MEMORABILIA

«Les progrès ne naissent pas des révolutions» Patrice Gueniffey, Professeur à l’EHESS

Lors d’un précédent « Grand Entretien » avec Pierre Brochand sur le « défi de l’immigration », Le Figaro nous avait permis de lire l’analyse à mon sens la plus pertinente jamais publiée dans un grand media sur ce problème. (Voir: https://artofuss.blog/2020/02/23/limmigration-est-le-defi-le-plus-redoutable-auquel-nous-sommes-confrontespierre-brochand/)Aujourd’hui, Le Figaro encore, (qu’il en soit remercié) nous livre une analyse de la même hauteur et de la même qualité sur les faiblesses intrinsèques de notre pratique politique depuis des siècles et ses actuels errements. 

Encore un texte de référence !… Artofus.

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GRAND ENTRETIEN – Professeur à l’EHESS, spécialiste de la Révolution et de l’Empire, Patrice Gueniffey a codirigé un ouvrage collectif consacré aux révolutions françaises du Moyen Âge à nos jours.

La révolution est-elle une spécificité française?

Pourquoi celle de 1789 a-t-elle imprimé une marque indélébile sur notre pratique politique? Sort-on de la logique révolutionnaire?

Réponses d’un historien qui ne manie pas la langue de bois.

Le FIGARO.

 

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Pourquoi compte-t-on autant de révoltes et de révolutions à travers l’histoire de France?

C’est une singularité nationale. Tous les pays ont connu des troubles civils, mais aucun autant que la France.

Le phénomène s’explique d’abord par la faiblesse de l’autorité politique, qui chez nous est endémique. La monarchie, contrairement à une idée reçue, n’a été forte que par intermittence. On l’a vue ainsi ébranlée lors des grandes crises comme la guerre de Cent Ans, les guerres de Religion, la Fronde.

La République, elle, a été faible dès le départ parce que, fondée sur le principe de la volonté du peuple, elle était condamnée à être gouvernée par des représentants élus dont la légitimité était, partant, fragile, toujours susceptible d’être contestée au nom de la volonté du peuple lui-même.

De ce fait, même si la République a été forte pendant la Première Guerre mondiale ou sous de Gaulle, il n’y a jamais eu de moment où les institutions républicaines ont joui d’une légitimité incontestée.

Alors qu’en Angleterre, qui a pourtant connu de multiples crises politiques et dynastiques, les institutions font consensus. Il en est de même aux États-Unis, nation divisée politiquement et ethniquement, et qui a subi, avec la guerre de Sécession, une terrible guerre civile, mais où la Constitution dure depuis deux cent trente ans.

 

La France n’a pas bénéficié de tels facteurs de stabilité. Du fait que les rois, afin d’affermir leur pouvoir, ont affaibli la noblesse en s’alliant au tiers état, nous n’avons jamais eu de vraie classe dirigeante aristocratique, à l’inverse de l’Angleterre ou de l’Allemagne.

La France est un pays beaucoup plus égalitaire que les autres. Faute d’une classe intermédiaire faisant tampon entre le pouvoir et le peuple, c’est l’État, c’est-à-dire l’administration, qui maintient une très relative cohésion sociale. Formée sous la monarchie, renforcée par la Révolution, l’Empire et la République, l’administration tient la France, comme disait Tocqueville, mais avec tous les inconvénients que l’on peut imaginer en termes de capacité d’initiative, de responsabilité et d’autonomie des citoyens et des collectivités locales.

L’administration est donc garante de la continuité nationale, mais constitue un corset qui suscite en contrepartie, épisodiquement, des réactions sociales parfois violentes.

Toutes les révolutions du passé, du Moyen Âge à l’Ancien Régime, étaient, en un sens, réactionnaires : elles visaient à revenir à un état plus parfait

Vous distinguez deux types de révolutions: celles d’avant 1789, celles d’après. En quoi la grande révolution marque-t-elle une césure?

Jusqu’au XVIIe siècle, la conception de l’histoire était cyclique: la pensée traditionnelle considérait que les États, les empires et les peuples avaient un point de départ et un point d’arrivée qui se rejoignaient.

La conception du progrès, d’un dépassement de ce qui existait était inconnue. Dominait seulement l’idée qu’il fallait remédier à la dégénérescence. Si le roi, mal conseillé assurait-on, avait corrompu les institutions, ne respectait plus ses engagements et ses devoirs, le rôle de la révolte, de la révolution, était de revenir à l’état antérieur. Toutes les révolutions du passé, du Moyen Âge à l’Ancien Régime, étaient, en un sens, réactionnaires: elles visaient à revenir à un état plus parfait.

À partir de la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle s’impose une autre philosophie. L’ordre naturel est appelé à être dépassé au nom de la raison, de la science ; les sociétés sont comme des machines dont on peut comprendre le fonctionnement afin de les démonter et ensuite les remonter.

Née du cartésianisme, quand la science se sépare d’avec la religion, cette conception se transforme peu à peu, avec les Lumières, en un projet politique. C’est avec la Révolution française que l’idée de la table rase prendra vraiment corps.

Les Jacobins vont mettre en place une ingénierie politique, sociale et culturelle destinée à inventer une société nouvelle et même un homme nouveau. Et c’est là, puisque les sociétés ne sont pas des machines et les hommes encore moins, que commence la tragédie révolutionnaire.

Car vouloir fabriquer un homme nouveau ne peut déboucher que sur la violence. Toutes les révolutions qui se sont réclamées de cette utopie, au XIXe et surtout au XXe siècle, ont provoqué des tragédies.

Dans l’introduction à votre livre sur les révolutions françaises, vous accusez «la puissance absolue prêtée à la volonté du peuple» d’être la cause de l’instabilité française…

En 1789 et 1790, la Révolution s’effectue au nom de la volonté du peuple souverain, contre la souveraineté jusqu’alors détenue par le roi. La monarchie absolue est renversée et une première Constitution est promulguée en 1791, qui conserve le roi à titre de premier fonctionnaire du royaume. Mais un an plus tard, cette expression juridique de la volonté du peuple est renversée à son tour au nom, une nouvelle fois, de la volonté du peuple.

Dès lors se met en place un mécanisme où la volonté et la puissance souveraine prêtées au peuple condamnent par avance tout ce qui sera fait en son nom, puisque ce que le peuple a fait, il peut le défaire. Cela explique l’instabilité constitutionnelle dans laquelle la France va entrer et ne plus sortir, et donc l’instabilité de la politique française depuis deux siècles.

Faire la révolution suppose un investissement personnel de chaque instant

Selon vous, la Révolution française n’a pas mis en œuvre le pouvoir du peuple mais le pouvoir des minorités, et même «la tyrannie des minorités»…

Le peuple est un principe de légitimité, mais le peuple est aussi une réalité sociologique: les deux ne coïncident pas toujours, ni même souvent dans les temps de crise. Si le peuple est en effet descendu dans la rue le 14 juillet 1789, qu’en est-il ensuite?

Faire la révolution suppose un investissement personnel de chaque instant. Or, la plupart des gens n’ont ni la force, ni le temps, ni l’envie de soutenir durablement le mouvement révolutionnaire.

Dès lors, les foules révolutionnaires sont vite réduites à des minorités. Et plus ces minorités se réduisent, plus elles se radicalisent au nom du «peuple» dont elles affirment exprimer la volonté.

C’est ainsi que la Révolution française s’est transformée en un théâtre d’ombres masquant la lutte entre factions ultra-minoritaires cherchant à s’approprier la prétendue volonté du peuple.

Et l’égalitarisme, est-ce encore un legs empoisonné de la Révolution française?

C’est sans doute ce qu’il y a de plus constant dans l’histoire française: le fait que les inégalités n’y sont pas acceptées. Certes, nulle part les inégalités ne sont acceptées de manière absolue: déjà Aristote disait que la grande division se situe entre les riches et les pauvres.

Mais en Allemagne, en Angleterre, en Italie, l’égalitarisme n’est pas absolu. En France, oui. Toute inégalité nous apparaît choquante, injustifiée.

La vraie passion révolutionnaire, chez nous, c’est le ressentiment social.

Vous rappelez néanmoins que les vrais progrès sociaux ne sont jamais sortis des révolutions, mais sont au contraire l’œuvre de gouvernements réformistes…

La Révolution a trouvé dans les cartons de l’administration des projets qui avaient été élaborés sous la monarchie, mais que la faiblesse du gouvernement de Louis XVI avait enterrés. Ils ont alors été mis en chantier, mais sans qu’aucun n’aboutisse.

Les seules réussites, dans ce domaine, sont celles du Directoire, période la plus modérée de la révolution. Par leur radicalisme, les révolutions conduisent à l’échec. Février 1848 ou la Commune ne créent rien. Il n’y a que les politiques réformistes qui apportent du concret: toutes les réformes ont été réalisées par des gouvernements modérés. Le point de départ de la politique d’instruction publique en France, c’est la loi Guizot sous la monarchie de Juillet. La liberté syndicale, c’est Napoléon III. La liberté de la presse, c’est la IIIe République. Les droits sociaux, c’est de Gaulle à la Libération. On pourrait continuer ainsi avec la IVe et la VeRépublique. À chaque fois, ce n’est pas la voie révolutionnaire qui a ouvert le chemin aux conquêtes sociales.

L’idéologie actuelle est fondée, en partie, sur la haine de soi et la sacralisation des minorités sociales, ethniques, culturelles et maintenant sexuelles

En 1989, lors du bicentenaire de la Révolution, ce sont les historiens critiques vis-à-vis du phénomène révolutionnaire, dont François Furet, qui venait de la gauche, qui donnaient le ton. Aujourd’hui, à l’université, tout un courant historiographique réhabilite Robespierre et minimise la Terreur. Pourquoi cette évolution en forme de régression?

Notre histoire récente a connu une période particulière dont le point de départ a été, en 1974, la parution deL’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne, livre qui a précipité le marxisme dans une crise globale dont il ne se remit pas. Le bicentenaire de la Révolution, en 1989, année aussi de la chute du mur de Berlin, se situe dans cette séquence qui met à bas l’idéal révolutionnaire. Dans le monde occidental, l’heure est aux idées libérales avec Reagan et Thatcher.

En 1992, l’essayiste américain Francis Fukuyama publie La Fin de l’histoire, essai dans lequel il annonce, sur les décombres du communisme, la victoire de la démocratie libérale.

En 1996, Samuel Huntington, plus lucide, réplique dans Le Choc des civilisations que nous allons plutôt vers un monde multipolaire et dangereux. Les attentats du 11 septembre 2001 lui donnent raison, et ferment la parenthèse optimiste née de la fin du marxisme.

Aujourd’hui, on peut dire que Furet, qui avait dénoncé l’illusion de la pureté révolutionnaire, avait gagné le match par K.-O., en 1989, mais qu’il l’a rétrospectivement perdu maintenant que nous assistons à un réveil de la «passion révolutionnaire» qu’il avait si justement anatomisée. Mais cela ne signifie pas que l’idéologie a relevé la tête sous sa forme marxiste.

Ce qu’on peut qualifier d’idéologie, actuellement, ce n’est pas un discours articulé comme le fut le marxisme, mais un esprit révolutionnaire non construit, nébuleux, issu du politiquement correct et du progressisme des universités américaines et nourri par la vieille passion sans-culotte française.

Cette idéologie est fondée, en partie, sur la haine de soi et la sacralisation des minorités sociales, ethniques, culturelles et maintenant sexuelles. Ce facteur se conjugue avec, deuxième facteur, la rupture de transmission à l’école, l’abandon des savoirs classiques et l’encombrement de l’université. Comme avant Mai 68, celle-ci forme de nombreux diplômés sans débouchés et des demi-savants. Or, les demi-savants sont toujours une proie pour les idées révolutionnaires.

Pourquoi observe-t-on le retour de la violence, depuis quelques années, dans les manifestations politiques et sociales?

Parce qu’il y a une décomposition politique et un effondrement de toutes les médiations. Les syndicats n’ont aucune prise sur leurs troupes, et les partis ont disparu. La possibilité d’élaborer des solutions et de trouver des compromis en est fortement diminuée, ce qui conduit à l’affrontement entre les contestataires d’un côté et un gouvernement réduit à sa plus simple expression de l’autre, puisque le pouvoir réside aujourd’hui, du fait de la réduction de la fonction parlementaire, dans les mains du seul chef de l’État, personnalisation qui ne peut qu’accroître la surenchère des mécontents.

En raison de la déculturation massive de la société, par ailleurs, l’aptitude au dialogue a reculé. Dans les médias et à l’université, lieux traditionnels de la confrontation intellectuelle, le débat est dénaturé par des minorités qui imposent l’idée que la vérité ne connaît pas de gradation: soit tout est faux et mal, soit tout est juste et bon.

Ce manichéisme réducteur rend le dialogue impossible, car comment discuter avec mesure sur le bien et le mal? Les contestataires ne discutent donc plus: ils excommunient.

Le regain de violence actuel exprime encore l’absence de perspective, et la conscience de cette absence de perspective. Depuis les années 1990 règne le sentiment qu’on ne changera pas le monde, que nous sommes sous la coupe de fatalités – mondialisation, crise économique, risque écologique – dont les effets ne peuvent pas être évités.

D’où un certain fatalisme, une forme de passivité, qui mène à la révolte contre la dureté des temps, mais sans perspectives politiques concrètes d’infléchir le cours des choses.

Tout cela produit une époque sinistre.

 

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