Michel Onfray est le plus prolifique de nos penseurs. Homme de gauche antimarxiste, libertaire pétri de morale, soutien des gilets jaunes opposé à leurs récupérateurs, ce disciple de Proudhon cumule les paradoxes. Il réagit aux affaires Matzneff et Griveaux sans jamais épargner la Macronie.


Causeur. Bonjour, Michel Onfray. Vous êtes le plus prolifique de nos penseurs. Ces derniers mois, vous avez publié quatre livres, dont Grandeur du petit peuple, votre journal des gilets jaunes. Lectures, réflexions, admirations, colères, vous faites feu de tout bois. Cela signifie-t-il que, pour vous, rien de ce que vous vivez ou pensez n’a de valeur tant que cela n’est pas écrit, donc partagé ?

En disciple de Nietzsche que j’essaie d’être, donc en antidote à la manie structuraliste ayant généré notre modernité, je crois en effet qu’il n’existe pas de texte sans contexte et que la biographie de celui qui écrit fait partie de ce contexte. Dans le débat qui oppose Proust à Sainte-Beuve, je crois donc que le dernier a raison sur le premier : il n’y a pas deux moi hétérogènes, mais un seul et même moi. Certes, la biographie n’est pas tout, mais elle n’est pas rien non plus.

Je ne suis pas certain que nous soyons encore totalement en démocratie

Puisque vous me parlez de mon livre sur les gilets jaunes, il n’est pas inintéressant de constater la communauté de vues de deux enfants de la bourgeoisie tous les deux normaliens et agrégés de philosophie, vivant à Paris, et que tout semble politiquement séparer, j’ai nommé Badiou et BHL : constatez qu’ils affectent un même mépris du petit peuple des gilets jaunes.

Par ailleurs, je crois, en effet, que la publication de livres, au même titre qu’hier les universités populaires que j’ai créées à Caen puis à Argentan, aujourd’hui ma web TV, mais également mes conférences, participent d’un même désir de partager un savoir qui, sinon, ne servirait à rien d’autre qu’à entretenir une existence d’esthète.

Un mot vient à l’esprit vous concernant, le mot « fidélité », en particulier à vos origines. Vous ne cessez de rendre votre tribut aux « vies minuscules » dont vous êtes l’héritier. Votre pensée est-elle nourrie par le ressentiment ? Pour défendre votre mère, ne risquez-vous pas de sacrifier la vérité ?

La fidélité et la mémoire sont associées au ressentiment par ceux qui estiment échapper à leurs propres fidélités ou à leurs propres mémoires… Quand, sur un plateau de télévision, Guillaume Durand reprend ce même argument en croyant invalider mes thèses, il estime que son origine sociale, à savoir un père marchand d’art contemporain dans les beaux quartiers de Paris, ne serait pour rien dans cette déconsidération de ma pensée par ma biographie conduite par le seul ressentiment, il active une lutte des classes des plus banales : on reproche aux enfants de pauvres de rester fidèles à leur milieu parce qu’ils n’ont pas trahi pour rejoindre leur camp et l’on criminalise leur fidélité en la faisant passer pour une pathologie.

Enfin, on peut être fidèle à son milieu d’origine sans devoir sacrifier la vérité qui fait mauvais ménage avec la trahison qui fonctionne en sésame du ralliement au camp des dominants !

Cependant, vous n’appartenez plus vraiment à ce milieu. Vous êtes l’un des rares à pouvoir bien vivre de leurs écrits. Dès lors, on a parfois l’impression que vous, chantre de l’athéisme joyeux, ressentez un petit fond de culpabilité chrétienne.

Après le ressentiment, la culpabilité ! Non, non, croyez-moi, la fidélité suffit sans qu’il soit besoin, après avoir voulu me faire passer sur le divan du psy en guise d’épistémologie de mon travail, de me faire entrer dans le confessionnal du prêtre ! Aucune pathologie ne saurait rendre compte de ce que je pense. Ou alors, convenons que c’est le cas de tout penseur.

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Vous définissez le peuple par la condition de victime. Le peuple, c’est ceux qui sont dominés. Et la vie publique se réduit finalement à l’affrontement des dominants et des dominés. Le résultat, c’est que, contre les puissants, tout est permis. D’où la vindicte personnelle des gilets jaunes contre Macron. En essentialisant ainsi l’identité sociale, ne risque-t-on pas de confondre contestation et détestation, et d’effacer la distinction entre les personnes publiques et les êtres humains ?

Vous allez un peu vite : ça n’est pas parce que je définis le peuple comme l’ensemble de ceux sur lequel le pouvoir s’exerce et qui n’en exercent aucun que je justifie que tout soit permis ! D’où sort cette causalité magique ? Grandeur du petit peuple sépare bien ce que je défends et ce que je ne défends pas : je n’ai jamais tout justifié ! Je ne suis pas de ceux qui, marxistes, estiment qu’une contre-violence révolutionnaire serait légitime parce qu’elle répondrait à une violence du capital. Je légitime la porte défoncée du ministère de Griveaux avec un transpalette, mais pas la violence que certains gilets jaunes ont réservée à telle ou telle femme gilet jaune, je songe à Jacline Moureau ou à Ingrid Levavasseur. Je n’ai pas justifié la tête de Macron au bout d’une pique ou la pancarte appelant à une cagnotte pour une guillotine. Mais je crois que le mépris choisi par le pouvoir, sa violence, son choix de la criminalisation, de la répression joue la violence d’État contre la violence contestataire qui, de ce fait, ne peut qu’enfler.

Sauf que la violence d’État est légitime. Et, profondément, ce que le peuple reproche au pouvoir ce n’est pas sa violence, mais son impuissance.

La violence d’État est légitime quand le pouvoir l’est. Or, je ne suis pas certain que nous soyons encore totalement en démocratie… Quand on jette aux orties un référendum qui ne convient pas, quand on mobilise le Congrès pour imposer au peuple ce qu’il a refusé lors de ce référendum, quand on bipolarise la vie politique et qu’on pousse le plus loin possible Marine Le Pen pour l’assimiler ensuite à das Reich et à Hitler – souvenez-vous qu’entre les deux tours de la présidentielle, Macron visite Oradour et le mémorial de la Shoah –, quand, par conséquent, la moitié des Français ne vote plus, quand une grande partie vote pour des partis purement protestataires, ou bien animalistes, je ne suis pas bien sûr que la légitimité soit grande… Dès lors, ce que le peuple reproche au pouvoir, c’est de ne pas le représenter pour lui préférer les riches et les puissants.

Pour vous, la démocratie représentative est irrémédiablement entachée par la forfaiture de 2005. Mais pourtant, il faut bien que la nation soit gouvernée. Les humeurs lyncheuses du peuple ne calment-elles pas votre souhait de voir advenir le gouvernement par le peuple ?

Vous confondez le peuple et la populace… Le peuple fut un mélange de sagesse empirique avec une tradition orale plusieurs fois millénaire et de sagesse républicaine enseignée par l’école publique aux enfants des classes les plus modestes à égalité avec les enfants issus des classes favorisées. La populace, c’est le peuple vidé de cette sagesse empirique, souvent rurale et paysanne, puis vidé de cette sagesse républicaine et rempli de la bouillie libérale fabriquée par l’État maastrichien qui est lui-même un rouage d’un futur État mondial, dont Attali a raconté la nature dans Demain, qui gouvernera le monde ?

Vous imaginez que le modèle jacobin est indépassable alors qu’il y a crise de ce modèle devenu fou. Je tiens pour ma part pour une révolution girondine qui redonne au peuple, aux provinces et aux régions le pouvoir sur lui-même, alors qu’il est dramatiquement confisqué par les acteurs de l’État profond.

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J’ai consacré un livre à ce sujet d’une politique girondine, Décoloniser les provinces, dont, bien sûr, il n’a été question nulle part. En disciple de Condorcet, j’estime que le vote ne va pas sans l’éducation de l’électeur, sinon, le suffrage n’est jamais que l’expression du formatage idéologique dominant.

Cependant, les gilets jaunes, justement, ont empêché l’émergence d’une élite alternative. La faillite des élites a-t-elle condamné la notion même d’élite ? Dans cette perspective, que serait pour vous une révolution réussie ?

Ce ne sont pas les Gilets jaunes qui ont empêché l’émergence d’une élite, mais les jacobins de la France insoumise et du Rassemblement national, puis ceux de la CGT et de SUD, enfin les blacks blocs qui ont été instrumentalisés par le pouvoir qui avait intérêt à assimiler gilets jaunes et vandalisme violent pour discréditer le mouvement. Ce qui d’ailleurs a bien fonctionné… Les élites ont fait leur travail, y compris et surtout les élites des partis et syndicats précités : elles ont lutté contre le soulèvement populaire afin de conserver l’ordre bourgeois dans lequel elles jouissent de leurs prébendes ; ce sont les officiels de l’opposition, les insoumis institutionnels.

Emmanuel Macron visite le village martyr d'Oradour-sur-Glane, durant l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle, 28 avril 2017. © Lachenaud/ Pool/ AFPEmmanuel Macron visite le village martyr d’Oradour-sur-Glane, durant l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, 28 avril 2017.
© Lachenaud/ Pool/ AFPUne révolution réussie est celle qui évite les récupérations partidaires et associe chaque négation à une affirmation. Pour l’heure, les négations sont restées sans autres propositions que celles des récupérateurs.

Vous vous insurgez contre la guillotine 2.0 pratiquée par Branco et consorts, mais n’est-elle pas cohérente avec votre vision du pouvoir. D’ailleurs, ils justifient la publication de vidéos intimes par leur combat politique.

Qui « ils » ? Juan Branco, qui est le Nouveau Philosophe de la Coupole, un pur produit de la bourgeoisie parisienne des beaux quartiers ? Ou les gilets jaunes qui n’ont rien dit sur ce sujet ? Branco est l’un des récupérateurs de cette énergie populaire qui sert moins le peuple qu’il ne s’en sert.

Pour ma part je ne suis pas solidaire de cette façon de procéder, qui relève de la technique des blacks blocs : un nihilisme intégral qui détruit en pensant que, comme par miracle, une positivité surgira des ruines. C’est un schéma de normaliens, c’est celui de BHL qui le fait fonctionner avec son paradigme libéral, par exemple en Irak ou en Libye, de Badiou, avec son schéma maoïste, et de Branco, avec son modèle debordien, or, c’est une croyance bêtement hégéliano-marxiste. C’est une vue de l’esprit qui croit que du négatif sort le positif par la grâce de la dialectique.

Au demeurant, l’affaire Griveaux illustre encore la fracture entre le peuple et les élites. Celles-ci, politiques et journalistes confondus, sont unanimes pour condamner la diffusion de la vidéo, tandis que le populo, lui, condamne le contenu, c’est-à-dire la supposée immoralité de la pratique. Que vous inspire cette dissymétrie ? Si Benjamin Griveaux n’était pas issu de la haute bourgeoisie macroniste, aurait-il subi le même sort et suscité les mêmes réactions parmi les Français ?

Quel mépris d’utiliser ce mot « populo » alors que les antennes et les colonnes des journaux ne leur laissent jamais la parole et qu’on entend surtout les éditocrates qui ont leur rond de serviette dans les médias !

Vous avez tort, c’est plutôt un mot affectueux…

En tout cas, je ne sais pas où s’exprime sa parole, je ne l’ai pas entendue sur ce sujet. En revanche, j’ai beaucoup entendu, Serge July en tête, mais aussi Christophe Barbier et d’autres, y compris l’ineffable Alain Duhamel ou la non moins ineffable Michèle Cotta, stigmatiser l’imprudence de Grivaux – « c’est un con », dit ce July qui connaît si bien la connerie de l’intérieur.

N’empêche, comme Jean-Claude Michéa, vous avez tendance à idéaliser le petit peuple et à lui prêter une common decency naturelle, tandis que les gouvernants seraient eux, portés au cynisme. Mais l’individualisme contemporain ne s’est pas arrêté aux portes des foyers modestes et le sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas se perd à tous les étages.

Je n’idéalise pas : j’analyse. Je viens de vous dire qu’une partie du peuple a été transformée en populace par les médias de masse associés au consumérisme capitaliste. Je n’ignore donc pas que ce peuple saigné par le libéralisme depuis des années, notamment par les soixante-huitards, a perdu de sa grandeur. C’est ce que je nomme un « populicide » en reprenant le mot de Babeuf.

Jean-Pierre Le Goff parle, au sujet de la demande de vertu et de transparence, d’un esprit de « sans-culottes postmodernes ». Sommes-nous condamnés à rejouer la Terreur, sinon sous forme de farce, comme métaphore ?

Ce sont les anonymes habitués des réseaux sociaux, donc assez peu le « populo » comme vous dites, qui actionnent cette guillotine 2.0. Ce sont donc moins des « sans-culottes », dont la sociologie était constituée d’artisans et de petits commerçants, voyez ce qu’en dit Soboul, que les gens habiles à utiliser internet et ses labyrinthes. La terreur est ici celle des anonymes dont la sociologie n’est pas celle du petit peuple, qui, lui, soumis à la fracture numérique, ne vit pas le doigt sur son écran de portable pour donner son avis sur tout à chaque moment de la journée. Cette terreur qui est déjà là est bien sûr une partie de la prochaine Terreur.

La diffusion d’un enregistrement audio de propos de Trump très crus concernant les femmes lui a plutôt été favorable. Pourquoi ce qui a profité à Trump coule-t-il Griveaux ?

Je ne crois pas qu’on puisse mettre ces deux évènements en perspective. Mais essayons tout de même une hypothèse : Trump est le candidat de l’Amérique profonde. Ses électeurs méprisent ce que disent de lui les médias traditionnels, quelle que soit l’information, y compris quand il s’agit de sa brutalité sexuelle. Grivaux est le prototype de l’ambitieux promu par la Macronie : l’occasion était trop belle de le faire tomber.

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Vous avez un problème avec la testostérone. Quatre ans au milieu de garçons vous en ont guéri. Mais elle a aussi permis pas mal de réalisations, non ? Voudriez-vous, comme les néoféministes, que les hommes deviennent des femmes comme les autres ?

Ah, encore le divan et la psychothérapie…  Non, je n’ai pas un problème avec la testostérone, mais je n’aime pas ce qu’elle fait faire aux mâles et qui est rarement délicat. La chasse, la pêche, la corrida, la guerre, la boxe, le catch économisent le néocortex, théoriquement l’organe de ma profession, au profit du cerveau reptilien dont je pense qu’il n’est pas la meilleure partie de l’homme. On peut être un homme digne de ce nom sans pour autant ruisseler de testostérone.

Juan Branco, dans le cortège de la manifestation contre la réforme des retraites, Paris, 5 décembre 2019. © Marie Magnin/ Hans Lucas/ AFPJuan Branco, dans le cortège de la manifestation contre la réforme des retraites, Paris, 5 décembre 2019.
© Marie Magnin/ Hans Lucas/ AFPLes réalisations d’une civilisation que je préfère sont moins ses guerres et ses crimes, ses chasses à courre et ses gibets, ses vendettas et ses assassinats que ses opéras et ses peintures, ses œuvres d’art et ses architectures, ses écrivains et ses poètes. La population carcérale féminine représente 3,5 % de la population totale : ce chiffre mériterait d’être commenté…

Enfin, j’aimerais que ni les hommes, ni les femmes, ni les LGBT n’aspirent à la domination et que chacun puisse être ce qu’il veut être, y compris les hommes qui devraient aussi pouvoir l’être sans passer pour des monstres.

À l’occasion des mésaventures de Griveaux, il est apparu que, pour les moins de 40 ans, l’envoi de photos ou de vidéos de son anatomie est parfaitement naturel. Dès lors qu’on fait l’amour par écrans interposés, la notion d’intimité a-t-elle un sens ?

L’intimité renvoie à la chambre qui est le lieu par excellence du contrat. Toute sexualité consentie est pour moi légitime, quelle qu’en soit l’extravagance. Un enfant, un mineur, un animal, un mort, un handicapé mental incapable de discernement, un otage ou un prisonnier de guerre ne sauraient être des partenaires sexuels dans quelque circonstance que ce soit.

Les écrans font désormais partie de notre civilisation, pourquoi ne devrait-on y trouver aucune trace de sexe ? Le sexe virtuel est l’une des modalités de la sexualité, dès lors, je vous trouve bien prude de n’en pas accepter l’augure.

La photo volée d’une relation sexuelle dans une chambre relève de la même logique qu’une photo faite dans une chambre puis volée sur un portable.

D’après François Sureau, qui invoque Pascal, la furie exhibitionniste qui nous a envahis avec les réseaux sociaux serait le lointain héritage du « sot projet » qu’a conçu Montaigne de se peindre. Qu’en pensez-vous ? Cette exaltation permanente du moi (et mes droits) va-t-elle tuer toute communauté politique ?

François Sureau est très catholique… Il est aussi avocat. Cette lecture est celle d’un avocat dandy catholique, c’est beau comme une plaidoirie de Cicéron, mais faux comme une démonstration de Laurent Joffrin.

Car Montaigne avance son Je non par narcissisme mais, épistémologiquement, pour faire reculer la toute-puissance de Dieu dans la vision du monde de son époque. Son éloge du Je n’est pas une célébration de l’onanisme, sauf à penser comme Pascal, que ce fût un sot projet que de se peindre. Pascal qui, en passant, ne cesse dans son œuvre de régler des problèmes de Je et de Moi…

Le narcissisme contemporain n’est pas un produit des Essais de Montaigne, mais une création de la civilisation consumériste marchande venue des États-Unis et devenue modèle dominant avec l’idéologie des soixante-huitards.

Vous n’avez jamais fait partie de cette gauche qui défendait la pédophilie. Pourtant, vous êtes libertaire… Qu’est-ce qui vous distingue des héritiers de Foucault ?

J’ai en effet écrit un texte contre Matzneff et ses Moins de seize ans dès 1997. Ma gauche libertaire n’a de fait rien à voir avec la gauche déconstructiviste (qui procédait de l’extrême gauche et d’un marxisme structuraliste), car elle s’appuie sur le courant socialiste libertaire français, notamment Proudhon, qui n’avait rien d’un boboïde.

En bons néostructuralistes, les héritiers de Foucault nient l’Histoire (ce qu’avait bien vu Sartre qui le leur avait reproché …) au profit d’invisibles et d’indicibles structures. Ces structures ont toutes les qualités de Dieu : omniprésentes, omnipotentes, invisibles, incréées, mais toutes-puissantes. Elles n’ont qu’un seul défaut : elles n’existent pas et ne sont jamais que le produit de l’habileté sophistique des Foucault, Althusser, Lacan, Deleuze, Barthes, etc. Ce sont les derniers platoniciens mais, comme ils ont fait des petits, les mêmes doctrines structuralistes auxquelles tous ces philosophes ont renoncé de leur vivant tant ils en avaient vu l’ineptie, les campus américains les ont ressuscitées et nous les resservent aujourd’hui en France.

Ce qui me distingue d’eux ? J’ai le souci de l’Histoire, le réel n’est pas pour moi une fiction mais un donné, la philosophie n’est pas pour moi un jeu d’habileté pratiqué hors-sol par des habiles du concept et de la démonstration, comme on en fabrique à l’École normale supérieure, je ne crois pas à l’existence d’un monde des Idées séparé et autonome – ce qui dispense de délirer…

Cependant, beaucoup auraient pu déclarer, comme vous, qu’il était normal que les djihadistes attaquent la France puisque celle-ci les combattait en Syrie…

Je n’ai jamais dit que c’était « normal », c’est une interprétation malveillante de journaliste que j’ai beaucoup lue : j’ai dit que c’était « compréhensible ». Sauf à croire, comme Manuel Valls en son temps, qui me l’avait d’ailleurs reproché, que vouloir comprendre ce soit excuser… Vouloir comprendre le mécanisme du terrorisme en France, comme devrait le faire tout philosophe qui se respecte, c’est estimer que les peluches, les bougies, les dessins d’enfant, les « vous n’aurez pas ma haine », les selfies sur les lieux du drame et les larmes ne suffisent pas pour aborder ce problème et envisager des solutions. Je persiste à croire que la politique française belliciste dans un certain nombre de pays musulmans, et ce depuis des années – Afghanistan, Irak, Libye, Mali, Syrie… – n’est pas pour rien dans l’existence du terrorisme islamiste sur le sol français.

L’affaire Griveaux révèle la question de l’américanisation de notre vie politique, notre vie intellectuelle française semble elle aussi suivre le chemin des campus d’outre-Atlantique. Comment nos facs sont-elles passées de Marx et Althusser à Judith Butler et aux décoloniaux, d’un marxisme universaliste à des séminaires non mixtes réservés aux femmes noires ou « racisées » ?

C’est le même lignage : ce marxisme structuraliste ripoline Marx aux couleurs d’un gauchisme tendance. Il évacue l’Histoire et rend donc possible les délires. Or, un marxisme qui économise l’Histoire, c’est comme un christianisme qui évacue la transsubstantiation, un freudisme qui cognitivise l’inconscient, un PCF qui renonce à la dictature du prolétariat, un PS qui se rallie au libéralisme : c’est un corpus qui se dévitalise et meurt.

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Il y avait chez Marx l’envie d’abolir la civilisation occidentale judéo-chrétienne au profit d’une Parousie réalisant l’Homme nouveau, dans le cadre d’un projet universaliste sans frontières et sans États – une Humanité enfin réconciliée et réalisée. Les déconstructionnistes souscrivent à ce projet. Leur Homme nouveau n’est toutefois pas l’homme total des Manuscrits de 1844, mais l’homme dénaturé qui marque le premier temps du projet transhumaniste qui, lui, signe le nouvel horizon de civilisation planétaire auquel travaillent les GAFA et les prétendus progressistes, idiots utiles de ce nouveau projet du capital – un projet total, totalisant et totalitaire.

Face à ce projet, en supposant que projet il y ait, vous continuez à appeler de vos vœux une gauche populaire et populiste. Mais cela fait des lustres que le mot « gauche » ne mord plus.

Mon problème n’est pas de savoir si le mot « gauche » mord ou ne mord plus… Ma gauche est éthique, c’est celle de Hugo pour qui les enfants sont mieux à l’école plutôt qu’à travailler dans les mines de charbon, alors que la droite les préfère à creuser les filons dans les petites galeries parce que, petits, ils font mieux le travail que les adultes. La même droite pensait que les enfants à l’école, cela empêcherait la France d’être compétitive sur le marché européen.

Pardon, mais Bruno Retailleau ou Valérie Pécresse en héritiers des Thénardier c’est un peu gros…

Retailleau et Pécresse ne sont pas aux affaires nationales, mais les macroniens viennent de leurs rangs et du parti socialiste. Refuser d’allonger le temps de congés à des parents en deuil de leurs enfants, vous ne trouvez pas que ça permet d’assimiler cette engeance aux Thénardier ? Moi, si…

Puisque vous ne faites pas au RN le procès en moralité et en nazisme, qu’est-ce qui vous sépare de Marine Le Pen ?

Sa colonne vertébrale n’existe pas. J’exclus son père qui, xénophobe, antisémite, vichyste, pétainiste, colonialiste, avait une ligne économique claire : le libéralisme – ce qui n’était pas plus ma tasse de thé que le reste de son programme… Sa fille a erré entre l’héritage libéral du père, la logique souverainiste de la ligne Philippot, la sortie de l’Europe maastrichienne, puis le maintien… Son débat de second tour aux dernières présidentielles a montré qu’elle ne maîtrisait pas du tout cette question : elle n’a pas travaillé et veut bien ce que ses conseillers voudront pour elle. Elle zigzague, comme Mélenchon, et, pour ma part, j’aime les lignes droites. Je suis de gauche antilibérale, souverainiste et favorable au Frexit.

Sur de nombreux sujets, on voit apparaître une fracture générationnelle. Et les générations futures semblent s’ingénier à détruire ce qui rend la vie légère pour reprendre les termes de Mona Ozouf – l’intimité, la différence des sexes, la langue française. Vos références, sont, elles, très xxe siècle, comme le Front populaire, voire plus anciennes. À quoi peuvent servir Nietzsche ou Proudhon dans le monde d’Homo festivus ? Michel Onfray, seriez-vous coupable du crime de nostalgie ?

Je songe moins à Nietzsche dans cette aventure, je ne le mobilise d’ailleurs pas, qu’à Proudhon qui, avec ses idées conchiées par Marx, un autre jacobin, permet d’envisager une alternative aux politiques jacobines proposées par la classe politique dans sa totalité – car, de Mélenchon à Le Pen en passant par Macron, Jacob, sinon le PS ou le PCF, ou bien encore EELV, ils sont tous jacobins !

Jean-Pierre Raffarin et Alain Juppé inaugurent le salon Vinexpo à Bordeaux, 22 juin 2003. © Regis Duvignau/ Pool/ AFPJean-Pierre Raffarin et Alain Juppé inaugurent le salon Vinexpo à Bordeaux, 22 juin 2003.
© Regis Duvignau/ Pool/ AFPProudhon propose le communalisme, l’association, le contrat, l’autogestion, la mutualisation, la fédération, la banque populaire, avec l’État (oui, oui : un État anarchiste, je vous renvoie à sa Théorie de la propriété) comme une garantie de cet ordre qu’il nomme anarchiste. C’est une autre organisation de la société et de la cité qui suppose une lecture horizontale et contractuelle opposée à une vision verticale et néothéocratique. La Révolution française a évincé le roi et la théocratie en 1793, mais nous en avons gardé la matrice monarchiste. Quiconque se réclame de la Gironde, jadis Juppé ou Raffarin, ne le fait que pour pouvoir gérer sa région en jacobin et régner dans son fief comme le roi dans son royaume…

La Ve République marchait correctement avec un homme comme De Gaulle qui faisait du peuple sa légitimité et prévoyait une réforme sur la régionalisation qui n’était pas sans références au socialisme français du xixe siècle – la chose est peu connue et jamais dite. Or, la légitimité n’est plus dans le peuple, mais dans l’État profond qui active la ruse jacobine française en faveur de l’État moloch maastrichien qui vit du renoncement aux souverainetés nationales.

Il n’y a donc pas de nostalgie à estimer qu’un vieux modèle alternatif, qui des assemblées du Moyen Âge à la Commune de Paris, a montré sa vitalité, puisse encore servir pour aujourd’hui, donc pour demain…

 

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