MEMORABILIA

Des « lecteurs-censeurs » dans les maisons d’édition américaines….

Les «sensitivity readers», des lecteurs-censeurs dans les maisons d’édition américaines

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour notre chroniqueur Olivier Babeau, le développement des «sensitivity readers», nouveaux vigiles du politiquement correct employés par les maisons d’éditions, bride la liberté littéraire.

Par Olivier Babeau
Le Figaro, 14 janvier 2020.
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Olivier Babeau est président du think-tank l’Institut Sapiens et, par ailleurs, professeur en sciences de gestion à l’université de Bordeaux. L’auteur a récemment publié Éloge de l’hypocrisie (Éditions du Cerf, 2018).


 

Une vidéo publiée par France 24 nous apprend qu’aux États-Unis, certaines maisons d’édition embauchent des «lecteurs en sensibilité» chargés d’expurger les livres à paraître de tout ce qui pourrait être jugé offensant par un lecteur ou des communautés.

Une illustration de l’emprise grandissante d’un nouvel ordre moral sur la société.

Il s’agit d’abord d’une précaution logique de la part des éditeurs, dans une société américaine que l’on sait particulièrement encline à la chicane judiciaire. Le cas de la malheureuse J.K Rowling, auteur de la série à succès Harry Potter, avait traumatisé le milieu littéraire: dans un texte écrit en 2016, elle avait osé utiliser une légende indienne et avait été accusée d’«appropriation culturelle» et de «marginaliser» les Amérindiens.

Terrorisées à l’idée de subir ces attaques et d’être traînées en justice, les maisons d’éditions font désormais subir à leurs textes une révision en règle par leurs avocats. Verrons-nous demain des éditions expurgées d’œuvres du passé jugées désormais pleines de stéréotypes susceptibles de choquer?

À la recherche du temps perdu y perdrait Charlus, Madame Verdurin, Françoise, Bloch et tant d’autres personnages. Certains se réjouiraient peut-être de trouver Proust nettement moins long…

Les livres, les films et l’art en général ne seraient pas traités ainsi s’ils n’étaient pas devenus des formes de divertissement, et donc des produits commerciaux. Le livre étant, à l’égal du film, considéré comme un produit, sa seule vocation est d’être vendu au plus grand nombre. Il doit donc correspondre au plus petit dénominateur commun des sensibilités. Privé de toute aspérité, il devient une sorte de bonbon lisse qu’on avalera sans déplaisir.

Le risque d’une généralisation de ces pratiques est comparable à celui qui menace les réseaux sociaux où la censure se fait a priori, pour éviter d’éventuelles sanctions: l’asepsie des expressions réduites à n’être que le ressassement obsessionnel des mêmes discours conventionnels.

Ce qui est dit n’est pas jugé par rapport à sa véracité, mais par rapport à son degré de correspondance avec les opinions souhaitables, donc admissibles. Les propos ne sont pas jugés en eux-mêmes, mais constamment rapportés à celui qui les tient, et ainsi sacralisés ou au contraire disqualifiés selon que le locuteur entre dans la catégorie des victimes ou des coupables présumés.

Notons-le, une conséquence prévisible sera de créer un marché noir de la littérature devenue subversive qui pourrait bien devenir la seule vraiment pertinente. Toutes les formes d’art «officiel» et dicté par les pouvoirs en place ont toujours fini par être dépassées par l’expression de créateurs libres.

Nietzsche avait proposé le terme de «moraline» pour désigner cette morale prétendument élevée mais en réalité nihiliste, forme dégradée qui pallie sa faiblesse et ses contradictions par son intransigeance.

En prenant la forme de cette sensibilité exacerbée, elle rend la confrontation des idées impossibles et signe la dégénérescence du système démocratique. Le citoyen postmoderne est devenu une frêle petite chose que la moindre évocation d’une pensée non conforme traumatise.

Brice Couturier disait ainsi dans une chronique sur France Culture, à propos des étudiants américains: «Ils ne savent plus distinguer une affirmation d’une démonstration, une opinion d’un fait. Non, ils parlent «en tant que X ou Y» et puisque leur expérience de X ou de Y ne saurait être comprise par ceux et celles qui ne partagent pas la même identité, l’échange s’avère impossible.»

L’université devait être un lieu de confrontation à l’inconnu, il est désormais aux États-Unis celui du ressassement obsessionnel de l’orthodoxie progressiste. La démocratie explose en combats de factions qui n’ont plus rien à se dire, qui ne savent plus se parler. Dans White, l’écrivain Bret Easton Ellis décrit sa consternation devant un monde actuel où l’idéologie victimaire a symétriquement produit des blancs culpabilisés qu’il qualifie de «dégonflés». «Cette vaste épidémie de victimisation de soi (…) encourage les gens à penser que la vie devrait être une douce utopie, conçue et construite pour leurs fragiles et exigeantes sensibilités, les encourage à rester à jamais des enfants dans un conte de fées saturé de bonnes intentions.»

C’est enfin le rôle de la littérature elle-même qui est remis en question par ce mouvement. Devrait-elle dire le vrai, et plus encore, le souhaitable? Doit-elle être la traduction d’un projet moral pour le monde? Doit-elle n’être qu’un véhicule narratif plaisant au service de l’orthodoxie du moment, et pour en faciliter l’absorption, comme on met les médicaments d’un chien dans sa pâtée?

Difficile de ne pas faire le lien avec le mouvement grandissant souhaitant bannir les œuvres d’auteurs qui, tel Céline, ont eu des vies et des opinions aussi peu recommandables que certains aspects de leurs œuvres.

Demain, faudra-t-il que la littérature se limite à être le récit d’événements exemplaires écrits par des auteurs aux vies irréprochables? C’est faire de la littérature un simple catéchisme. C’est réduire les romans à n’être que des lectures pieuses, l’équivalent moderne de ces livres d’édification que l’on mettait entre les mains des jeunes gens autrefois.

L’intérêt de la littérature réside précisément dans le contraire: celui d’explorer, comme a pu le faire Sade, les tréfonds de l’âme humaine, ses bassesses, ses erreurs, ses horreurs et ses souffrances. La littérature joue un rôle d’exutoire et de catharsis de nos faces obscures. Elle en permet paradoxalement le contrôle, à l’instar des carnavals, lupercales, fêtes des fous et autres moments subversifs que les anciennes sociétés prenaient soin d’organiser.

Notre société manichéenne est persuadée qu’elle pourra simplement évacuer sa part d’ombre en la taisant. C’est pourtant courir le risque de la voir rejaillir de façon incontrôlée et violente. Croire que réduire la littérature à un recueil de bons sentiments permettra de transformer le monde est aussi trompeur que d’imaginer éradiquer la violence en bannissant toute évocation des guerres. C’est le contraire qui se passera: la part d’ombre du monde artificiellement bannie reviendra inévitablement, amplifiée.

Chateaubriand s’adressait ainsi aux députés, en 1827, pour contester une nouvelle loi sur la censure: «Messieurs, vous n’êtes point des guérisseurs d’amour-propre en souffrance, des emmailloteurs de vanités blessées, (…) ; vous êtes des législateurs.»

Ne rouvrons pas les enfers des bibliothèques où étaient cachés les livres jugés licencieux, laissons la littérature pour âmes sensibles au rayon de la bibliothèque verte.

 

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