MEMORABILIA

«La pandémie est révélatrice du déclin français». Jean-Loup Bonnamy.

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FIGAROVOX/TRIBUNE – La crise sanitaire en cours révèle les fragilités stratégiques françaises, plaide le spécialiste de philosophie politique Jean-Loup Bonnamy. Selon lui, la Corée, qui était en 1950 un pays du Tiers-Monde, est aujourd’hui un pays développé. La France, au contraire, régresse.

https://www.lefigaro.fr/vox/politique/coronavirus-la-pandemie-est-revelatrice-du-declin-francais-20200319

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Ancien élève de l’École normale supérieure, Jean-Loup Bonnamy est agrégé de philosophie, et spécialiste de philosophie politique.


La crise du coronavirus est le révélateur des fragilités stratégiques de la société française.

Procédons à une rapide comparaison. La Corée du Sud, géographiquement proche de la Chine, a été l’un des pays les plus précocement et les plus massivement touchés. Cependant, la maladie y est désormais contenue, le nombre de nouveaux cas quotidiens décroît nettement et la mortalité est extrêmement faible (moins de 0,8 %).

Et pourtant, la Corée du Sud a refusé le confinement et n’a pris aucune mesure contraignante. Même les restaurants sont ouverts. S’inscrivant dans le même schéma, le Japon, Hong-Kong, Taïwan et Singapour affichent un bilan spectaculaire dans leur lutte contre l’épidémie sans sacrifier ni leur économie ni les libertés fondamentales.

Pourquoi la France ne réagit-elle pas comme la Corée? Il nous faut regarder la vérité en face: la Corée, qui était en 1950 un pays du Tiers-Monde, encore plus pauvre que bien des pays africains, est aujourd’hui un pays développé. La France ne l’est plus.

Derrière les illusions du PIB, nous avons perdu en richesse réelle. Comme le souligne Emmanuel Todd dans son nouveau livre, lorsqu’on revient de Corée, du Japon, d’Allemagne ou de Scandinavie et qu’on arrive en France, on est frappé par la régularité des accidents de train ou des pannes d’escalator. Dysfonctionnements typiques des pays sous-développés.

La stratégie gagnante de la Corée du Sud face au Coronavirus passe avant tout par des tests massifs: dépister le maximum de personnes infectées, les soigner, les isoler. En Corée du Sud, vous serez testé même si vous ne présentez aucun symptôme.

En France, au contraire, même si vous présentez tous les symptômes du coronavirus, il sera très dur d’être testé, car les moyens de dépistage sont insuffisants. D’ailleurs, il n’y pas que face au coronavirus que les Coréens nous surclassent.

Notre pays se désindustrialise tandis que le Pays du matin calme affiche les plus insolents succès industriels (Samsung, LG…). Les jeunes sud-coréens écrasent les petits Français aux tests PISA. Il faut dire aussi qu’un enseignant coréen est deux fois mieux payé que son homologue français et que l’indiscipline n’est pas tolérée dans les classes des pays asiatiques.

Vivant sous la menace constante des typhons et de son inquiétant voisin du nord, elle n’a pas la moindre envie de se laisser aller.

C’est parce qu’elle est mieux organisée au quotidien, plus fonctionnelle, plus performante, plus industrialisée et qu’elle a moins de failles stratégiques que la Corée parvient à gérer la crise du coronavirus.

Examinons nos fragilités les plus criantes. Première faiblesse: notre système hospitalier. Si les Français sont aujourd’hui confinés chez eux, ce n’est pas à cause de l’épidémie en elle-même, dont le taux de mortalité est très faible. Mais c’est parce que notre système de santé est à bout et n’a pas les capacités d’accueil suffisantes pour gérer l’afflux des nouveaux malades. Désorganisé par le double effet des 35 heures et des restrictions budgétaires, notre hôpital est déjà saturé en temps normal. Il n’est donc pas surprenant qu’il ne puisse gérer un stress imprévu.

Notre pays peut offrir seulement six lits d’hôpital pour mille habitants, contre neuf en 1996, soit une baisse de 30 %. Au contraire, la Corée du Sud affiche un ratio de 14 pour 1 000, un chiffre qui n’a cessé d’augmenter puisqu’il a été multiplié par sept en 30 ans. Les Coréens ont donc 2,3 fois plus de lits d’hôpital par habitant que les Français.

Autre chiffre alarmant: la France dispose seulement de 5 000 lits équipés d’un ventilateur, l’Allemagne, elle, en compte 25 000.

En janvier, avant la crise actuelle, 1 000 médecins hospitaliers, dont 600 chefs de service, avaient symboliquement remis leur démission pour protester contre le manque de moyens.

Après la crise, il faudra donc massivement investir dans notre système de santé en augmentant le budget des hôpitaux, le nombre de lits disponibles, les effectifs du personnel.

Le même effort financier devra aussi être consenti en direction de nos infrastructures (routes, ponts, etc.), de l’Armée et des Forces de l’ordre.

Étant donné le surendettement de l’État, il ne faudra pas passer par l’habituel circuit des marchés financiers pour trouver l’argent nécessaire. Notre dette est déjà massivement détenue par des investisseurs étrangers, ce qui est une de nos autres faiblesses stratégiques. Seule la création monétaire massive («planche à billets»), permettra de relever ce défi.

Puisque l’on parle désormais de «guerre», souvenons-nous ici de deux noms: Marriner Eckles et Hjalmar Schacht. Ils furent respectivement les patrons des Banques centrales de Roosevelt et d’Hitler. Ce sont eux qui, par la création monétaire, ont relevé leurs économies du choc de la Grande Dépression puis financé le gigantesque effort de guerre.

Mais il n’y a pas que l’hôpital qui souffre. Notre système pharmaceutique est en crise, lui aussi. Nous sommes d’autant plus impardonnables que nous avions déjà connu une pénurie de médicaments en 2018-2019. Plus de 530 «médicaments d’intérêt thérapeutique majeur» connaissaient alors des ruptures de stock ou des difficultés d’approvisionnement.

Aujourd’hui, 80 % des principes actifs sont fabriqués en dehors de l’UE (contre 20 % il y a 30 ans). Aucune usine de paracétamol n’existe plus en Europe.

Quand les pays émergents, qui fabriquent désormais ces médicaments, ont des urgences sanitaires, ils se servent en priorité et nous n’avons plus que nos yeux pour pleurer. De même, on peut très bien imaginer qu’ils se servent un jour de ce moyen de pression contre nous dans d’éventuels bras de fer géopolitiques.

Économiquement, il faut réindustrialiser notre pays et relocaliser une partie de la production de biens pour réduire notre dépendance vis-à-vis de l’étranger.

Cet effort de réindustrialisation doit porter en priorité sur les médicaments afin d’assurer l’indépendance et la souveraineté de la France et de l’Europe dans le domaine pharmaceutique. Ainsi on créera des emplois, on améliorera notre balance commerciale et on protégera notre santé et notre puissance stratégique. Certains secteurs sont trop précieux pour être laissés aux seules mains du marché.

De même, nous sommes actuellement confrontés à une pénurie de gel hydroalcoolique. En théorie, cette pénurie ne devrait pas arriver dans une société fonctionnelle et bien organisée. Et si elle survient quand même, elle ne devrait pas être un problème, car n’importe quel préparateur en pharmacie peut fabriquer ce produit de base. Un simple CAP suffit.

Mais dans la pratique, le métier de préparateur en pharmacie est en voie de disparition (comme le soulignait un article du Figaro en juillet 2015). La crise de l’enseignement professionnel, la réglementation bureaucratique de plus en plus stricte et le principe de précaution rendent désormais très compliquée l’embauche d’un préparateur, détruisant ce savoir-faire si basique mais pourtant si essentiel.

Là aussi des enseignements doivent être tirés afin de réduire cette fragilité. Nous devons, durant les périodes de calme, constituer des stocks stratégiques de masques et de gel hydroalcoolique, qui pourraient être distribués en cas de crise, sur le modèle des stocks stratégiques de carburant. Nous devons aussi réhabiliter le métier de préparateur en pharmacie et supprimer les nouvelles normes qui, depuis une quinzaine d’années, entravent son exercice.

Autre problème: la fracture socio-géographique du territoire français, déjà mise en évidence par la crise des Gilets Jaunes.

Comme l’a bien vu Christophe Guilluy, le pays est divisé entre des métropoles bien intégrées à la mondialisation et des territoires périphériques. Or, les métropoles sont dépendantes du travail de gens qui vivent dans les territoires périphériques: infirmiers, policiers, enseignants…tous ces acteurs vitaux ont été chassés des grandes villes (dans lesquelles ils travaillent mais où ils n’habitent plus) par les coûts prohibitifs de l’immobilier.

Face à la crise sanitaire, cette fracture entrave notre réactivité et n’a pas encore été prise en compte par les autorités.

Ainsi, la SNCF réduit depuis le dimanche 15 mars son offre de transport, y compris sur les trains de banlieue et les TER. Mais en faisant cela, elle supprime des trains que prennent un grand nombre d’infirmiers et de brancardiers pour venir travailler dans les grandes villes. La nouvelle grille horaire ne tient absolument pas compte du planning des soignants.

Par exemple, sur la ligne P du Transilien, le train de 05h04 qui relie Château-Thierry à Paris est supprimé. Les commentaires sur les réseaux sociaux sont éloquents: «Les soignants commencent à 06h45 et finissent à 21h15. Impossible d’arriver à l’heure au travail si on nous supprime le 05h04» ou encore «Pourquoi supprimer le 05h04? Je suis infirmier et beaucoup d’infirmiers et d’aide-soignants le prennent. On va devoir encore mettre notre vie en péril pour venir travailler, passer des journées de dingue, arriver en retard et faire attendre l’équipe de nuit qu’on doit relever.»

Une fois la crise passée, nous devrons revoir en profondeur l’aménagement du territoire, faire revenir une partie des classes populaires dans les grandes villes et nous assurer que notre réseau de transport puisse assurer une mobilité pertinente, même en cas de crise.

La guerre, les épidémies font partie de la vie de l’humanité depuis des millénaires. L’Europe croyait y avoir échappé. Elle pensait donc qu’elle pouvait accumuler les failles stratégiques sans en payer un jour les conséquences.

Obsédée par le marché, l’assurance et le droit, elle a cru au conte de la «fin de l’histoire».

Avec le coronavirus, elle va (re)découvrir d’autres mots: frontières, stratégie, souveraineté.

Espérons simplement que nous saurons tirer au plus vite les leçons de la crise actuelle.

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