Sénateurs et parlementaires ont brillé par leur absentéisme lors des débats sur la PMA. À quoi servaient donc toutes ces auditions, si l’on ne s’attaque par aux arguments de ceux qui défendaient ce changement anthropologique majeur?


Ils faisaient de la peine tous ces Français venus en famille battre le pavé parisien contre la PMA, le dimanche 19 janvier. Non point qu’ils aient eu tort ou qu’ils aient été ridicules de descendre dans la rue. Bien au contraire ! Ils ont eu le courage de venir à Paris. Et du courage il en fallut puisque, à Caen, un bus de pèlerins confondu sans doute avec un bus de la Manif pour tous s’est fait attaquer par des militants encagoulés qui pourraient être, aux dires de certains, des militants LGBT.

Mais il y a plus insupportable qu’une attaque lancée par des adversaires qui vous combattent et le font ouvertement avec le courage de leurs convictions, fussent-elles devenues folles. C’est la trahison des vôtres, de ceux dont vous attendiez un véritable engagement à vos côtés, de ceux dont vous ne soupçonniez pas que, sur un sujet aussi important que celui de « l’ouverture du mariage aux couples de personnes de même sexe », ils vous joueraient cette comédie qui consiste à vous faire croire qu’ils mesurent comme vous l’importance du danger alors qu’ils ont en réalité la tête ailleurs. On s’active dans la vitrine mais on bâcle le travail dans l’arrière-boutique. Sur un sujet aussi grave qui n’était ni un sujet parmi d’autres, ni un sujet comme les autres, il fallait travailler, s’y impliquer personnellement, lire sérieusement les analyses, écouter attentivement les mises en garde.

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Marcher derrière des banderoles, entonner des slogans, agiter des drapeaux, cela est respectable mais aujourd’hui totalement inutile. La partie a été perdue, il y a sept ans ; la rupture anthropologique, consommée. Comme dans ces dessins où le fusil du chasseur est caché dans la branche de l’arbre, la PMA était dans le projet de loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels. Cela avait été prédit dès 2013. La GPA suivra, car le projet du mariage pour tous est un projet gigogne. La rupture anthropologique qui en est l’objet a fait sauter tous les verrous.

Les associations auraient dû être, en 2013, beaucoup plus vigilantes et exigeantes.  Il est bien entendu hors de question de refaire le débat et de revenir notamment sur les conditions dans lesquelles le texte fut adopté par le Sénat. Mais il faut tout de même convenir que le travail fut loin d’être satisfaisant au sein du groupe UMP (rebaptisé LR en 2015) de cette assemblée. Il y fut créé – ce fut la vitrine – un « groupe de travail » chargé de procéder à l’audition de présidents d’association, de psychiatres, de religieux, de sociologues, de philosophes, de juristes, et ce parallèlement aux auditions organisées par la commission des lois en charge de l’examen du texte. A ce groupe de travail s’inscrivirent une bonne quarantaine de sénateurs qui ne manquèrent pas – électoralisme oblige – de le faire savoir à tous ceux qui leur avaient fait part de leur inquiétude.

Le socle anthropologique était menacé, la famille malmenée, la filiation bousculée et les droits de l’enfant oubliés au profit du droit à l’enfant. Combien de sénateurs UMP, membres de ce groupe de travail, assistèrent aux auditions ? Deux ou trois, le plus souvent. Lors de son audition, Elisabeth Badinter n’eut même en face d’elle aucun sénateur. Et le Président de ce groupe de travail, à la droite duquel elle était assise, fut perpétuellement dérangé au téléphone par la misérable querelle qui opposait François Fillon à Jean-François Copé.

Lors des remarquables auditions du philosophe Thibaud Collin et de la juriste Claire Neirinck par le Président et le rapporteur de la commission des lois cette fois, combien y eut-il de sénateurs en face d’eux ? Un seul ! Un seul sénateur, UMP d’ailleurs. « Où sont vos collègues, Monsieur le Sénateur ? – Que voulez-vous, ça leur passe au-dessus de la tête. »

Sur un sujet qui fit converger le 13 janvier 2013 un peu plus d’un million de personnes vers le Champ de Mars (chiffre divisé honteusement par quatre sur BFMTV par David Assouline, aujourd’hui vice-président PS du Sénat), sur un sujet qui mit dans la rue autant de Français, la classe politique, à droite, ne sut s’impliquer sérieusement pour être au rendez-vous des Français.

Même désinvolture ou même manque d’intérêt à l’Assemblée nationale ! Là aussi, la réflexion fut insuffisante. Il suffit d’ouvrir le tome II du rapport sur ce projet de loi et de lire, page 541, la contribution de Maurice Godelier, disparu aujourd’hui. Il fut l’un de nos grands anthropologues, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales : « Les opposants au projet de loi sur le mariage homosexuel, écrit-il, parlent d’ « aberration anthropologique » mais cela n’a aucun sens. Dans l’évolution des systèmes de parenté il existe des transformations mais pas des aberrations ».

On comprend que, fort de ce relativisme propre à l’anthropologie, Maurice Godelier ait soutenu le projet. Mais la remarque qui suit la petite leçon du professeur aurait dû susciter quelques questions car elle est d’une importance capitale dont il ne voudra pas, lui-même, tenir compte. « Certes, ajoutait-il, on ne trouve pas, dans l’histoire, d’union homosexuelle et homoparentale institutionnalisée ». On ne peut être plus clair : pas de mariage homosexuel dans toute l’histoire de l’humanité. La raison, à ses yeux, en est simple : « Pendant des millénaires, la société a valorisé l’hétérosexualité pour se reproduire. » Pour se convaincre de l’absurdité de cette explication, il suffit d’en tirer toutes les conséquences. Puisqu’avec la PMA et la GPA une société peut désormais se reproduire, l’hétérosexualité n’a plus besoin d’être valorisée. C’est au tour de l’homosexualité de l’être désormais, d’autant plus que « souvent l’homosexualité au sein des sociétés, rappelle l’anthropologue, a été reconnue dans la formation de l’individu ». Nous tenons donc aujourd’hui la véritable formule, aussi rigoureuse qu’une formule mathématique, aussi incontestable, la formule enfin progressiste qui permettra enfin à notre société à la fois de se reproduise et de former le mieux possible sa jeunesse : PMA ou GPA (pour la reproduction) + homosexualité (pour la formation de l’individu). Qu’attend-on pour proscrire désormais de notre société une hétérosexualité devenue inutile pour sa reproduction et préjudiciable à l’éducation de sa jeunesse ?

Lors de son audition, Irène Théry, sociologue, également directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, a cité d’entrée de jeu une phrase de l’historien Georges Duby qui aurait inspiré tout son travail de sociologue et qui se trouve dans Le Chevalier, la femme et le prêtre. Elle ne donne bien sûr ni la page où se trouve la citation ni la suite du texte au dos de cette page.

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Or, écrivant « … le mariage ordonne l’activité sexuelle », Georges Duby se reprend aussitôt et corrige ainsi son propos : « ou plutôt la part procréative de la sexualité ». Ecrire comme le fait Irène Théry que Duby « ne se réfère en aucune manière à une sorte d’essence intemporelle du mariage », c’est mettre sous le boisseau la différence qu’il établit entre « la plasticité des règles qui président aux alliances » et l’invariant que constitue « la part procréative de la sexualité ». C’était vouloir enrôler Georges Duby (1919-1996) de façon militante derrière le « mariage pour tous » et impressionner les parlementaires en se référant à un très grand historien connu de tous.

Ces deux exemples montrent que tout peut être dit sans risque d’objection et que les parlementaires, quand il leur arrive d’être présents, écoutent distraitement. A quoi servent ces auditions et ces rapports volumineux qui font double emploi dans les deux chambres du Parlement ? On aurait aimé des empoignades entre les personnes auditionnées et les parlementaires UMP, on aurait aimé que ces derniers poussent dans leurs retranchements ceux qui, parmi les intellectuels, se firent les apôtres du mariage pour tous. Rien. Ennui. Bâillement. Absentéisme. Silence. « Que voulez-vous, ça leur passe au-dessus de la tête ».

On imagine les autres dangers que court notre pays avec une pareille distraction. « La nature d’une civilisation, disait André Malraux, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. »

Quelle valeur fondamentale ? A l’évidence, la méthode pour la trouver ne pourra consister en une aussi désinvolte distraction, qui n’est jamais qu’un élément de la « décomposition » à laquelle nous assistons.

 

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