MEMORABILIA

« Les haineux ne sont pas ceux qu’on croit ». Mathieu Bock-Côté.

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MATHIEU BOCK-CÔTÉ : « UNE LUTTE POUR LE MONOPOLE DU SENS À DONNER AUX ÉVÉNEMENTS »

 L’Incorrect 11 JANVIER 2020

 

https://lincorrect.org/mathieu-bock-cote-une-lutte-pour-le-monopole-du-sens-a-donner-aux-evenements/

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C’est à travers l’étude du multiculturalisme et du sentiment de dépossession de soi qu’éprouvent de nombreux Occidentaux dans leur propre pays que le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté en est venu à dénoncer l’emprise qu’exerce, par les médias, le politiquement correct sur nos sociétés.

Un travers qu’il estime contraire à l’esprit de la démocratie libérale.
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La démocratie libérale est conçue comme un régime où la conversation civique peut librement se déployer dans l’espace public : pourtant, dans ce même régime, on assiste à une confiscation de la parole publique au profit d’un petit groupe de personnes unies par une même idéologie progressiste. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
 

– Peut-être s’agit-il moins d’un paradoxe que d’une fraude intellectuelle.

Le régime qui se réclame aujourd’hui de la démocratie libérale est aussi peu démocratique que libéral. Il suffit de constater le mauvais sort réservé à la souveraineté populaire comme à la liberté d’expression pour s’en convaincre.

À certains égards, on pourrait dire que le progressisme est parvenu à détourner la référence à la démocratie libérale à son avantage quasi-exclusif au même moment où il la dénature au point de la trahir.

Qui célèbre le déploiement du régime diversitaire est présenté comme un démocrate admirable, qui s’y oppose est étiqueté populiste ou réactionnaire, quand il n’est pas simplement extrême droitisé.

En d’autres mots, le débat public n’a plus vocation à mettre en scène les aspirations contradictoires mais également légitimes qui traversent nos sociétés : il ne s’agit plus d’un conflit civilisé s’interdisant de préjuger des résultats de la délibération politique.

Il doit plutôt, à la manière d’un exercice pédagogique, nous conduire toujours plus loin dans le pays enchanté de la diversité heureuse. Dès lors, l’idéal d’une libre délibération au cœur de la cité est congédié.

Sur les campus américains, par exemple, se multiplient les chartes servant à préciser que la liberté d’expression ne saurait servir d’aucune manière la tenue de discours « haineux » – c’est-à-dire, pour le dire simplement, de discours critiquant ouvertement le progressisme.

Dans un même esprit, en France, on en trouve plusieurs pour vouloir expulser de la vie publique ceux qui marquent leur désaccord avec l’esprit de l’époque. Contre eux, on pétitionne. On se scandalise de leur existence. Les haineux ne sont pas ceux qu’on croit.

 

Dans L’Empire du politiquement correct, vous insistez sur l’importance du langage médiatique comme vecteur du politiquement correct. Pourriez-vous préciser votre pensée à ce sujet en l’illustrant par des exemples concrets ? Peuton imaginer d’ailleurs un discours médiatique neutre ou est-ce une utopie ?

– Allons-y d’abord avec les exemples, en évoquant les phobies qui se multiplient.

Vous critiquez l’immigration massive ? Vous êtes xénophobe. Vous vous entêtez à croire que la différence sexuelle est insurmontable ? Vous êtes transphobe. Vous ne vous enthousiasmez pas pour la construction européenne telle qu’on la connaît ? Vous êtes europhobe. Vous croyez que l’épidémie d’obésité qui frappe la société américaine est inquiétante autant culturellement que du point de vue de la santé publique ? Vous êtes grossophobe. Et ainsi de suite.

On phobise tous ceux qui résistent à la prochaine étape du progrès et affichent leur scepticisme devant ce qu’on appelle abusivement la « lutte contre les discriminations ».

La banalisation du concept d’extrême droite relève de la même logique. Il ne sert pas à décrire mais à décrier ceux à qui on l’accole. On ne parvient à peu près jamais à savoir à quoi il réfère mais on a compris toutefois sa fonction : il sert à désigner l’infréquentable absolu de la cité, l’ennemi public contre qui tout est permis.

En d’autres mots, le vocabulaire médiatique ordinaire normalise à grande vitesse les concepts mis en l’avant par le régime diversitaire pour disqualifier moralement ses adversaires.

Il est souvent difficile de faire la distinction entre un reportage et une chronique d’opinion. C’est ce qui explique en bonne partie la défiance à l’endroit des médias.

L’homme ordinaire sent bien que le grand récit médiatique distribue à l’avance les rôles entre les gentils et les méchants, les fréquentables et les infréquentables, les humanistes et les sulfureux.

La bataille pour la définition du récit médiatique légitime est au cœur de nos sociétés encore plus dominées qu’on ne le croit par les médias de masse. C’est ce qui explique aussi que le régime diversitaire cherche à encadrer à sa manière la partie de l’espace public qui s’y dérobe – je pense évidemment ici aux réseaux sociaux. La lutte contre les « fake news », trop souvent, se réduit à une lutte pour exercer un monopole sur le sens à donner aux événements.

Vous me demandez si on peut imaginer un discours médiatique neutre. Évidemment pas. Le langage est en lui-même interprétation. Il cherche à traduire le réel mais n’y parvient jamais complètement.

Le mot et la chose ne se recoupent jamais complètement, il y a toujours un écart entre le premier et la seconde.

De même, les événements se présentent rarement à nous à la manière d’une matière brute. Ils accèdent à l’espace public à travers leur mise en récit.

Cela dit, on peut espérer, ce qui ne me semble pas excessif, un langage médiatique plus honnête ne normalisant pas systématiquement le vocabulaire militant. La novlangue n’est pas le destin inévitable du langage.

Aujourd’hui, on assiste à une contestation du politiquement correct de la part des populismes qui restent nimbés d’opprobre social. Faut-il revendiquer ce rôle d’adversaire honni des médias comme le fait par exemple Trump aux États-Unis ou bien peut-on contribuer à faire évoluer les critères de respectabilité médiatique ?

– La révolte contre le politiquement correct est un puissant vecteur de mobilisation politique. On ne sous-estimera pas l’exaspération du commun des mortels victime de harcèlement médiatique dans une société soumise à une expérience d’ingénierie sociale et identitaire sans pareil dans l’histoire des démocraties.

La disqualification morale du sentiment national en est un bon exemple. La peur de devenir étranger chez soi est présentée comme un dérèglement mental relevant d’une forme de « nativisme » primitif.

La révolte n’est pas toujours hygiénique comme en témoigne Donald Trump. On ne s’exaspère pas toujours avec des gants blancs et un vocabulaire choisi et il n’est pas interdit de lui préférer Boris Johnson.

Le populisme nous rappelle que la querelle autour de la définition de la démocratie lui est consubstantielle. On accuse le populisme de polariser exagérément la vie démocratique, mais on pourrait répondre qu’il réagit avec vigueur à un progressisme cachant de moins en moins sa tentation autoritaire et qui fait ce qu’il peut pour neutraliser la souveraineté populaire.

Et ne nous faisons pas d’illusion : même un honnête centriste, s’il ne se soumet pas intégralement aux exigences du politiquement correct, sera diabolisé à son tour et traité de populiste, comme on le voit au Québec avec François Legault.

Je me demande de temps en temps si les conditions mêmes d’une délibération démocratique éclairée ne sont pas compromises aujourd’hui en Occident. D’ailleurs, dès qu’un journaliste ou un intellectuel défie ouvertement les codes de la respectabilité médiatique, il est présenté comme un ennemi public, ou du moins, comme une figure inquiétante faisant le jeu des forces régressives contre lesquelles il faudrait tendre un cordon sanitaire.

Et pourtant, cela ne devrait pas nous décourager, pour autant, de mener un travail intellectuel de fond sous le signe de la rigueur et de la bonne foi, sans se confondre avec la caricature que nos adversaires font de ceux qui s’entêtent à ne pas voir le monde comme eux.

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

 

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