MEMORABILIA

Bruckner: «La France n’a que la laïcité à opposer au fanatisme»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Malgré la manifestation spectaculaire en réaction à l’attentat contre Charlie Hebdo, le 11 janvier 2015, la société française a intériorisé les interdits que l’islamisme prétendait lui imposer, juge le philosophe et écrivain*.

Le Figaro, 6 janvier 2020.
https://www.lefigaro.fr/vox/societe/pascal-bruckner-la-france-n-a-que-le-mince-glacis-de-la-laicite-a-opposer-au-fanatisme-20200106

 

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LE FIGARO.- Cinq ans après l’attentat de Charlie Hebdo, comment jugez-vous le rapport de force de la République face à l’islamisme? Sommes-nous globalement sortis du déni?

Pascal BRUCKNER.- J’ai plutôt l’impression que nos défenses immunitaires se sont effondrées et que l’islamisme gagne. Ses principales revendications ont été satisfaites: plus personne n’ose publier de caricatures de Mahomet. La «correction politique» implique de surveiller notre langage avec une précaution renouvelée. L’autocensure prévaut. L’antiracisme est plus que jamais l’alibi du déni. Le 11 janvier 2015 a été le dernier acte de résistance: petit à petit les pudeurs ont fait leur retour. Les grandes écoles, les universités sont noyautées par les indigénistes et les décoloniaux. On dirige les haines contre ceux qui résistent à l’obscurantisme et non contre ce dernier. Sans parler de la psychiatrisation du terrorisme pour mieux exonérer l’islam: «Allah akbar» est devenu, à croire les spécialistes, le cri de ralliement de tous les schizophrènes et bipolaires au couteau. Maintenant chaque fois qu’un fou de Dieu assassine, comme à la Préfecture de police de Paris en octobre dernier, une grande manifestation contre l’islamophobie est organisée. La «communauté musulmane» se sentirait humiliée!

On peut dire moins de choses qu’il y a cinq ans?

On s’est habitué à l’intolérable. Si on nous avait dit au début des années 2000 qu’une vingtaine de dessinateurs et d’intellectuels français seraient sous protection policière en 2020, personne ne l’aurait cru.

Le seuil de servitude a augmenté. Il n’est pas un mois sans que je ne sois apostrophé dans la rue, traité de tous les noms ou qu’on me demande: «Combien les juifs t’ont payé?».

En 2019, un éditeur britannique a rompu un de mes contrats en raison de mes opinions sur l’islam radical. Pareille censure ne m’était jamais arrivée.

 

La gauche vous paraît-elle avoir pris la mesure de l’enjeu?

On assiste à une extension du domaine de l’islamosphère à gauche, notamment à La France insoumise. La trajectoire de Jean-Luc Mélenchon est édifiante: de l’éloge funèbre de Charb, il est passé à la défense de l’antisémitisme de Corbyn. Opportunisme politique ou convictions profondes? La «doriotisation» de l’extrême gauche est en marche.

Beaucoup a été fait dans le domaine sécuritaire, mais la question plus profonde, celle du modèle de civilisation, a-t-elle été bien abordée?

La guerre contre le terrorisme est à la fois une nécessité et un leurre. Pendant que nous affrontons les djihadistes, les salafistes poussent leurs pions, imposent leurs vues et leurs coutumes vestimentaires, multiplient les provocations, désagrègent l’islam modéré.

Les deux armes de la Terreur et de la Prédication vont de pair poursuivant un même objectif: la réislamisation de l’oumma puis celle de l’Europe. Comme le dit le mentor des Frères musulmans, Yusuf al-Qaradawi, «la conquête ne se fera pas par l’épée, mais par le prosélytisme et l’idéologie».

Terrorisme et intégrisme sont des frères jumeaux qui poursuivent un même objectif: installer une contre-société dans nos banlieues.

À la sortie du livre de Houellebecq, Soumission , en janvier 2015, Emmanuel Carrère a écrit un bel article d’éloge mais soutenu une thèse que je ne partage pas: à l’en croire, de même que le monde romain a cédé devant la révélation chrétienne, notre monde occidental moderne finira par succomber aux attraits de la civilisation islamique. Il n’est pas impossible, écrivait-il que «l’islam soit à plus ou moins long terme non pas le désastre, mais l’avenir de l’Europe, comme le judéo-christianisme a été l’avenir de l’Antiquité».

Je crains qu’il ne se trompe: l’islam qui arrive aujourd’hui n’est plus cette grande civilisation qui faisait l’admiration de Voltaire, de Montesquieu ou de Bonaparte en Égypte. C’est une religion malade comme le disait le Tunisien Abdelwahab Meddeb, une foi à l’agonie va jusqu’à écrire le poète syrien Adonis.

L’islamisme agit avec la férocité d’une bête blessée qui veut imposer sa pathologie au monde entier. Ses premiers ennemis sont les musulmans modérés ou réformateurs et ces rares pays, Maroc, Tunisie, Jordanie, Sénégal qui veulent maintenir un certain pluralisme confessionnel.

N’est-il pas vrai que les attentats de 2015 ont agi comme un aiguillon réveillant nos consciences occidentales?

Pendant quelques mois, en 2015-2016 on a vu surgir des drapeaux français aux fenêtres.

Mais très vite, la haine de soi, caractéristique de notre époque, a pris le dessus.

L’Amérique a commis d’énormes erreurs en réaction au terrorisme, mais elle a le patriotisme et la religion. Nous n’avons que le mince glacis de la laïcité à opposer au fanatisme.

Je crois cependant que la France est le seul pays à offrir aux musulmans la possibilité de s’émanciper de leur tradition, le droit de croire ou de ne pas croire, de vivre en acte une certaine indifférence religieuse. Si les intégristes et les bigots du New York Times détestent notre pays, ce n’est pas parce qu’il opprime les fidèles du Coran mais par ce qu’il les libère.

 

Le communautarisme peut être le terreau d’une radicalité guerrière. Il se développe de façon inquiétante dans notre pays. Que faire pour reconquérir les territoires perdus?

On s’obsède trop sur des symboles comme le voile, ou les sorties scolaires, on accable trop les musulmans et pas assez les islamistes.

C’est à détacher les uns des autres qu’il faut travailler. Plutôt que de multiplier les discours martiaux, les politiques devraient emprunter aux salafistes la tactique de taqya (la dissimulation): moins en dire, plus en faire.

Fermer les mosquées radicales, expulser les imams haineux, dissoudre certaines associations indigénistes ou communautaristes. Et, pourquoi pas, interdire les Frères musulmans, terreau du djihadisme?

Le ministère du verbe et la transparence sont les deux plaies de la République: pour démanteler les structures salafo-fréristes, la discrétion est la meilleure garantie de l’efficacité.

Nos pudeurs démocratiques nous paralysent. »

* Pascal Bruckner est notamment l’auteur d’Un racisme imaginaire – La querelle de l’islamophobie (Grasset, 2017).

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NB: Les italiques sont de mon fait. Artofus.

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