MEMORABILIA

La Chine, le « Collier de Perles » et Djibouti…

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– Quelques mots de rappel sur la « Stratégie du collier de Perles » , comme qualifient de plus en plus les commentateurs l’actuelle offensive maritime de grande envergure de Pékin sur les mers du monde, suivis d’ un article du Figaro sur la situation particilière de Djibouti, ancienne possession française où , en l’absence d’une diplomatie et d’une startégie communes, la France et les européens ont, de toute évidence, « loupé le coche », un échec de plus dont nous aurons à nous repentir…
Artofus .

1. La « Stratégie du collier de perles »

La stratégie du collier de perles (String of Pearls) est une expression désignant l’installation par la marine de guerre chinoise de points d’appui (les « perles ») le long de sa principale voie d’approvisionnement maritime vers le Moyen-Orient.

Cette stratégie consiste donc en la construction, l’achat ou la location de longue durée d’installations portuaires et aériennes échelonnées depuis la base navale de Yulin sur l’île de Haïnan, en territoire chinois, jusqu’en Afrique, afin de  protéger les intérêts commerciaux et les sources d’approvisionnement en énergie en Mer de Chine Méridionale, dans le Golfe du Bengale, la Mer d’Arabie et la Mer Rouge.

La méthode employée par Pékin pour parvenir à ses fins est la même que pour son projet terrestre de « Routes de la Soie« : l’échange de facilités portuaires contre le financement de projets d’infrastructure.

Cette stratégie de grande envergure, qui a aussi des visées pétrolières et gazières, a commencé avec l’accès au pouvoir de Xi-Jin-Ping et l’annexion de fait et la militarisation des îles Paracels et Spratley; elle s’est poursuivie depuis par des installations à divers titres à Sihanoukville (au Cambodge), Kyaukpyu et Sittwe (en Birmanie), Chittagong (au Bangladesh), Hambantota (au Sri Lanka),  Gwadar (au Pakistan), Doraleh et Obock (à Djibouti) et enfin à Port Soudan.

Une des dernières manoeuvres chinoises dans la zone Asie-Pacifique a été celle des Iles Salomon ( voir: https://artofuss.blog/2019/10/22/et-voila-la-chine-dans-le-pacifique/  )

Pékin manifeste également un intérêt pour l’Atantique Nord et l’Islande où le ministre des Affaires étrangères chinois a expliqué en visite officielle, que la RPC  construirait volontiers un port permettant un aiguillage des navires chinois vers l’Europe, lorsque le réchauffement climatique et la fonte des glaces permettront la navigation par l’Océan Arctique, ce qui réduirait le trajet entre les ports de Shanghaï et Hambourg de 6 400 km pendant les mois d’été.

Bien entendu, l’Inde, l’autre « poids lourd » de la région, considère pour sa part la  stratégie chinoise du « Collier de Perles » comme une manœuvre d’encerclement notamment par les ports situés au Pakistan, au Sri Lanka, au Bangaldesh et en Birmanie. Il faut par ailleurs garder en mémoire que les tensions entre les deux pays restent fortes après la guerre sino-indienne de 1962, que les deux pays ont en suspens diverses questions territoriales et que la Chine milite aussi contre une réforme du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui ferait entrer l’Inde dans le club des cinq grands gagnants de la Seconde Guerre mondiale.

En réaction aux ambitions chinoises , l’Inde a développé en Asie une stratégie appelée Look East Policy, pour essayer notamment de se rapprocher des pays d’Asie du Sud-Est. En 2018, elle a aussi noué des accords avec les Seychelles et l’Île Maurice pour y installer des bases ou des facilités militaires.

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2. Un intéressant article du Figaro en date du 31 janvier 2020):

« À Djibouti, le face-à-face des armées du monde »

Le Figaro, 31 janvier 2020.
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– Au bord du détroit stratégique de Bab el-Mandeb, l’influence des armées américaine (4000 hommes) et française (1450 hommes) est défiée par la montée en puissance récente de la Chine, qui a installé 2000 soldats (et possède des facilités pour 8.000 de plus)…

À Djibouti

La blancheur de l’immeuble surprend et les idéogrammes attirent l’œil. Dans les rues décaties de Djibouti, cet ancien confetti colonial français sur la Corne de l’Afrique, le bâtiment de la Bank of China est flambant neuf. La banque vient de s’installer sur la route de la Siesta qui longe la côte. En octobre, une délégation de l’entreprise a été accueillie à bras ouverts par le ministre du Budget de cette petite République, coincée entre l’Érythrée, l’Éthiopie et la Somalie, qui ne bénéficie de rien sauf d’être située sur l’un des sites les plus stratégiques du monde, entre la mer Rouge et l’océan Indien.

Les objectifs de la Bank of China s’inscrivent «dans la “vision 2035”, qui aspire à faire de notre pays non seulement un hub logistique régional, mais aussi un hub financier, et une place commerciale internationale», s’est félicité le ministère. Vu des bidonvilles alentour, le programme «vision 2035» du président Ismaïl Omar Guelleh semble un rêve lointain. Au cours de l’entretien, Xu Jiaji, l’un des responsables de l’institution, a plaidé pour que son groupe bénéficie de «facilités procédurales» afin de démarrer son activité rapidement.

 

Il suffit de traverser la ville pour découvrir d’autres signes de la présence chinoise. À une poignée de minutes, l’imposant port en eaux profondes de Doraleh, construit avec les subsides de Pékin, hisse ses grues sur l’horizon. Il a été inauguré en 2017. Un an plus tard s’ouvrait à côté une zone franche surdimensionnée de 43 km², un projet à 3,5 milliards de dollars, dont trois entreprises chinoises sont actionnaires au côté de l’État djiboutien. Et enfin, comme pour surveiller les lieux, invisible, se trouve la première base militaire de l’Armée populaire de Chine à l’étranger.

Un effet de saturation

Sur le rocher djiboutien, les grandes puissances se font face et cohabitent. Avant l’arrivée des Chinois, les armées occidentales surveillaient déjà scrupuleusement le détroit de Bab el-Mandeb par lequel transite une large part du commerce mondial. La France n’a pas quitté le territoire depuis l’indépendance en 1977. La base des Forces françaises (FFDj) est accolée à l’aéroport. Elles ont la main sur la planification des activités aériennes. En 2011, un partenariat de défense a scellé la coopération entre les deux États. Mais en vingt ans, les effectifs des FFDj ont été divisés par deux pour représenter 1450 hommes aujourd’hui.

 

Les Américains, eux, sont arrivés après le 11 septembre 2001 pour mener la guerre contre le terrorisme. Leurs drones décollent en direction du Yémen ou de la Somalie de la piste de Chabelley, à quelques kilomètres. Les soldats sont 4000 retranchés sur le site du camp Lemonnier, une part de l’ancien camp français qu’ils ont récupéré en 2002 après le départ de la Légion étrangère. L’installation devait être temporaire mais, en 2014, un bail de vingt ans a été signé.

Il y a aussi les Japonais venus en 2011 avec 200 hommes. Ils contribuent à la lutte contre la piraterie, fléau des années 2009-2010, comme le fait la mission internationale Atalante, qui possède là son quartier général.

L’Italie a installé quelques soldats. On rencontre aussi des Espagnols.

La Russie lorgnerait bien une petite place pour profiter d’un point d’appui militaire dans la zone. «Mais il y a un effet de saturation», prévient-on. Pour Djibouti, les bases représentent une source de revenu et une garantie de stabilité. Mais ce commerce a ses limites. Moscou prospecte dans les pays avoisinants.

Les ambitions de Pékin inquiètent. Située à une douzaine de kilomètres des camps français et américain, la base ne constitue officiellement qu’un «support logistique». La Chine est aujourd’hui engagée dans des missions de maintien de la paix. Elle participe à des opérations contre la piraterie…

Les autorités chinoises cherchaient aussi à combler une faiblesse: en 2011, faute de point de relais, elles avaient été dans l’incapacité pendant plusieurs jours d’évacuer 36.000 de leurs ressortissants d’Afrique. «Ces explications sont recevables mais elles ne suffisent pas», juge l’ancien ambassadeur américain David Shinn, spécialiste de l’Afrique de l’Est.

Sur les nouvelles Routes de la soie, qui tracent l’ambition de Pékin autour du monde, Djibouti est une étape clé.«La Chine veut projeter de l’influence dans la région», ajoute-t-il.

Sa base compte moins de 2000 hommes aujourd’hui. Mais elle pourra loger, à terme, 10.000 soldats. Elle dispose d’un port. La livraison d’une dizaine d’hélicoptères est annoncée pour bientôt.

 

Depuis que le gouvernement djiboutien a nationalisé la gestion du port de Doraleh en 2018, les forces étrangères s’interrogent: s’il passait un jour sous le contrôle de Pékin?

«Notre accès [au port] est nécessaire et indispensable, a prévenu en février 2019 le général Thomas Waldhauser, commandant des forces américaines en Afrique, l’Africom.

Le président Guelleh nous a donné sa parole que nous y aurons toujours accès et qu’ils n’ont pas l’intention de le vendre à la Chine (…) Néanmoins, je reste préoccupé (…) car si cet accès nous était refusé ou s’il était limité, nos activités en Afrique de l’Est en seraient considérablement affectées», a-t-il ajouté.

Pour les locaux, l’affrontement entre les États-Unis et la Chine demeure fantôme. Les soldats américains et chinois ne sortent pas de leur base.

Les armées ne se croisent pas mais elles s’observent.

Le désert environnant offre un terrain de jeu sans pareil pour les exercices d’entraînement. Parfois les généraux étrangers sont conviés à une démonstration. «Mais on modifie certaines manœuvres, pour ne pas donner d’indications techniques aux autres», prévient un militaire.

Pour leurs communications, les gradés préfèrent utiliser une application cryptée que le réseau traditionnel. Sur la base, les zones couvertes par le Wi-Fi sont aussi strictement limitées aux lieux de vie et évitent les bâtiments de commandement.«Il faut être attentif à la confidentialité», reconnaît-on.

Pour se développer, Pékin a profité jusqu’ici du vide laissé par ses concurrents.

Entre la France et Djibouti, une décennie a été«perdue», convient un diplomate. L’affaire Borrel, ce juge dont la mort en 1995 n’a jamais été élucidée, a plombé les relations entre les deux gouvernements.

De leur côté, les entreprises françaises n’ont pas répondu aux appels d’offres des Djiboutiens, avides de développement. Les Occidentaux ne les ont pas remplacés.

Pendant ce temps, la Chine a usé de son arme économique, promettant des investissements massifs. La stratégie a été éprouvée ailleurs.«Les Chinois disent, on vous fait les 50 premiers kilomètres gratuits et les 500 suivants à nos conditions», grince un diplomate français.

Pékin a ainsi ressuscité la ligne de chemin de fer Djibouti-Addis Abeba ou investi dans l’approvisionnement en eau. La rénovation de l’aéroport sera sans doute l’un des prochains dossiers.

Une petite ONU

Les prêts chinois ont dépassé 1 milliard de dollars, quand le PIB du pays s’élève à 2 milliards de dollars. L’endettement de Djibouti a explosé passant de 34 % du PIB en 2013 à 71 % en 2018.

Le FMI a tiré la sonnette d’alarme en soulignant la«vulnérabilité» du pays envers ses créditeurs. La Chine n’est pas la seule parmi eux. Mais osera-t-elle user un jour de cette arme économique? Elle risquerait de déclencher l’ire des colocataires de Djibouti. En mars dernier, le président Emmanuel Macron a mis en garde Ismaïl Omar Guelleh contre les risques de perte de souveraineté.

Côté américain, l’Africom dit«surveiller attentivement la présence militaire émergente» de la Chine. Les Américains soignent leur relation avec Djibouti pour éviter que leurs rivaux ne prennent leur place. En décembre, 54 véhicules destinés au Bataillon d’intervention rapide djiboutien ont été livrés «avec sept mois d’avance».

«La clé pour maintenir un partenariat de confiance est la transparence et la fiabilité», a insisté le commandement en rappelant que les paiements directs et indirects américains assuraient un revenu «de 200 millions de dollars à Djibouti», soit presque «10 % de son PIB». Mais les discussions à Washington sur un redéploiement militaire en Afrique fragilisent l’Africom.

 

La cohabitation entre puissances demeure cordiale. Mais elle n’est pas sans frictions. «La Chine est sur le continent africain depuis longtemps. Mais, nous, en tant que commandement de combat, n’avions pas eu à traiter avec elle en termes d’intérêt stratégique, a déclaré le général Waldhauser l’année dernière. Nous faisons de premiers pas dans cette direction», a-t-il ajouté.

En 2018, des pilotes américains s’étaient plaints d’avoir été «pointés» dans le ciel par des lasers militaires.«Les rapports indiquent que les lasers venaient de la base chinoise», avait accusé une porte-parole du Pentagone. Les faits avaient vite cessé.

Dans ces moments d’irritation, «nous pouvons avoir un rôle de facilitateur entre les Américains et les Chinois, explique un gradé français. En cas de problème, la seule façon de s’en sortir est d’en parler. Mais parfois il y a des incompréhensions». Régulièrement, l’ambassadeur organise des déjeuners avec ses homologues et les commandants de base.«Ici, c’est comme une petite ONU», s’amuse un diplomate. On s’y parle, on s’y jauge, on s’y bloque. On veut y éviter le conflit.

Voir également ma revue de presse sur les « Nouvelles Routes de la Soie » :

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