MEMORABILIA

«Pierre Manent, conservateur ou libéral?» Éric Zemmour.

5 mars 2020.

FIGAROVOX/CHRONIQUELa loi naturelle et les droits de l’homme, reparaît en édition de poche. Une critique brillante de l’anomie d’une société régie par le seul principe des droits individuels, due à l’un des grands héritiers de la tradition libérale française.

 

Rien ne va plus dans le monde enchanté du libéralisme.

Alors que les «gilets jaunes» ont sonné la révolte des victimes de la mondialisation, montrant la face sombre du libéralisme économique, on pensait au moins que sa version philosophique, solidement assise sur la déclaration des droits de l’homme, n’était contestée que par des réactionnaires grincheux (tout réactionnaire ne peut être que grincheux aux yeux de nos éminents progressistes) ou des communistes qui n’avaient rien appris ni rien compris.

Et voilà que l’un des plus éminents philosophes libéraux, un élève de Raymond Aron lui-même, un de nos plus glorieux héritiers de la tradition tocquevilienne française, Pierre Manent, dynamite les fondements mêmes de notre régime en opposant la loi naturelle aux droits de l’homme.

Pourtant, depuis les années 1980, la cause semblait entendue: la déclaration des droits de l’homme, notre titre de gloire aux yeux de l’humanité, était la version laïcisée, moderne, de la loi naturelle qui devait servir de rempart aux tentations liberticides du pouvoir, car tout pouvoir est tenté d’en abuser, selon la célèbre formule de lord Acton: «Le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend fou absolument.»

Cette vulgate libérale fonde notre «État de droit» qui a peu à peu transformé l’État en dispensateur de droits individuels, toujours plus étendus, toujours plus indiscutables, toujours plus impérieux.

 

C’est à ce libéralisme devenu fou que le libéral Manent s’en prend. Il se retrouve curieusement dans la peau de ces intellectuels communistes qui reniaient leur idéal de jeunesse en observant les ravages causés par le socialisme réel.

Il le fait dans un texte court, dense, ardu, jusqu’à devenir en certaines pages abscons. Parfois, au milieu de pages d’une lecture difficile, une phrase lumineuse éclaire et récompense le lecteur: «L’État moderne entend régler un monde humain qui se croit ou se veut sans loi ni règle», ou encore: «La loi désormais se propose de donner aux sociétaires les seuls commandements qui leur sont nécessaires pour mener une vie sans loi.»

C’est à cette contradiction fondatrice de nos sociétés contemporaines que Manent fait un sort. Il en analyse les causes et les effets. Les causes, en remontant aux grands transgresseurs originels, de Machiavel à Luther, retrouvant à sa manière, le triptyque cher à Balzac: réforme, révolution, démocratie. Manent décrit le combat séculaire mené par le libéralisme pour abattre la loi naturelle chrétienne. «Les philosophes les plus importants ou les plus influents dans l’élaboration du projet libéral (Hobbes, Spinoza, Bayle) sont pour ainsi dire tous des critiques résolus et explicites de la conception grecque du choix réfléchi comme de la conception chrétienne du libre arbitre et de la conscience.»

Sous sa prose philosophique, on entend l’écho de querelles plus politiques et plus brûlantes.

Il en décrit les effets par le menu. Que ce soit sur la sexualité: «Tandis que le sexe est dénaturalisé en genre, l’homosexualité est naturalisée en “orientation sexuelle”. (…) Plus l’orientation homosexuelle est naturalisée, plus elle ôte de son pouvoir ou de son autorité à la différence sexuelle. (…) [Avec le mariage homosexuel] il s’agit d’obliger les sociétaires à reconnaître par leurs paroles et leurs actions qu’il n’y a pas de loi naturelle.»

Ou sur l’appartenance à une nation: «Ce n’est plus aux cités de déterminer qui sera citoyen et à quelles conditions, puisque chacun désormais est supposé avoir le droit de devenir citoyen de la cité qu’il choisit.»

Et même sur notre rapport à la mort: «L’État moderne qui a renoncé à infliger la peine de mort pour des crimes déterminés par la loi, tend de plus en plus à accorder l’autorisation de donner la mort à des malades estimés en fin de vie. (…) Une loi prétendant régler la manière d’enfreindre le commandement le plus universel et le plus rigoureux – “tu ne tueras point”- est le contraire d’une loi.»

Manent n’est pas le premier à dénoncer ces effets pervers ni à pointer la responsabilité d’un système libéral où le seul rôle dévolu à la loi est de «protéger, garantir et promouvoir les droits constitutifs de la liberté naturelle». Mais son originalité est de montrer l’inanité du raisonnement moderne qui oppose la loi naturelle à la loi humaine, qui, seule, a le droit de s’imposer des contraintes, tandis que la nature, elle, ne saurait légiférer: «Cette objection s’est imposée alors même et à mesure que l’on perdait toute notion un peu sérieuse de la loi humaine, de la loi politique. La loi naturelle et la loi politique ou humaine, loin d’être des notions incompatibles, sont au contraire des notions solidaires et qui pour ainsi dire s’entre-appartiennent.»

 

Manent tente donc de retrouver une loi naturelle qui permettrait le grand retour d’une loi politique qui ne soit pas une simple protection des droits individuels. Il tourne autour des antiques notions de «l’agréable, l’utile, l’honnête, voire du juste et du noble».

Valeurs archaïques que Manent chérit à contre-courant d’une époque qui ne veut connaître que le caprice et la transgression moutonnière. Sous sa prose philosophique, on entend l’écho de querelles plus politiques et plus brûlantes.

Ainsi, lorsque le Hongrois Orban théorise sa fameuse «démocratie illibérale», il prend soin de distinguer entre le libéralisme du XIXe siècle, qui respectait la nation, la famille et la tradition, et son homonyme du XXIe siècle, qui les nie et les désagrège. Manent n’est plus très loin de ces libéraux conservateurs, de plus en plus conservateurs et de moins en moins libéraux, lorsqu’il explique que nos sociétés ont troqué l’obéissance – rejetée au nom d’une conception maximaliste de la liberté – pour la domination: «C’est certainement une des faiblesses les plus graves du libéralisme que son incapacité à prendre la mesure de ce phénomène. (…) En nous abandonnant à l’inertie du laissez-faire ((laisser-faire?)), laissez-passer ((laisser-passer?)), nous avons perdu de vue le rôle central du commandement dans la vie pratique.»

La question qui reste est celle qui est posée par les marxistes comme Jean-Claude Michéa, qui arrivent au même point que Manent, mais par une autre route: le marché n’est-il pas le plus grand ennemi de la tradition, de la famille, de la nation, le plus grand agent révolutionnaire, le plus nihiliste et le plus impitoyable?

Bref, le libéralisme n’est-il pas le plus grand ennemi du conservatisme?

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