Le rôle que souhaite prendre l’association musulmane pour l’islam de France (AMIF) nourrit de légitimes craintes.


L’islam – non pas simplement « en France » mais – « de » France est décidément « en marche ».  Une nouvelle étape vient en effet d’être franchie vers sa constitution, en la forme d’une tribune, parue il y a quelques jours dans Le Monde et co-signée par les dirigeants du Conseil Français du Culte musulman (CFCM) et Hakim El Karoui, fondateur de ce qui est aujourd’hui l’incarnation de l’islam de France, l’AMIF (association musulmane pour l’islam de France).

Séparatisme ? L’entrisme, voilà l’ennemi !

La tribune CFCM-El Karoui / « islam de France » n’est que le troisième jalon posé ces dernières semaines par le président Macron vers la constitution d’un islam de France, en collaboration avec les islamistes.

La première étape a été le discours d’Emmanuel Macron à Mulhouse du 18 février sur la stratégie du gouvernement contre ce que le président nomme le « séparatisme islamiste » (le chef de l’Etat s’était bien gardé de dénoncer l’entrisme qui représentait pourtant un danger plus grand encore que le séparatisme, on comprend maintenant pourquoi), annonçant que l’Etat avait notamment demandé au CFCM de formuler des propositions dans cet objectif.

Le deuxième jalon a été posé avec les déclarations du ministre de l’intérieur Christophe Castaner le lendemain sur France Inter annonçant qu’Hakim El Karoui devait « faire partie des acteurs » impliqué dans le projet de lutte contre le séparatisme islamiste présenté par Emmanuel Macron à Mulhouse, et que le ministère de l’intérieur avait fait en sorte qu’il se rapproche du CFCM à cette fin. Voici enfin la troisième étape, l’annonce de la création d’une nouvelle structure par Hakim « islam de France » el Karoui et les dirigeants du CFCM.

Pour Hakim El Karoui, le vrai danger, le seul, c’est le salafisme, et avec lui l’influence financière des pays du Golfe et de l’Arabie Saoudite…

La tribune n’est pas toujours d’une grande clarté. Mais il y a quelques éléments à en retenir.

D’abord sur le principe même de l’implication d’Hakim El Karoui et les conséquences qu’il convient d’en tirer.

Auteur de deux rapports pour l’institut Montaigne, en 2016 et 2018, ainsi que de l’islam, une religion française (Le Débat Gallimard, 2018), Hakim el Karoui, normalien, ancien directeur de la banque Rothschild ayant occupé plusieurs fonctions de conseiller au niveau politique, est conscient du fait que les Frères musulmans sont, au même titre que les salafistes, des fondamentalistes. Il reconnaît même leur volonté d’être influents sur les musulmans comme sur le pouvoir politique et sait que leur « discours de modération » a pour but de les positionner comme interlocuteur incontournable.

Nonobstant, el Karoui minimise la portée de leur projet « tamkine » de conquête de l’Europe. Estimant qu’il s’agit « plus d’un vœux pieu que d’un complot », il leur fait même la courte échelle : son AMIF regroupe en effet un nombre certain de personnalités qui se retrouvent dans l’infographie très complète élaborée par le collectif de militants laïques « Lieux Communs » de ce qu’ils ont appelé « la galaxie des Frères musulmans en France ». Ainsi notamment de Tareq Oubrou, Mohamed Bajrafil, Azzedine Gaci, Abdelghani Benali, Farid Abdelkrim, Abdelhaq Nabaoui.

Pour Hakim El Karoui, le vrai danger, le seul, c’est le salafisme, et avec lui l’influence financière des pays du Golfe et de l’Arabie Saoudite notamment. Tout cela est vrai mais n’enlève rien au péril que représentent les Frères musulmans, leur entrisme, leur discours « pour le moment » républicain, application parfaite de la « charia de minorité » de Youssef Al Qaradawi, leur autorité théologique suprême.

Emmanuel Macron pourrait se brûler les doigts

Que l’État donne aux Frères les moyens de structurer les Français musulmans dans le but d’avoir un interlocuteur politique (mais aussi dans l’espoir d’obtenir un vote musulman bloqué en sa faveur) laisse pantois.

Comment Emmanuel Macron peut-il croire qu’il est en position de négocier un accord de long terme avec une Confrérie des Frères musulmans gigantesque, très influente, extrêmement riche, et toute entière construite sur la haine du modèle culturel occidental en général et français en particulier ? Comment ce président qui affirme lutter contre le séparatisme, peut-il le parachever dans l’espoir de le mettre à son service ? Emmanuel Macron ne voit-il pas qu’il a en réalité enclenché une infernale mécanique victimaire et revendicative ?

Chaque fois qu’un musulman voudra aller à la Mecque, manger hallal, ouvrir une salle de prière ou faire quoi que ce soit en relation avec son culte, il sera renvoyé vers cette nouvelle structure…

Deuxième enseignement : le fait que le Marocain Mohamed Moussaoui ait succédé au Turc Ahmet Ogras à tête du CFCM, montre que le gouvernement français – quoiqu’en dise Emmanuel Macron à Mulhouse quand il vilipende les financements étrangers – n’entend pas sortir totalement le vieil islam consulaire de la partie.

La tribune CFCM-Hakim El Karoui suggère ainsi que les seuls financements étrangers problématiques, à « interdire », sont ceux « provenant de personnes ou d’Etats qui s’inscrivent en dehors des accords traditionnels et historiques avec les pays dont le lien sociologique avec la France est avéré et ancien ». Cette phrase un peu alambiquée peut signifier que les financements maghrébins demeureraient licites, alors que ceux des théocraties du golfe ou de la Turquie ne le seraient plus.

Concernant les financements dont bénéficiera la nouvelle structure, la tribune évoque des dons et legs mais également des taxes qui seront levées sur le halal et le hadj (pèlerinage à la Mecque), taxes qui requerront une absolution légale.

Apparaît ici une collaboration avec l’Etat qui va dans le droit fil de ce qu’a annoncé Emmanuel Macron à Mulhouse : le principe de laïcité interdisant à l’Etat de s’occuper lui-même de la formation des imams, de la gestion du culte musulman et tout ce qui va avec la communautarisation globale des musulmans, l’Etat va donc en charger le CFCM.

Chaque fois qu’un musulman voudra aller à la Mecque, manger hallal, ouvrir une salle de prière ou faire quoi que ce soit en relation avec son culte, il sera renvoyé vers cette nouvelle structure – gérée par le CFCM, ses fédérations pour beaucoup islamistes, ainsi que l’AMIF et ses amis proches des Frères musulmans – dont l’Etat s’assurera qu’elle dispose des financements ad hoc.

Une démarche au mieux inopérante

La composition de la structure nouvellement créée reste cependant assez floue et laisse perplexe. Le CFCM et les diverses fédérations musulmanes qui le composent (au sein desquels se retrouvent des entités islamistes telles que les Frères musulmans à travers l’UOIF, les Frères turcs représentés par le Milli Görüs et le Tabligh) ne disposeront – ô surprise – que d’un tiers des sièges, ce qui les prive de tout pouvoir de décision. Des « personnalités indépendantes » (qui ? d’où viennent-elles ? Indépendantes par rapport à quoi ou qui ?) seront majoritaires au conseil d’administration. Comment cette nouvelle usine à gaz pourra-t-elle fonctionner ?

On peine à imaginer que tout ce beau monde, fondamentalistes compris, participera au « travail culturel et théologique », dans un objectif de « lutte contre l’extrémisme et la violence commise au nom de l’islam » comme les signataires de la tribune s’y engagent.

La réalité est que le gouvernement ne veut pas comprendre qu’il est aux prises avec des logiques totalitaires et que ses finasseries politiciennes ne pèseront pas sur les stratégies islamistes en cours ni ne les enrayeront. Au mieux, elles seront inopérantes, au pire, elles accélèreront le séparatisme islamiste.

Comme l’a indiqué le professeur Bernard Rougier, auteur de Les territoires conquis de l’islamisme (PUF, 2020) lors de son audition par la commission « combattre la radicalisation islamiste du Sénat » le 17 décembre 2019, tous les fondamentalismes musulmans « se retrouvent quand il s’agit de se définir par rapport et en opposition à la société française. (…) Une dialectique s’instaure entre ces groupes : on s’aperçoit que le Tabligh prépare souvent le terrain au salafisme, notamment pour ceux qui sont en quête d’une « science » plus forte et plus convaincante, qui donnerait plus de place aux textes – les hadith – et moins aux personnalités – les cheikhs. Quand le Tabligh est présent dans une mosquée, il y a de très fortes chances pour que, quelques mois ou années plus tard, les salafistes aient pris leur place. C’est presque mécanique. »

La seule question qui mérite d’être posée est la suivante : jusqu’où est-il déjà trop tard ?

 

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