MEMORABILIA

L’armée est-elle sûre ?…

 Ces militaires français devenus djihadistes

EXCLUSIF – Au Proche-Orient ou en France, une trentaine de soldats ont choisi de retourner leurs armes contre leur pays.

Le Figaro 17 décémlbre2019.

– Anciens légionnaires arrêtés pour des projets d’attentats en France, ex-paras ou commandos devenus chefs d’unités combattantes de Daech… Le dernier rapport du Centre d’analyse du terrorisme (CAT, présidé par Jean-Charles Brisard) sur «Les militaires et le djihad» ne manque pas d’éléments troublants. En juin dernier, la mission d’information des députés LR Éric Diard et LREM Éric Pouillat sur «Les services publics face à la radicalisation» notait: «En ce qui concerne les anciens militaires, le nombre de ceux ayant rejoint les filières du djihad est de l’ordre d’une trentaine» depuis les années 2012-2013. Un nombre infime au regard des effectifs, mais une réelle menace si l’on imagine l’impact d’un attentat perpétré par de tels profils.

 

Manon Chemel, auteur du rapport du CAT, a notamment documenté 23 cas d’anciens militaires «identifiés au sein d’organisations terroristes (majoritairement Daech, NDLR) ou impliqués dans des projets d’attentats». Premier constat: sur ces 23 fous de Dieu ayant porté l’uniforme l’espace de quelques mois ou de plusieurs années, on compte nombre de convertis (un peu moins d’une dizaine). Dix sur 23 ont par ailleurs servi dans des unités d’élite des trois armes: Légion étrangère, chasseurs parachutistes, commandos de l’air, fusiliers marins, parachutistes d’infanterie de marine, infanterie de marine… Le reste a essentiellement servi dans l’armée de terre, à l’exception d’un dans la marine et d’un autre dans l’armée de l’air. Ils ont bien sûr tous bénéficié d’une initiation plus ou moins poussée au maniement des armes, des explosifs et des techniques de combat. Autant d’éléments qui expliquent, comme le souligne le CAT, que l’armée «constitue une cible de recrutement stratégique pour des groupes terroristes» et que les anciens militaires «représentent des atouts incontestables pour ces groupes».

Une partie de ces hommes a rejoint les terres de djihad, en occupant parfois des postes stratégiques au sein des groupes terroristes, et d’autres, les fameux «velléitaires» n’ayant pu faire le voyage, ont projeté des attentats notamment contre des militaires ou des sites militaires.

«Des postes stratégiques»

Comment d’anciens soldats ayant servi sous le drapeau tricolore ont-ils fini par combattre sous la bannière de ceux qui haïssent la France? Le CAT souligne, comme c’est souvent le cas en matière d’islam radical, que, au-delà de l’adhésion à une idéologie mortifère, les parcours, les motivations, diffèrent souvent selon les individus. «Pour certains, note le rapport, la radicalisation s’est opérée une fois qu’ils ont intégré dans les rangs de l’armée française, pour d’autres elle a débuté une fois qu’ils ont quitté l’armée. Toutefois, pour certains, leur projet de partir faire le djihad était établi avant leur recrutement.»

Ce fut le cas du Charentais Boris V., alias Younous le déserteur, engagé dans les commandos de l’air pour acquérir une expertise et la mettre au service du djihad. L’homme aurait été tué en 2016 près d’Alep. À l’inverse, Erwan G., natif de Redon (Ille-et-Vilaine), se serait radicalisé après son passage au 1er régiment de chasseurs parachutistes. Ayant gagné la Syrie en 2013 puis de retour en France, il a été condamné cette année en appel à une peine de onze ans de détention. Mehdi H., cinq ans dans l’infanterie et une «opex» en Afrique, a refusé en 2008 de se rendre en Afghanistan car il ne voulait pas tuer de musulmans. Ciblé par le renseignement militaire, il quitte l’armée en 2009 puis tente de gagner l’Afghanistan. Arrêté au Pakistan en 2012 avec plusieurs Français, dont un cadre historique d’al-Qaida, il est condamné à Paris à cinq ans ferme en 2014.

 

Certains de ces hommes, rappelle le CAT, ont, grâce à leur expérience, obtenu «des postes stratégiques au sein des organisations terroristes». Ce fut le cas d’Abdelilah H., ancien légionnaire étant notamment parti en opex en Afghanistan et dont le sort reste incertain. Il a pu créer sa propre katiba (brigade), dont ont fait partie des terroristes du Bataclan. Osama S., ancien militaire originaire de Nîmes, a, lui, rejoint la police islamique à Raqqa et été utilisé par la propagande de Daech, comme ce fut le cas de l’ancien chasseur parachutiste Erwan G. pendant son séjour dans cette zone.

Les «velléitaires» représentent un danger tout aussi réel. En 2015, Rodrigue da S., Franco-Togolais converti et ancien chasseur parachutiste, voulait commettre un attentat contre des policiers ou des militaires. La même année, Djebril A., ancien matelot de première classe, voulait décapiter l’officier commandant un sémaphore où il avait servi. En 2017, Alain F., dix ans dans l’armée de terre, était interpellé, armé et en tenue de combat, alors qu’il voulait attaquer une base aérienne.

Le phénomène n’épargne même pas les vieux troupiers. En novembre, la DGSI interpellait ainsi Frédéric R., un ex-légionnaire sexagénaire. Converti à l’islam, l’homme voulait aider un groupe de jeunes (18 à 28 ans) terroristes en puissance. L’intéressé se proclamait être un soldat de Daech, en guerre contre les militaires français…


Un phénomène apparu en Bosnie et en Afghanistan

Avec le conflit syro-irakien, le djihadisme est devenu un phénomène de société, voyant des milliers de départs de combattants en zone syro-irakienne en quelques années, contre quelques centaines en Afghanistan entre 1989 et 2001 et une poignée en Bosnie ou dans le Caucase russe.

Mais ce djihadisme, touchant les armées comme les autres corps constitués, a un passé, et les ex-militaires djihadistes d’aujourd’hui ont des prédécesseurs venus tout droit d’une France où le service militaire était encore en vigueur, où le djihad et l’islamisme semblaient choses obscures, exotiques et lointaines.

Le premier d’entre eux, Lionel Dumont, purge aujourd’hui une peine de 25 ans de réclusion criminelle pour son rôle dans les exactions du gang des islamo-braqueurs de Roubaix en 1996 (deux braquages, une tentative d’attentat à la voiture piégée). Au début des années 1990, il a effectué son service dans l’infanterie de marine puis est parti en opex en Somalie. Revenu à la vie civile, converti à l’islam, il se radicalise et gagne la Bosnie-Herzégovine en 1994 pour y combattre les Serbes dans le bataillon des moudjahidins arabes. À son retour, il se lance dans l’équipée sanglante du gang de Roubaix puis parvient à s’enfuir en Bosnie. Arrêté, il s’évade d’une prison de Sarajevo en 1999 et ne sera repris qu’en 2003 après une cavale au Japon et en Malaisie.

 

Deux autres anciens appelés ont également défrayé la chronique de l’islam radical en rejoignant quant à eux l’Afghanistan quelques années plus tard. Hervé Djamel Loiseau effectue son service militaire dans l’infanterie en Alsace, où ce fils d’un musulman non pratiquant et d’une catholique poursuit sa radicalisation en fréquentant une mosquée locale. Au retour d’Alsace, son père note son basculement dans l’islam radical. En 1998, Hervé Djamel est impliqué dans un projet d’attentat pendant la Coupe du monde de Football. Il est condamné en 2000 à un an de prison dont huit mois avec sursis pour «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste». Mais il a déjà rejoint les camps d’al-Qaida en Afghanistan. En décembre 2001, on retrouve son corps gelé à quelques kilomètres de Tora Bora, refuge d’al-Qaida en Afghanistan.

Autre «appelé du djihad», David Vallat présente la particularité d’être aujourd’hui l’un des rares djihadistes se présentant comme «repenti». Il a effectué son service en 1991 dans les chasseurs alpins. Deux ans plus tard, il tente de gagner la Bosnie puis rejoint l’Afghanistan en 1994. De retour en France en 1995, il créera une cellule islamiste et sera condamné en 1998.

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Radicalisation: confrontée à l’émergence de ces profils, l’armée renforce sa vigilance

– Avec une Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD) renforcée après les attentats de 2015, le criblage des militaires potentiels est sévère.

Le Figaro.

Le rapport parlementaire sur «les services publics face à la radicalisation», publié en juin, notait que «par essence, l’institution militaire est peu permissive, ne laissant ainsi que peu de place à des comportements incompatibles avec le service de la nation et les valeurs républicaines». Mais il appelait à «ne pas baisser la garde, compte tenu de la gravité des conséquences que pourrait avoir un passage à l’acte de la part d’un individu ayant reçu une formation au métier des armes».

 

En charge de ce problème, la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), précisait aux députés que «le niveau de la menace du fait de la radicalisation liée à l’islam djihadiste sunnite au sein du ministère des Armées est aujourd’hui considéré comme faible, à la fois du fait du profil mais également du volume du personnel concerné», la DRSD précisant travailler «actuellement sur quelques cas présentant des signaux faibles et ne montrant pas de dangerosité immédiate ou de velléité de départ via des filières djihadistes».

En 2016, le général Jean-François Hogard, alors patron de la Direction de la protection et de la sécurité de la Défense (DPSD, devenue la DRSD la même année) expliquait à une mission de l’Assemblée sur «la présence et l’emploi des forces armées sur le territoire national» que sa direction suivait en priorité «une cinquantaine de dossiers de radicalisation», le général tenant à préciser que «le traitement des signalements doit être prudent, car il faut éviter de stigmatiser certaines personnes, faute de quoi on risque de les pousser dans les bras de l’ennemi»

Un «rétro-criblage» des militaires déjà en poste

Reste que, face au danger, et avec une DPSD/DRSD renforcée après les attentats de 2015, le criblage, qui concerne aussi ceux qui veulent rejoindre la réserve nationale, est sévère. Un engagé potentiel est ainsi l’objet d’un «contrôle élémentaire» (avec examen du casier judiciaire, des fréquentations du candidat…) conduit par les personnels du Centre national des habilitations défense, dépendant de la DRSD. Quand on signale à la DRSD le cas d’un militaire en poste, une enquête «d’environnement» est alors menée. Elle peut être déclenchée par l’apparition de «signaux faibles» (changement de discours, de comportement, aspect physique différent, changement d’alimentation). Si le risque est avéré, les armées peuvent décider de résilier un contrat ou même de radier l’intéressé des cadres. Mais aussi de prendre d’autres mesures (mutation, interdiction d’opérations extérieures, confiscation des armes…).

 

La loi Silt, visant à renforcer la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, permet également un «rétro-criblage» des militaires déjà en poste avec la création par un décret de 2018 d’un conseil, qui ne s’est encore jamais réuni, présidé par un conseiller d’État et comprenant quatre officiers généraux des trois armées et de la gendarmerie, le directeur des ressources humaines du ministère des Armées, un officier général représentant la force armée ou de la formation rattachée dont relève le militaire en cause et un contrôleur général des armées.

En 2019, les «représentants de l’institution militaire» entendus à l’Assemblée nationale indiquaient toutefois que «les cas de suspicion de radicalisation étant souvent traités soit au moment du recrutement, soit par le biais du non-renouvellement de contrat», ce conseil «pourrait n’être jamais consulté». Enfin, au sein de l’armée de terre, une chaîne des officiers de protection du personnel est chargée de transmettre rapidement aux cadres des différents régiments les informations concernant des profils potentiellement radicalisés.

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