MEMORABILIA

« Le bruit et la fureur » (L’ensauvagement)

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L’Incorrect N° 27, Janvier 2020.

 » Le bruit et la fureur qui se sont emparés de la société contemporaine semblent, au-delà de la question traditionnelle de la violence dont l’humanité n’a jamais été exempte, se traduire par une forme inédite et contagieuse de brutalisation de l’espace public.

Thérèse Delpech avait dressé le constat prophétique en 2005 de « L’Ensauvagement du monde » aux plans civilisationnel et des relations internationales. 

Cette notion semble s’être étendue à la question de l’espace public d’une manière générale, sous la forme d’une brutalisation des modes de relations et d’expression qui s’y manifestent.

Par « espace public », il faut entendre aussi bien l’espace public matériel en tant que tel, mais aussi l’espace de débat public qui, lui aussi, s’est ensauvagé et radicalisé de manière outrancière à la faveur de différents facteurs.

Il semble désormais acquis que plus une seule manifestation à caractère d’opposition sociale ou politique ne se déroule sans qu’un agrégat d’éléments d’ultra gauche ne vienne à la fois y semer le chaos mais aussi, ce qui fera toujours l’affaire du pouvoir, y décrédibiliser les causes défendues en les rendant impopulaires et en favorisant un désir de retour de l’ordre public.

L’ordre public lui-même, étayé sur sa nouvelle « doctrine », semble avoir été gagné par cette même brutalisation, visant un peu tout le monde au petit bonheur la chance, tantôt un pompier frappé à terre, ou visé dans le dos, tantôt une personne âgée, tantôt une personne en fauteuil roulant, tantôt un jeune idéaliste à qui l’on suppose qu’un œil en moins fera prestement perdre quelques idéaux sur la nature humaine et la justice.

Les partisans de la Manif pour tous avaient déjà fait les frais d’un durcissement spectaculaire des techniques de maintien de l’ordre et du raidissement consécutif d’une justice elle-même aux ordres et devenue aveugle et sourde au respect des libertés fondamentales qu’elle était supposée protéger.

Il ne semble plus possible qu’ait lieu un événement public sans débordements, saccages, destructions arbitraires de la part d’individus dont on ne comprend pas qu’ils soient encore aussi complaisamment laissés libres et impunis.

L’ardeur qui est déployée pour démanteler le plus microscopique petit groupe obscur d’extrême droite ne semble curieusement pas de mise dès lors qu’il s’agirait de mettre hors d’état de nuire des hordes qui sèment le chaos de manière désormais systématique voire systémique dans tous les rassemblements populaires, qu’ils soient revendicatifs ou festifs.

Cette impossibilité se matérialise désormais par la « fan-zonisation » de l’espace public, où l’on est contraint de parquer les événements et leurs acteurs tels des moutons sous contrôle et haute sécurité, ce qui signale, concrètement qu’il n’existe plus véritablement d’espace public démocratique digne de ce nom sauf à en bunkériser des portions.

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Les liquidateurs

L’interruption violente et insultante d’une crèche vivante à Toulouse par des « antifas » aux méthodes fascistes et qui semblaient déceler dans l’image de l’enfant Jésus, né pauvre parmi les pauvres et qui chassera plus tard les marchands du Temple, agressant des gens paisibles, des musiciens et des enfants en pleurs laisse songeur quant au délabrement des conditions des modes de vie publique désormais possibles.

Chaque jour des églises brûlent, vandalisées, des cimetières profanés, des santons et des statues décapités. Une manifestation quelconque sera l’occasion de détruire méthodiquement des milliers de trottinettes, acte de bravoure s’il en est.

Un mouvement social ? On en profitera pour saccager un commerce, s’acharner sur du mobilier urbain, détruire une stèle du Maréchal Juin.

Un piéton sera jugé trop lent à traverser ? Qu’à cela ne tienne, on le poignardera. Une altercation avec un chauffeur de car ? Qu’importe, celui-ci aura tôt fait de vous écrabouiller sous les yeux médusés des touristes.

Une cigarette refusée ? Ce sera peut-être la mort. Prendre la défense d’un couple ou d’une femme suffira pour vous laisser handicapé à vie comme Marin ou assassiné comme Adrien Perez.

Il ne suffit pas de prétendre que la violence a toujours existé et qu’il s’agit là simplement d’un effet de loupe lié au monde de l’information et aux réseaux sociaux.

Il importe plutôt de comprendre que cette brutalisation relève d’une anomie généralisée atteignant les conditions-mêmes de l’accès d’un nombre croissant d’individus au registre de la médiatisation de la violence.

Ce phénomène de brutalisation touche à la condition-même de possibilité de l’espace public, c’est-à-dire à l’expression et à la représentation. Il est une conséquence de l’affaissement de l’accès au symbolique, tout comme on peut aussi le comprendre comme un retour du refoulé d’une langue dont on cherche par euphémisation bienpensante à effacer toutes les aspérités.

L’affaissement, quant à lui, de la parole publique, l’abaissement mais aussi le manichéisme de cette parole et de son incarnation (consistant par exemple à désigner par de petites phrases remplies d’une morgue haineuse le peuple et les adversaires politiques transformés en ennemis) contribuent à la radicalisation de cette brutalité dans ce qui constitue le premier des espaces publics : l’espace de la langue.

Et lorsque les mots ne font plus sens, lorsque la dialectique n’y est plus possible, remplacée par la radicalité outrancière, binaire ou son miroir inversé qu’est la communication mensongère, il n’y a plus que le passage à l’acte qui soit possible.

Lorsqu’on ne sait plus parler, lorsque le Verbe a été vidé de sa substance, on frappe. »

Anne-Sophie Chazaud

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