MEMORABILIA

Macron, l’exercice du pouvoir le plus solitaire de toute la Ve République

CHRONIQUEMinistres muselés, aucun conseiller de poids à l’Élysée… Jupiter est seul.

Le Figaro
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L’expression n’est pas nouvelle mais elle n’a jamais été aussi actuelle. C’est en août 1967 que le général de Gaulle, en voyage officiel au Canada, prononce son tonitruant «Vive le Québec libre!».

Valéry Giscard d’Estaing, débarqué vingt mois plus tôt de son poste de ministre des Finances, stigmatise alors «l’exercice solitaire du pouvoir», formule dont la paternité lui revient et qui a fait florès.

 

À l’instar du Général, Emmanuel Macron adore les phrases à l’emporte-pièce: l’Otan est dans un état de «mort cérébrale», a-t-il lancé peu avant les 70 ans de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. «Un jugement intempestif», selon la chancelière Angela Merkel, alors que le président de la République n’avait même pas prévenu de sa saillie le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

La similitude s’arrête là, car, pour «l’exercice solitaire du pouvoir», le huitième président de la Ve République en remontrerait à son fondateur.

De Gaulle avait son «domaine réservé» – politique étrangère, défense, grandes orientations économiques, monnaie -, déléguant les autres dossiers à son gouvernement, qui n’était pas composé d’ilotes (Malraux à la Culture).

Pour sa part, Emmanuel Macron garde la main sur tout. Alexander Neef, le nouveau directeur général d’origine allemande de l’Opéra de Paris, nommé l’été dernier, n’en revient pas d’avoir eu un entretien préalable de 45 minutes à l’Élysée, véritable examen d’admission: «Je trouve incroyable qu’il m’accorde autant de temps alors qu’il dirige un pays», a-t-il confié au New York Times.

Il faut être patient. Dans l’attente du choix présidentiel, le prestigieux Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et ses 1300 élèves se sont retrouvés sans directeur pendant tout le second semestre 2019. Quant à la Villa Médicis, l’Académie de France à Rome, elle est dirigée depuis seize mois par un intérimaire du fait des atermoiements de Jupiter.

En matière économique et sociale, chaque président a eu à cœur de s’entourer de conseillers aguerris. De Gaulle avait à ses côtés l’économiste Jacques Rueff (le père du nouveau franc) ; Pompidou a fait appel à Bernard Esambert pour structurer sa politique industrielle ; Valéry Giscard d’Estaing, en proie au premier choc pétrolier mettant fin aux Trente Glorieuses, a mobilisé Lionel Stoleru et Raymond Barre ; François Mitterrand, dont la science économique n’était pas le fort, a consulté les meilleurs esprits avant d’opérer le «tournant de la rigueur» en mars 1983 ; Nicolas Sarkozy a pris pour conseiller social Raymond Soubie, qui avait exercé la fonction à Matignon auprès de Jacques Chirac et de Raymond Barre.

Tête bien pleine

«Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années»,estime Emmanuel Macron, dont le conseiller économique est un jeune polytechnicien passé par Harvard.

Il n’écoute guère les économistes, leur préférant la culture administrative de l’énarque, fût-il raide comme un passe-lacet. Ainsi doit-on à Alexis Kohler – promu secrétaire général à l’Élysée – la suppression de la taxe d’habitation pour 80 % des ménages, idée à laquelle étaient opposés les économistes de l’équipe de campagne (dont Pisani-Ferry) car trop coûteuse et faisant fi de la citoyenneté fiscale.

Pourquoi recourir à des experts quand on est soi-même un Pic de La Mirandole «capable de discourir de toute chose connaissable» (la devise de Pic)?

Pendant le «grand débat» de l’hiver 2019, notre président à la tête bien pleine a passé des dizaines d’heures à expliquer tout sur tout devant des auditoires estomaqués, souvent de retraités. Bravo, l’artiste.

Égotisme exacerbé

Cet égotisme exacerbé se retrouve dans l’organisation en silos du gouvernement, la fameuse verticalité du pouvoir. Les hiérarchies écrasantes font qu’il n’y a même pas de ministre en titre de l’industrie, ni du commerce extérieur, ni du logement.

Telle une araignée, l’Élysée contrôle le moindre détail, interdisant aux ministres de publier leurs agendas tant que le président n’a pas communiqué le sien.

Ils en sont réduits à répéter sur les radios du matin les «éléments de langage» émanant du centre de la toile. «Le tyran est celui qui dans la cité exerce son autorité selon ses propres vues» (Platon, La République).

Les équipes gouvernementales sont tétanisées, l’instabilité ministérielle à son comble (seize départs depuis mai 2017, par obligation ou par lassitude). L’absence d’esprit critique au sein du pouvoir exécutif se paie hélas au prix fort.

Personne ne s’est avisé à l’été 2018 qu’il serait absurde d’instaurer une taxe carbone quand les cours du pétrole s’envolent. Résultat, la révolte des «gilets jaunes».

Bis repetita: pendant deux ans, Jean-Paul Delevoye, haut-commissaire aux Retraites, a mis en musique «la promesse du président» d’un régime universel (à points), sans du tout tenir compte des objections avancées par le Medef, par FO et la CFE-CGC, qu’un régime unique serait un monstre n’existant nulle part au monde.

L’absence d’esprit critique au sein du pouvoir exécutif se paie au prix fort : la révolte des « gilets jaunes  » en 2018 et aujourd’hui les cafouillages de la réforme des retraites

La Macronie est victime d’une triple illusion. La Constitution de la VeRépublique confère au président une «irresponsabilité», au sens juridique: il n’a de comptes à rendre à aucune assemblée.

Grâce à l’euro, il n’existe plus de sanction des marchés, pas de corde de rappel aux déficits.

Troisième facteur, nouveau celui-ci: alors qu’André Marlaux disait qu’«entre les communistes et nous (les gaullistes), il n’y a rien», Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont seuls face à face.

Curieusement, Jupiter a adopté les mœurs populistes: mépris des corps intermédiaires, excitation des ressentiments au sein de la population. Car, quoi qu’on pense des régimes spéciaux, leur stigmatisation pour diviser les Français et retourner l’opinion n’est pas de bon aloi.

La solitude est mauvaise conseillère.

 

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