MEMORABILIA

« Le projet collectif de l’Occident : disparaître »…Olivier Babeau.

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Par: Olivier Babeau

Le Figaro, 29 décembre 2019.

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/le-nouveau-projet-collectif-des-occidentaux-disparaitre-sans-laisser-de-trace-20191229

 

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«Le nouveau projet collectif des Occidentaux: disparaître sans laisser de trace»

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Sous couvert de vouloir diminuer notre empreinte carbone, l’idée même de laisser une trace de sa vie se trouve dévaluée dans les pays occidentaux, s’inquiète l’essayiste Olivier Babeau, président du think-tank l’Institut Sapiens.

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– Le nouveau mobilier urbain de la ville de Paris tranche résolument avec les colonnes Morris et les élégants lampadaires d’antan.

Les bancs sont constitués d’un tronc d’arbre à peu près brut étendu sur l’asphalte comme le reliquat surréaliste d’une coupe forestière en pleine ville. Un choix qui n’est pas seulement esthétique, mais aussi philosophique.
Il trahit l’esprit de notre époque.

L’idée est bien sûr de voir le banc se dégrader rapidement, ce qui permettra au bout d’une ou deux années de le transformer en compost ou de l’employer à un quelconque usage écologiquement vertueux.

Quel est le message en filigrane derrière le choix de ces laids bouts de bois? Il s’agit de s’inscrire en opposition frontale à tous les artefacts créés par l’homme. Les éléments naturels sont choisis pour minimiser la trace que nous laissons.

La préoccupation environnementale prend aujourd’hui la forme du souci constant de minimiser son «empreinte».

Au-delà du carbone, ce sont plus généralement toutes les traces du passage des êtres humains sur terre qui sont vouées à disparaître, y compris celles qui ne sont pas une menace pour l’écosystème.

C’est une nouveauté frappante de notre temps.

Le nouveau grand projet, c’est de ne pas en avoir.

Olivier Babeau

Dans l’Antiquité, il était essentiel pour chacun de laisser derrière soi des gens capables d’évoquer votre souvenir. On pensait que le mort conservait une forme d’existence aussi longtemps que quelqu’un se souvenait de lui.

La recherche de la gloire était moins une vaine quête dictée par l’orgueil que le moyen très commode de devenir immortel. Tous les grands dirigeants, des pharaons aux présidents de notre République en passant par les rois, n’étaient préoccupés que de laisser les traces les plus éclatantes possible de leur règne ou de leur mandat.

Le simple citoyen lui-même, autrefois, se rêvait bâtisseur. Il souhaitait, comme l’avait écrit le jeune Berlioz, «laisser sur la terre quelques traces de son existence». Édifier une œuvre artistique en était le moyen.

Proust aura écrit la sienne, on le sait, comme une «cathédrale de mots». Les cathédrales, d’ailleurs, ne sont-elles pas aussi le produit du désir de leurs bâtisseurs d’envoyer à travers les siècles le témoignage de leur foi?

Laisser une trace, en bref, était la grande affaire des âges antérieurs. Il n’y avait rien de plus beau ni de plus enviable que de marquer son temps et la terre de son passage.

Le nouveau grand projet, c’est de ne pas en avoir. On revendique l’insignifiance. On «design» le rien. On organise le vide. À l’image, finalement, d’une époque qui ne croit plus depuis longtemps dans l’une de nos religions révélées, et qui a récemment perdu sa foi dans le bien-être matériel.

Notre ferveur s’est réfugiée dans le culte de Gaïa. Un culte particulièrement naïf qui fantasme une dichotomie parfaite entre la nature et la culture. Il ignore que tant de choses dans notre environnement ont déjà été façonnées par des milliers d’années d’efforts humains: les paysages, les fruits (qui n’existaient pas à l’état naturel sous leur forme actuelle), les animaux (les chiens sont des loups sélectionnés)…

Le culte de Mère nature veut aussi ignorer tout ce que notre bien-être actuel doit à des milliers d’années d’effort pour contrecarrer la nature et s’abstraire de ses nécessités.

Le citoyen bien-pensant du XXIe siècle ne souhaite plus être conquérant de rien.

Olivier Babeau

Le projet écologique est fondé sur une forme extrême de conception rousseauiste du monde: la société ne pervertit pas seulement l’homme, naturellement bon ; c’est l’homme lui-même qui pervertit la nature par sa seule existence. L’homme serait une sorte de virus sur terre, et toute trace humaine une forme de dépravation de la nature.

Même les traces de pas sur la neige d’une montagne sont ainsi vécues comme une forme d’agression. Il s’agit d’ensauvager à présent ce monde que l’être humain a eu tant de mal à civiliser.

Le citoyen bien-pensant du XXIe siècle ne souhaite plus être conquérant de rien.

Quand ils n’étaient pas des colonisateurs, les grands conquérants d’hier, pense-t-il, n’étaient après tout que des briseurs de l’harmonie originelle. Il culpabilise de tout ce qu’ont fait ses prédécesseurs et voudrait, presque littéralement, rentrer sous terre.

Un bon citoyen, à la limite, est un citoyen mort qui n’encombre plus l’atmosphère avec sa respiration. La crémation ne suffit d’ailleurs plus: la dernière trouvaille est de proposer de transformer notre corps en compost. Une façon de s’excuser des nuisances de notre vie pour au moins gagner une utilité post mortem.

Que peut-il advenir d’une civilisation qui ne voit aucun objectif plus digne que de s’abolir? Quelle force peut-il rester à une société qui rêve de s’éteindre en silence?

La volonté de supprimer l’empreinte n’est que le prolongement logique d’une volonté de nier l’héritage, ce générateur d’inégalités impossibles à compenser. Habités du fantasme puéril – et dangereux quand nous en avons les moyens technologiques – d’omnipotence, nous ne voyons pas de paradoxe à vénérer la nature tout en affirmant que tout n’est que culture. Nous sommes entrés dans l’ère de la fluidité, qui prétend que tout se choisit.

À l’individu sans racines ni attaches correspond une existence qui ne veut laisser nulle trace.

Un individu interchangeable est jetable et recyclable. Une ride éphémère à la surface d’un lac. Un accident de l’Histoire réduit à l’état de note de bas de page dans le grand livre de la vie.

Cette conception, notons-le néanmoins, semble circonscrite à un Occident las de trop de paix et de prospérité.

Réjouissons-nous: d’autres peuples moins dépressifs et décidés à marquer la terre de leur sceau se feront un plaisir de nous aider à réaliser notre souhait.

 

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Dernier ouvrage paru: «Éloge de l’hypocrisie» (Éditions du Cerf, 2018).

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