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Lybie: « Guerre par procuration » ? IRIS

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Libye : un nouveau théâtre de « guerre par procuration » ?

Interview
23 décembre 2019
Le point de vue de David Rigoulet-Roze
Institut de Relations Internationales et Stratégiques.
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En proie à une guerre civile depuis plus de cinq ans, la Libye est plus que jamais au centre des tensions, avec la Turquie, soutenant le président al-Sarraj, et l’Égypte, soutenant le maréchal Haftar, se menaçant mutuellement d’intervenir. Quels sont les enjeux de cette crise libyenne ? Le point de vue de David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’IRIS.

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– Où en est la situation en Libye? Y a-t-il un camp qui prend le dessus sur l’autre entre celui de Fayez al-Sarraj et celui du maréchal Khalifa Haftar?

La situation en Libye demeure d’une grande confusion aujourd’hui. Il y a en réalité deux « légitimités » revendiquées de manière contradictoire qui s’affrontent.

C’est, d’abord, celle de Fayez al-Sarraj, désigné Président – en même temps que Premier ministre – du Conseil présentiel du Gouvernement d’union nationale (Government of National Accord/GNA) ou gouvernement d’entente nationale de l’État de Libye et ce, en vertu des « Accords de Skhirat » signés le 17 décembre 2015, sous les auspices de l’ONU, entre les deux autorités rivales, à savoir la majorité des membres du « Congrès général national » initial réunis au sein d’un Haut Conseil d’État et ceux de la « Chambre des représentants », siégeant respectivement à Tripoli (à l’Ouest) et à Tobrouk (à l’Est). Cela signifie que Fayez al-Sarraj bénéficie, théoriquement parlant, du soutien de la « communauté internationale », précisément en tant que représentant de ladite « légalité internationale ». Il a pris ses fonctions – non sans difficulté – en mars 2016, car la réalité de son pouvoir dépend très largement du bon-vouloir des milices armées, le plus souvent islamistes, des villes côtières de la Tripolitaine, comme celle de Misrata – noyau dur de la coalition islamiste Fajr Libya -, milices qui ont participé au renversement du colonel Mouammar Kadhafi à l’été 2011.

C’est, par ailleurs, une autre « légitimité » préemptée et incarnée par le maréchal Khalifa Haftar, ancien officier de l’armée du colonel Mouammar Kadhafi, devenu un militaire en rupture de ban dans les années 1980. Revenu d’exil après la révolution de 2011, il est rapidement l’un des chefs militaires qui s’affirme en Cyrénaïque, avant d’être nommé d’abord, en mars 2015, commandant en chef d’une « Armée nationale libyenne » par la « Chambre des représentants » de Tobrouk, puis en septembre 2016 « maréchal » – titre inédit en Libye – de ladite ANL qui réunirait entre 25 000 (selon certains observateurs) et 70 000 hommes (selon l’ANL). Il se présente délibérément comme l’homme de la situation pour lutter contre le terrorisme en Libye, et ce, afin de bénéficier de l’attention et de la compréhension de certains soutiens extérieurs, occidentaux et/ou autres. En décembre 2017, soit deux ans après la signature des « Accords de Skhirat », le maréchal Khalifa Haftar estime que le mandat du Conseil présidentiel, pourtant officiellement reconnu par la communauté internationale, mais qu’il n’a pour sa part jamais reconnu, est devenu caduc.

C’est dans ce contexte délétère qu’il se décide à entamer la prise de contrôle de l’ensemble de la Libye, Tripolitaine comprise. À partir d’avril 2019, il annonce le lancement d’une vaste opération militaire pour prendre la capitale libyenne, une opération militaire qui piétine depuis, du fait de la résistance des différentes milices qui soutiennent le gouvernement Fayez al-Sarraj contre le maréchal Khalifa Haftar qu’elles vouent aux gémonies comme suppôt reconverti de l’ancien régime kadhafiste. Depuis le début des combats pour la capitale en avril, plus de 1000 personnes seraient mortes et plus de 140 000 auraient été déplacées, selon l’ONU.

Il y a donc aujourd’hui une logique d’affrontement militaire ouvert qui s’est substituée à une logique initiale d’affrontement politique et même géo-politique entre l’Ouest traditionnellement tourné vers le Maghreb et l’Est du pays regardant plutôt vers le Machreck[1]. L’opération militaire lancée en avril dernier demeure plus que jamais d’actualité puisque le 12 décembre 2019, le maréchal Khalifa Haftar déclare avoir donné l’ordre à ses hommes de lancer la « bataille finale » pour le contrôle de la capitale Tripoli. Le 20 décembre 2019, l’ANL a donné trois jours au gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj pour se retirer de Tripoli et de Syrte, faute de quoi ces villes seront pilonnées sans répit.

La configuration actuelle est, en apparence, plutôt favorable au maréchal Khalifa Haftar qui bénéficie de soutiens étrangers importants, notamment en termes d’armements. Voire davantage.

– La Turquie et l’Égypte se confrontent sur le dossier libyen, en ne soutenant pas les mêmes dirigeants. Quels sont les intérêts de la Turquie et de l’Égypte dans les soutiens respectifs de Fayez al-Sarraj et du maréchal Haftar ? Peut-on imaginer une intervention militaire de l’un des deux pays ?

Effectivement, la Turquie et l’Égypte sont en désaccord total sur la question libyenne et même au-delà.

Il est avéré que la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan soutient ostensiblement Fayez al-Sarraj contre le maréchal Khalifa Haftar. En juin 2019, ce dernier avait ordonné à ses forces de prendre pour cibles les navires et intérêts turcs, ainsi que d’interdire les vols depuis et vers la Turquie. Des « ordres ont été donnés aux forces aériennes pour prendre pour cible les navires et embarcations turcs dans les eaux territoriales libyennes », avait déclaré, le 28 juin 2019, un porte-parole de l’ANL. En ajoutant : « Les sites stratégiques turcs, les compagnies et les projets appartenant à l’État turc [en Libye, NDA] sont considérés comme des cibles légitimes par les forces armées ». Pour conclure : « Tout ressortissant turc sur les territoires libyens sera arrêté » et « tous les vols de et vers la Turquie seront interdits ». De fait, des compagnies libyennes assuraient plus ou moins discrètement des liaisons avec la Turquie depuis les aéroports de Tripoli, la capitale, et Misrata, à 200 kilomètres à l’ouest de Tripoli. Le maréchal Khalifa Haftar avait alors ouvertement accusé Ankara d’intervenir « dans la bataille de façon directe : avec ses soldats, ses avions et ses navires par la mer ». Selon lui, des approvisionnements en armes et munitions arrivaient directement aux forces du GNA de Tripoli via la mer Méditerranée, notamment des drones turcs de type Bayraktar et ce, au mépris de l’embargo sur les armes mis en place par l’ONU en février 2011.

Ce qui était un secret de polichinelle est devenu officiel, fin novembre 2019, avec la signature d’un accord militaire en bonne et due forme entre Tripoli et Ankara. L’accord « de coopération militaire et sécuritaire » a été signé le 27 novembre à la faveur d’une rencontre à Istanbul entre le président Recep Tayyip Erdogan et Fayez al-Sarraj. Selon Ankara, ce protocole « est une version plus large » d’un accord-cadre de coopération militaire pré-existant entre les deux parties et « renforce les liens entre » les deux forces armées en présence. Il devait être ratifié le 21 décembre par le parlement turc. Le document ouvre la voie à une intervention turque directe en Libye en prévoyant l’envoi d’une « force de réaction rapide » dès lors que le gouvernement libyen le demanderait, ce que le GNA de Fayez al-Farraj a fait, dès le 19 décembre dernier, sous la pression notable des milices islamistes soutenant le GNA.

Jusqu’alors, l’aide militaire turque au GNA consistait en un nombre indéterminé de « conseillers » militaires et d’un approvisionnement régulier en systèmes d’armes, dont des roquettes antichars et des drones. Mais un seuil semble bien franchi. Le président Erdogan avait assuré, dès le 9 décembre, que son pays était prêt à envoyer « du personnel en Libye » à la demande du gouvernement de Tripoli. En cela, il est fidèle à sa promesse.

À l’opposé, l’Égypte du président Abdel Fattah al-Sissi soutient ouvertement le maréchal Khalifa Haftar – parfois qualifié par ses détracteurs de « putschiste » et même de « Sissi libyen » -, considérant que la situation chaotique en Libye a un impact direct sur la sécurité nationale égyptienne. « Nous n’autoriserons personne à contrôler la Libye (…) c’est une question qui relève de la sécurité nationale de l’Égypte », avait déclaré le 17 décembre 2019 le président Abdel Fattah al-Sissi, au surlendemain d’une rencontre à huis clos entre le président turc et le dirigeant du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA).

Le maréchal Khalifa Haftar peut donc compter sur une assistance accrue de l’Égypte. Le conflit prend de plus en plus un tour stricto sensu « international ». Le président égyptien aurait d’ailleurs livré le 19 décembre dernier des chars T-72 et des APCs (ArmouredPersonnel Carrier/ « véhicules blindés de transport de troupes ») afin de renforcer l’ANL. Le président Abdel Fattah al-Sissi aurait également donné des instructions à son aviation pour donner une couverture aérienne à la poussée attendue du maréchal Khalifa Haftar sur la capitale libyenne. Il aurait pris cette décision en réponse à celle du président Recep Tayyip Erdogan d’envoyer notamment une force de volontaires islamistes reconvertis en provenance du théâtre syrien. Aux dires du président Abdel Fattah al-Sissi : « Le gouvernement libyen a été pris en otage par des milices terroristes dans la capitale, Tripoli ».

En la matière, le maréchal Khalifa Haftar n’est pas non plus en reste puisqu’il recourt lui aussi à des mercenaires, notamment russes, la plupart des sous-traitants du fameux « groupe Wagner ». Erdogan a ainsi affirmé le 10 décembre 2019 que les forces du maréchal Khalifa Haftar bénéficiaient « du soutien d’une compagnie de sécurité russe qui s’appelle Wagner ». En ajoutant : « Cette compagnie a envoyé des personnels sur place ». Il y aurait de fait plusieurs centaines de mercenaires pour combattre auprès des forces du maréchal Khalifa Haftar. Cette influence grandissante de Moscou inquiéterait désormais les États-Unis – faisant par ailleurs montre d’une certaine indulgence vis-à-vis du maréchal Khalifa Haftar – dont une délégation de responsables s’est déclarée, fin novembre 2019 après une rencontre avec le maréchal Khalifa Haftar, « gravement préoccupée par l’exploitation du conflit par la Russie ».

De fait, le jeu des ingérences étrangères ne s’arrête pas là, car derrière les protagonistes en première ligne que sont la Turquie et l’Égypte, on retrouve d’autres acteurs associés investis dans l’ombre.  En effet, avec la Turquie du président AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi/ « Parti de la justice et du développement », expression de la mouvance des « Frères musulmans », NDA) et l’Égypte du président al-Sissi, ce sont aussi deux conceptions géopolitiques de l’Islam qui s’affrontent.

La Turquie soutient la mouvance des « Frères musulmans » sponsorisée financièrement par le Qatar et dont se sentent proches la plupart des milices soutenant le GNA de Fayez al-Sarraj, tandis que le président al-Sissi lutte farouchement contre les « Frères musulmans » – il avait renversé, le 3 juillet 2013, l’ancien président égyptien « frériste » feu Mohamed Morsi précisément pour cette raison.

Le maréchal Khalif Haftar bénéficie en tout cas du soutien marqué des pétromonarchies, et tout particulièrement des Émirats arabes unis qui, outre des drones Wing Loong de fabrication chinoise déjà transférés à leur allié, auraient récemment offert un escadron d’une demi-douzaine d’avions Archangel ISR (intelligence, surveillance, reconnaissance) de fabrication américaine lesquels fournissent généralement aux forces au sol une surveillance et un soutien aérien rapproché, également en violation de l’embargo sur les armes instauré par l’ONU en février 2011. Un embargo allègrement violé par la Turquie, les Émirats arabes unis et la Jordanie (selon un rapport confidentiel d’octobre 2019 réalisé par des experts de l’ONU).

Ceteris paribus, la Libye en voie de fragmentation avancée, est en passe de devenir une autre Syrie et de constituer un nouveau théâtre de « guerres par procuration ».

– Dans ce contexte, qu’en est-il du rôle de l’Union européenne, où certains de ses Etats comme la Grèce, Chypre et l’Italie, voire la France, sont plus ou moins directement concernés? Peut-elle avoir un rôle de médiation?

La situation est très compliquée pour l’Union européenne adepte revendiquée de la « légalité internationale ».

Tout d’abord, il y a un enjeu migratoire majeur dans la stabilité de la Libye. Le problème principal réside dans le fait qu’il n’y a pas une voix européenne unanime sur la question libyenne, mais plutôt « des » voix européennes, parfois dissonantes. Certes, Paris, Berlin et Rome ont appelé le 20 décembre 2019 à l’arrêt des actions militaires de toutes les parties en Libye. Le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel et le président du Conseil italien Giuseppe Conte ont lancé cet appel dans une déclaration commune après une réunion en marge du sommet européen à Bruxelles.

Les trois dirigeants européens ont ainsi appelé « toutes les parties libyennes et internationales à cesser toute action militaire, à s’engager sincèrement en faveur d’une cessation globale et durable des hostilités et à reprendre un processus de négociation crédible mené par les Nations unies ». Ils ont ostensiblement réaffirmé leur plein appui aux Nations unies et à l’action difficile du Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU, Ghassan Salamé qui estimait dans une interview récente en date du 5 avril 2019 que « la Libye a explosé en mille morceaux ». Les dirigeants européens ont en tout cas également réaffirmé leur « détermination à faire de la Conférence de Berlin, qui doit se tenir dans un proche avenir [théoriquement en janvier 2020], un succès ».

Mais derrière ce consensus de façade existent des positions parfois divergentes. Seront invités à la conférence de Berlin les membres permanents du Conseil de sécurité, ainsi que les pays directement impliqués dans le conflit, comme l’Égypte, la Turquie, les Émirats arabes unis. Le succès n’est donc pas assuré d’être au rendez-vous.

L’obsession des Européens en général, mais plus particulièrement des pays en première ligne comme l’Italie, est de geler les flux migratoires en provenance des côtes libyennes.

C’est ce qui a poussé l’Italie, ancienne puissance coloniale, à passer un accord officiellement conclu en février 2017 entre Tripoli et Rome – mais concrètement avec les milices des villes littorales, comme celle de Misrata – destiné à maîtriser l’intensité des flux migratoires au départ de la Libye et à destination de l’Union européenne, accord renouvelé tacitement le 6 novembre 2019. Rome entend donc maintenir les meilleures relations possibles avec le GNA de Fayez al-Sarraj qui se trouve être le gouvernement reconnu par la communauté internationale. Ce faisant, l’Italie se retrouve, volens nolens, sur la même ligne que la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan qui passe, non sans raisons, pour un interlocuteur plutôt difficile au niveau européen et singulièrement de la France par ailleurs accusée d’« ambiguïté » vis-à-vis du maréchal Khalifa Haftar par le GNA de Fayez al-Sarraj.

Ces tensions ont, du reste, conduit à la suspension temporaire, en avril 2019, des relations entretenues entre Tripoli et Paris dans le cadre des accords sécuritaires bilatéraux ce qui n’a pas manqué de favoriser le rapprochement de plus en plus étroit entre Tripoli et Ankara.

Or, l’accord militaire et sécuritaire signé par la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan avec le gouvernement de Tripoli le 27 novembre 2019 impliquerait une clause relative à des prétentions de forages d’hydrocarbures au large de Chypre – dont la partie Nord est occupée par l’armée turque depuis 1974 – dans des zones de délimitations contestées avec la Grèce. Cet accord permettrait à Ankara d’augmenter de 30 % la superficie de son plateau continental et de sa ZEE (zone économique exclusive) et pourrait empêcher la Grèce de signer un accord de délimitation maritime avec Chypre mais aussi l’Egypte du président al-Sissi, ce qui renforcerait considérablement l’influence de la Turquie dans l’exploitation des hydrocarbures en Méditerranée orientale.

Toutes les pièces du puzzle géopolitique s’ajustent dangereusement. La Grèce – par ailleurs membre de l’OTAN comme la Turquie – a vivement condamné cet accord, en le qualifiant, le 20 décembre 2019, de « violation du droit maritime international et des droits souverains de la Grèce et d’autres pays ». Le gouvernement de grec du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis a annoncé l’expulsion de l’ambassadeur libyen à Athènes et reçu le soutien logique de l’Union européenne, ainsi que de l’Egypte et d’Israël.

Et le président de la « Chambre des représentants » siégeant désormais à Benghazi, Aguila Saleh Issa – un proche du maréchal Haftar qui, selon Athènes, se serait déclaré résolument « contre cet accord » -, était attendu à Athènes, sans doute pour prendre date.

Sans attendre, le chef de la diplomatie grecque Nikos Dendias a d’ores et déjà effectué le 22 décembre 2019 un périple éclair en se rendant notamment à Benghazi, dans l’est de la Libye, où il a rencontré le maréchal Khalifa Haftar, avant d’aller au Caire. Parallèlement, Athènes a annoncé que l’accord sur le gazoduc EastMed serait signé avec Chypre et Israël le 2 janvier 2020 ./.

 

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