MEMORABILIA

De l’art en France en ce début de siècle…

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Trois articles me donnent l’occasion d’exprimer mon désarroi dans un de ces domaines tabous dont la France a le secret, celui de l’Art, avec une majuscule s’il vous plaît.
J’ai le triste défaut de partager avec une partie appréciable (mais pas du tout appréciée) de mes concitoyens, de forts doutes sur les qualités de la production artistique française contemporaine. Opinion hérétique s’il en est: tout ce qui scribouille, qui filmouille ou qui barbouille (pour paraphraser le Général) est par définition sacré dans l’intouchable Panthéon  de la bobo-bien-pensance. Sans compter ce qui rappouille, de préférence en vomissant sur la France. 
Voici donc deux points de vue (fort rares) dans nos media qui m’ont très temporairement réconforté au milieu du flot déferlant de la décadence générale. Un grand merci à leurs auteurs, au magazine Causeur et même à France-Info, une fois n’est pas coutume… 
Artofus. 

NB: à ceux que le sujet intéresse, je recommande vivement la lecture de l’ouvrage fondamental de Marc Fumaroli :
  • L’État culturel : une religion moderne, Éditions de Fallois, 1991 ; rééd. Livre de Poche, 1999 (ISBN 2-253-06081-X)

 

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Extrait de France-Info Culture, 11 novembre 2019.

 

par:   Carine Azzopardi

« Romancier, essayiste, journaliste, œuvrant à l’émission « Le Masque et la plume », sur France Inter, Eric Neuhoff est un spécialiste du cinéma français.Depuis son obtention du prix Renaudot lundi 4 novembre, les rotatives tournent à plein régime pour imprimer des exemplaires supplémentaires de (Très) cher cinéma français, essai publié le 5 septembre 2019 aux éditions Albin Michel.

Dans cette autopsie de 131 pages, Eric Neuhoff n’y va pas de main morte.

Il décrit un cinéma français sous perfusion, sans fougue et sans imagination, ne survivant que grâce à un système d’aides publiques qui font sortir des œuvres qui, sans cela, resteraient lettre morte… Et ce ne serait pas plus mal. Voilà en substance le propos.

Au fil de l’essai, son auteur ne cesse d’enfoncer le clou : « Polars mal ficelés, comédies pas drôles, petites romances à la con, on a droit à tout cela. » La perfusion, c’est celle de ce millefeuille d’aides publiques, allant du Centre national du cinéma aux chaînes de télévision, en passant par les régions.

Alliez à cela des réalisateurs qui viennent pour la plupart du même milieu, sortent des mêmes écoles, et ne se déplacent au-delà des limites du périphérique parisien que pour aller tourner dans des studios en République tchèque ou en Belgique, parce que c’est moins cher, et vous aurez des films mort-nés à peine sortis en salle, avec des flops retentissants. »

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Les carnets de Roland Jaccard

Causeur, 18 janvier 2020
(extraits)
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Éric Neuhoff n’est pas tendre avec Isabelle Huppert.

Dans sa charge contre le cinéma français, il multiplie les formules assassines :

« Un pays où Isabelle Huppert est considérée comme une grande actrice est un pays qui va mal. »

Son pamphlet lui a valu le prix Renaudot. Il le méritait.

Il osait enfin dire ce que chacun pense sans oser le formuler, à savoir que depuis une vingtaine d’années le cinéma français est un champ de ruines que plus personne n’a envie de visiter.

Perclus de subventions, il a cessé de nous éblouir et dégouline d’une morale de boy-scouts qui donne moins envie de « vivre ensemble » que de s’entretuer pour échapper à tant de niaiseries.(…)

L’exception culturelle française aggravée par une féminisation de la profession a produit des effets désastreux au regard de ce que furent les années 1960-1970 avec Melville, Godard, Truffaut, Malle, Sautet, Pialat, Rohmer, Chabrol… et j’en passe, tant le cinéma était alors une fête pour l’intelligence et les sens.

« Jadis, écrit Éric Neuhoff, les films étaient faits pour voir des femmes plus belles que nos voisines de palier : souvenez-vous de ce chef-d’œuvre, L’homme qui aimait les femmes, de François Truffaut. Cela n’est plus de saison. Tout est devenu lent, mou et laborieux. » Le cinéma français est cette vieille putain fardée à la peau flétrie qui ne survit qu’à force de subventions et grâce à l’adhésion des lectrices de Télérama ou des rebelles en peau de lapin de Libération ou des Inrocks. »

 

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Pierre Soulages: Voyage au bout de l’ennui

Dans sa tour d’ivoire


Le Louvre célèbre le 100anniversaire de Pierre Soulages en consacrant une grande exposition à ses monochromes noirs. Bien que répétitive et morne, l’oeuvre de cet artiste qui s’est désintéressé du monde est unanimement encensée.


 

Le centième anniversaire de Pierre Soulages inspire rétrospectives et célébrations en France. Figure importante de la peinture abstraite française d’après-guerre, cet artiste est surtout connu pour ses grands monochromes noirs, qualifiés d’ « outrenoirs ». Le concert de louanges et l’unanimisme dont il fait l’objet ne doivent pas faire illusion ni endormir l’esprit critique. En se désintéressant du monde et de sa figuration, l’homme en noir a produit une œuvre répétitive, morne et dont on ne voit guère la postérité.

Il y a quelques jours, j’ai fait un rêve (ou un cauchemar, comme on voudra). On était dans le futur. Pierre Soulages était doyen de l’humanité. Beaux Arts magazine titrait sur l’éternelle jeunesse de l’art moderne. On amenait les enfants des écoles célébrer le beau vieillard national. Les politiques jouaient des coudes pour être photographiés avec lui. On ne comptait plus les « proches de ». Ses gros livres tapissaient les tables basses. Les commentateurs surenchérissaient de choses qu’ils voyaient dans sa peinture et que les autres n’avaient pas vues. En me réveillant, je me suis ébroué. Pour le moment, on célèbre le centenaire de l’artiste. C’est déjà pas mal. Les festivités sont d’ailleurs bien rodées, car il y a dix ans, un 90e anniversaire a été orchestré par le centre Georges-Pompidou et le Louvre. Même les grèves se reproduisent presque à l’identique.

Une gloire française ayant survécu au déclin de l’abstraction

Pierre Soulages naît en 1919 à Rodez, dans une famille de commerçants et artisans. Il fait de courtes incursions aux Beaux-Arts de Paris, puis de Montpellier. Il est vite rebuté par la formation lourde et – pense-t-il – passéiste de ces institutions. Comme beaucoup de modernes, il préfère se lancer directement dans la vie d’artiste (et de bohème). Sa première exposition personnelle intervient seulement la trentaine venue. Il produit alors une abstraction où de larges traits de pinceau barrent la surface en divers sens.

En 1979, à 60 ans, il finit par recouvrir entièrement ses toiles de noir, laissant seulement au relief de ses pâtes le soin d’apporter quelques striures, rainures ou reflets censés manifester la présence de la lumière. Ce sont les « outrenoirs ». Peu après, il décore la collégiale de Conques de vitraux minimalistes, d’ailleurs non dénués de lien avec le dépouillement cistercien. Il est soutenu par les pouvoirs publics français, notamment par le centre Beaubourg qui lui consacre une grande exposition en 1979. En 2014, on lui construit un musée à Rodez, véritable mausolée. Peintre français le plus coté à l’international, Soulages n’atteint cependant que ponctuellement le prix de ses homologues anglo-saxons.

Il est parfois considéré à tort comme un artiste contemporain. En réalité, sa place est parmi les artistes modernes du milieu du xxe siècle. L’abstraction, à cette époque, pense supplanter pour longtemps toutes les autres formes d’art. Aujourd’hui, elle ne représente plus qu’une tendance marginale et, en grande partie, datée. Cependant, certaines gloires anciennes comme Soulages, Hartung et quelques autres continuent de briller.

Pierre Soulages, Peinture 220 x 366 cm, 14 mai 1968, Paris, Musée National d'Art moderne - Centre Pompidou © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019Pierre Soulages, Peinture 220 x 366 cm, 14 mai 1968, Paris, Musée National d’Art moderne – Centre Pompidou © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019

Un grand mystique ?

Les exégètes de Soulages et l’artiste lui-même ont souvent recours à un langage religieux. Sa peinture serait métaphysique, elle forcerait à l’intériorité, à la contemplation, il y aurait des épiphanies à ne pas rater, etc. Le fait est que les créations de Soulages ne veulent ni exprimer ni représenter quoi que ce soit ayant à voir avec la vie des hommes et notre bas monde. Nous sommes cependant priés de croire que derrière la façade de ces austères monochromes, il y a place pour de la spiritualité. On est même parfois invité à l’apporter soi-même : « Ma peinture, dit-il, est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire. » Cependant, la négation du monde extérieur et de ses apparences suffit-elle à constituer une intériorité ? Pas si sûr ! De quoi est faite notre intériorité si ce n’est de souvenirs, de sentiments et d’émotions qui, tous, s’enracinent dans nos vies ? Le Château intérieur de la très mystique Thérèse d’Avila, pour ne prendre que cet exemple, est tout sauf un désert « mono-pigmentaire ».

Une façon plus pratique d’aborder cette question est d’envisager la vie de Soulages lui-même dans son atelier. Visualiser aide parfois à penser. Imaginons : Soulages arrive à son atelier un lundi matin. Il se met au travail. Que va-t-il faire ? Il prend un gros tube de noir d’ivoire pour réaliser une peinture toute noire, ou plutôt toute outrenoire, mysticisme oblige ! Le terme « outrenoir », je le dis au passage, me fait penser à un excellent sketch de Coluche sur les lessives lavant « plus blanc que blanc ». L’outrenoir est un noir « plus noir que noir »…

Mardi ? Noir d’ivoire également… Mercredi, même chose. Jeudi, idem, et ainsi de suite semaine après semaine, année après année, décennie après décennie. Ne s’ennuie-t-il donc jamais, à la longue, cet immense artiste ? Ne ressent-il jamais quelques longueurs dans sa longue existence ? Pourquoi son art s’éloigne-t-il à ce point du monde ? Pourquoi, en fin de compte, s’enferme-t-il dans cette sorte de tour d’ivoire ?

Les risques de l’ingérence des lettrés dans le domaine de l’art

De nombreux intellectuels, critiques et historiens de l’art ont consacré des textes importants à Soulages. C’est le cas, par exemple, récemment, d’Alain Badiou[1]. Au-delà de l’intérêt réel des idées formulées ici et là, il est difficile d’échapper à une certaine perplexité. On a parfois l’impression (et cela dépasse le cas de Soulages) que moins une œuvre artistique est consistante, plus elle inspire de commentaires. C’est ce que souligne Jean Clair : « Plus l’œuvre se fera mince, plus savante son exégèse. »

Une belle illustration de cet axiome est fournie par une peinture de Pollock figurant dans un beau livre qu’on m’a offert. La reproduction (dépliant sur trois pages) montre des myriades de points et taches résultant de giclures (dripping) caractéristiques de l’artiste. Le titre original (Reflexion of the Big Dipper) est traduit à tort en français par « La Réflexion du Grand Plongeur ». Comme il n’y a apparemment aucun rapport entre le titre et l’œuvre, l’auteur du beau livre, éminent conservateur et grand théoricien de l’art moderne, sent qu’il a le champ libre. Il explique ce que le « Grand Plongeur » a dans la tête, le caractère « révolutionnaire » de l’abstraction, et encore beaucoup d’autres choses. En réalité, une bonne traduction devrait indiquer « Reflet de la Grande Ourse ». La relation évidente (presque figurative) avec un ciel étoilé couperait l’herbe sous le pied de ce prosateur.

Dans son Manet, Pierre Bourdieu décrit et analyse la propension à la surinterprétation qu’il a observée en matière artistique. Plus un critique extrait d’une œuvre des choses insoupçonnées, plus il passe pour éminent. On comprend dans ces conditions le tropisme vers des œuvres peu explicites par elles-mêmes.

À cela s’ajoute une tendance beaucoup plus ancienne et sans doute plus lourde. À de nombreuses époques, des lettrés se méfient des images. Ils n’aiment pas cette forme de connaissance émotive, confuse et puissante qui leur échappe. Ils y voient quelque chose de vulgaire et d’incontrôlable, proche de l’idolâtrie, et veulent affirmer la supériorité du discours, de la raison et parfois, tout simplement, de leur métier. Déjà, le deuxième commandement interdit la représentation et réserve au verbe la relation avec Dieu. Platon vit à l’âge d’or de la sculpture grecque, mais lui attribue peu de valeur. Cependant, c’est la querelle des iconoclastes qui constitue l’épisode le plus significatif et aussi le plus violent. Aux viiie et ixe siècles, dans l’Empire byzantin, des intellectuels, des théologiens, de hauts fonctionnaires, parfois l’empereur lui-même, méprisent ardemment les images. Ils veulent réduire au maximum la liberté des créateurs et priver le bon peuple de ces bas plaisirs rétiniens. C’est la crise de l’iconoclasme.

Pierre Soulages, Brou de noix, 48,2 x 63,4 cm, 1946, Rodez, Musée Soulages © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019Pierre Soulages, Brou de noix, 48,2 x 63,4 cm, 1946, Rodez, Musée Soulages
© Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019Au plan artistique, le xxe siècle présente beaucoup de points communs avec cette période : une sorte de prétention à l’absolu, le rejet de tout ce qui dans l’art pourrait rappeler la vie terrestre, la distanciation vis-à-vis des goûts et aspirations populaires poussent à l’éloignement des images et à la valorisation de pratiques artistiques intellectualisées.

Coup d’œil au salon carré du Louvre

Le salon carré du Louvre est durant quelques mois vidé de ses vierges du Quattrocento pour accueillir un ensemble de toiles de Soulages. En arrivant sur place, un simple coup d’œil résume la situation. En hauteur, on peut observer un riche plafond du xixe. Il abonde de nus, d’anges, de bas-reliefs, de guirlandes et de dorures. C’est rétinien, c’est terrestre, c’est beau. C’est ce qui reste du fameux Salon, exposition officielle où les artistes présentaient jadis leurs œuvres. En bas, tout est ripoliné dans une teinte claire et neutre, bien de notre temps. Un arrivage de lourds rectangles noirs est présenté pour « résumer la vie de l’artiste ». Leur inhumanité monumentale est impressionnante. En ce qui me concerne, ils m’évoquent des extraterrestres, quelque chose comme les cônes noirs et striés des Yithiens, créatures imaginées par H. P. Lovecraft.

Peinture, 326 x 181 cm, 14 mars 2009 (acrylique sur toile), Pierre Soulages.Peinture, 326 x 181 cm, 14 mars 2009 (acrylique sur toile), Pierre Soulages.

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2 Replies to “De l’art en France en ce début de siècle…”

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