MEMORABILIA

«L’impuissance de la start-up nation à protéger les Français».

FIGAROVOX/TRIBUNE – Les errements français dans la gestion de la pandémie témoignent de l’échec de l’idéologie de la start-up nation, considère Paul Melun. Seul un sursaut national pourra selon lui sauver un système aujourd’hui à bout de souffle.

Le Figaro, 20 mars 2020.

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Paul Melun est conseiller en stratégie et essayiste. Il vient de publier, avec Jérémie Cornet, Les enfants de la déconstruction. Portrait d’une jeunesse en rupture (éd. Marie B., 2019).


La start-up nation est une promesse. Celle d’un XXIe siècle de l’intelligence artificielle et du digital, d’un monde occidental où partout règnent l’innovation et le progrès, d’un univers dans lequel les vieilles structures, les traditions et les services publics ne servent plus à rien, et sont remplacés par des algorithmes. La crise sanitaire que nous connaissons révèle désormais la fumisterie de cette promesse.

En quelques semaines, une banale épidémie venue de l’autre bout du monde, potentiellement transmise par un animal sauvage et insignifiant, met à genoux l’Europe tout entière. La résistance des pays européens face à la crise est même moins bonne que celle des pays dits «en voie de développement». Ainsi, le 19 mars, l’Italie, pays de 60 millions d’habitants comptait plus de morts du coronavirus que la Chine et ses 1,4 milliard d’habitants.

Les États dits «autoritaires» ont été en mesure de mobiliser très rapidement des moyens logistiques (construction d’hôpitaux et distribution de masques) et répressifs (fermeture des frontières, confinement et contrôle de l’armée et de la police). L’Europe à l’inverse se révèle incapable de déployer les moyens logistiques et législatifs suffisamment tôt pour endiguer l’épidémie. Aujourd’hui, elle supplie l’aide des pays émergents.

N’en déplaise aux startupeurs, défenseurs d’une mondialisation sans bornes et artisans du chaos actuel, la réponse à cette crise est bassement terre à terre. Pour sauver des vies, il n’y a pas d’application magique, pas de brainstorming en baskets et pas non plus de campagne de levée de fonds de millions d’euros, mais seulement … des médecins, des masques, des lits ou des pompiers. Or ce sont les mêmes qui, au nom de la rentabilité économique et du progrès, ont fermé les hôpitaux et diminué les commandes de masques, jugés trop coûteux, trop inutiles. Les discours depuis des années sont les mêmes, les services publics sont dépassés et la médecine de proximité est inutile, priorité est donnée à la télémédecine et à l’hospitalisation à domicile. C’est ainsi que la France est passée de 11 lits pour 1000 habitants en 1980 à 6 aujourd’hui selon les données de la Banque Mondiale.

En 2020, la France, 6ème économie du monde, démocratie libérale soi-disant parmi les plus avancées du monde en matière d’innovation est confinée comme au temps de la grippe espagnol que l’on pensait pourtant révolue. À la manière du Titanic un siècle plus tôt la France mondialisée et innovante se croit insubmersible, jusqu’à ce qu’un simple iceberg ne coule le navire. Les constructeurs du navire ayant jugé inutile de mettre à bord suffisamment de gilets de sauvetage pour les passagers, des milliers de personnes périssent en mer. 108 ans plus tard, la France a jugé inutile de détenir suffisamment de masques de protection. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

De leur côté, les startupeurs, ces urbains si prompts à la critique de la France des territoires, persuadés que c’est par l’oubli du passé que l’on crée l’avenir, ont été mis au pied du mur par la crise sanitaire. Eux qui pensaient que les épidémies, les guerres et les famines appartenaient aux livres d’histoire qu’ils ne lisent pas, sont aujourd’hui face au réel. La «main invisible», si efficace pour délivrer le monde de ses tourments aurait dû logiquement inventer un remède instantané à la crise, une solution digitale, moderne, agile et technique ; or non, rien, seulement du télétravail et la fermeture des espaces de «coworking» le temps de l’épidémie. Tout au plus les start-up apporteront aux Français le réconfort de la malbouffe devant une série TV téléchargée via une commande vocale depuis leur canapé. Une partie de jeux de société ou un bon livre aurait pourtant plus de vertu.

Outre leur incapacité à délivrer la France de la menace, ces urbains ont fui les métropoles dès l’annonce du confinement par le Président de la République. Ces campagnes qu’ils haïssent, peuplées de Gilets jaunes réactionnaires et de clochers qu’ils rêvent d’abattre, seront leur refuge le temps de la crise. En quelques heures, un flacon de gel sous le bras et une valise à roulette dans la main, ils ont quitté la ville pour un exode que l’on croyait lui aussi égaré dans les décombres du passé.

Si cette crise sanitaire a une vertu, c’est celle d’éveiller l’Occident sur l’incapacité de son modèle économique et civilisationnel à protéger son peuple.

Cette crise révèle que c’est la course à la mondialisation (ouverture des frontières et fermeture des services publics) qui a engendré la fragilité du vieux continent, une part de son déclin.

Aujourd’hui le système à bout de souffle est sauvé par ceux-là mêmes qui ont été stigmatisés par la start-up nation: les soignants, les pompiers, les policiers, les ruraux et la solidarité. Finalement, face à la crise c’est la France qui nous sauve.

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