme et de l’antisémitisme, etc.

Mais il y a une haine qui n’est pas interdite et qui est même d’une certaine façon encouragée, c’est celle de l’Européen moyen. Le citoyen ordinaire français, cet homme prudent, goûtant une liberté modérée, raisonnablement amoureux de son bien-être, allant à la messe une fois dans l’année à Noël, à l’aise avec le passé de son pays, ne se sentant coupable ni de la colonisation ni du réchauffement climatique. La haine qui s’exprime le cas échéant contre cet Européen lambda, ce Français ordinaire, n’est nullement blâmée.

La proposition de loi Avia est également révélatrice d’une autre dérive: si on essaye de définir ce qu’il est condamnable de haïr, on est dans l’incapacité de préciser au nom de quelle conception du Bien on procède ainsi.

Or toute la philosophie occidentale, depuis Aristote et Platon, a été construite autour de la recherche du Bien. Mais cette perspective est aujourd’hui abandonnée, comme l’a fait remarquer le philosophe écossais Alasdair MacIntyre dans son livre Après la vertu.

L’homme moderne a abandonné la recherche d’un Bien qui soutiendrait la justice et lui donnerait sa légitimité. Que reste-t-il, alors? Une forme de justice très appauvrie qui se résume comme suit: est immorale et injuste toute pensée ou action qui introduit une discrimination.

Dans cette perspective, tout se vaut et tout est permis, sauf une chose: établir des distinctions au nom de valeurs, faire des discriminations au sens désormais assigné à ce terme. C’est le monde de «l’égalité par défaut», pour reprendre la formule du professeur Philippe Bénéton.

Dans ce monde du relativisme absolu où toute valeur est récusée parce que la notion du Bien a disparu, il n’est même plus possible de hiérarchiser au sein des «contenus haineux»: le harcèlement sexuel ou les insultes homophobes sont aussi blâmables que l’apologie d’un crime. Toutes les haines se valent et toutes méritent d’être également condamnées, sans établir de priorités ni de hiérarchies.

Nous voilà rendus, en définitive, à ce que José Ortega y Gasset (1883-1955) appelait «l’homme masse», animé par ce que Michael Oakeshott (1901-1990) dénommait «la morale de l’anti-individualisme». Pour cet homme animé de cette morale, la fonction du gouvernement n’est pas de pourvoir à une sage et modérée administration des affaires humaines, mais d’égaliser par tous les moyens et dans un seul but: faire de l’autre la simple réplique de lui-même, afin que soit masquée son incapacité à assumer son autonomie morale, politique et économique.

Des dispositifs comme celui de la proposition de loi Avia substituent au progrès intellectuel et moral qui doit être l’expérience de tout homme de bonne volonté une suite d’interdits qui lui évitent de penser et font de lui un majeur incapable.

Sous des apparences bénignes, le débat actuel est donc très sérieux, et même décisif. À force de vouloir normaliser la pensée de tous, on finit par faire de la loi le «fléau du bien». Les nouveaux vertueux qui s’y emploient ont oublié que même la vertu doit être modérée.

Rien ne remplacera jamais le «risque de la liberté».

* Ancien élève de l’ENA, maître de conférences à Sciences Po, où il enseigne l’économie des grandes questions démocratiques, Jean-Philippe Vincent est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués, en particulier «Qu’est-ce que le conservatisme? Histoire intellectuelle d’une idée politique» (Les Belles Lettres, 2016). Il a également publié «Éthiques de l’immigration» (Fondapol, 2018).

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