MEMORABILIA

« Le journal d’un bobo de campagne », pour rire un peu…avec « L’Incorrect ».

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Ainsi, craignant qu’il ne « fluctuat » plus, et même qu’il ne se mette carrément à « mergitur », les rats-bobos ont nuitamment et rapidement quitté leur navire-amiral parisien à cheval, en train ou en voiture, pour chercher refuge dans ces provinces  (pardon, ces « territoires » ) à la fois si enviés et si raillés, auprès des « bas-du Front », des empêcheurs de mondialiser en rond, des arriérés même…mais à l’abri relatif de la p’tite bête minuscule qui est en train de remettre certaines choses à leur vraie place. 

Eux qui expliquaient sans cesse et à qui voulait les entendre les vertus de la globalisation, du « vivre ensemble », de l’ouverture au monde et de l’accueil de l’ « Autre », qui venaient de filer 30% de leurs voix à Miss-Bobo-en-Chef-Hidalgo , les voilà bien contents de se planquer dans un trou au vert chez les bouseux…

On sait bien qu’à leur place, on en aurait sans doute fait autant.

Mais comme ils nous ont si souvent passablement énervés, en guise de ticket d’entrée dans ces « territoires » tout à coup si séduisants, on va leur demander un petit tribut sous forme d’auto-dérision.

Allez, bienvenue à bord, citoyens, et riez avec nous de ce qui suit !…

Artofus.

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Texte emprunté à « L’Incorrect » du 20 mars :

https://mail.yahoo.com/d/folders/4/messages/AMJNif9ANakPXnO0MALiSF3kKuM

 

JOUR 1

Nous sommes partis de Paris et avons rejoint un coin dans la campagne. Un ami qui nous prête sa maison. Albert, son voisin, paysan retraité, nous attendait.

– Bonjour, je suis Albert, votre voisin.

– Bonjour, Père Albert, lui ai-je répondu (c’est ainsi qu’on nomme les anciens dans les zones rurales, m’a-t-on dit).

Il a eu l’air surpris et nous a dit de le suivre.

Nous avons roulé huit-cents mètres et sommes arrivés.

La maison était isolée, grande et froide. De l’herbe à perte de vue.

– Vous ne tondez pas souvent, hein ?

– On ne tond pas les pâtures, vous savez…

Je ne comprends pas un mot de ce qu’il dit. Et j’ai vu plusieurs insectes sur des grosses feuilles.

Ça va être long.

 

JOUR 2

Après une nuit assez pénible sans bruits blancs réconfortants (chasse d’eau des voisins, bruit du trafic, portes qui claquent…), nous nous sommes réveillés. La maison n’a pas de connexion internet et la couverture réseau est assez aléatoire. Matteo et Cerise étaient assez nerveux. J’ai pris la voiture pour aller acheter une box mais à la boutique Orange, à la grille baissée, on m’a expliqué que seules les urgences étaient traitées et qu’il n’y aurait aucun « acte commercial ».

– Quoi de plus urgent que de soulager le stress émotionnel de deux enfants, ai-je déclaré. Nous venons d’arriver de Paris et…

Le visage de la salariée Orange s’est fermé en entendant « Paris » et j’ai compris que Matteo, Cerise, Quitterie et moi allions nous passer du haut débit.

– C’est vrai, c’est ravitaillé par les corbeaux, ici, nous a dit le voisin. Matteo et Cerise étaient intrigués.

– Crois-tu qu’il ignore tout de la technologie ? m’a glissé Cerise dans l’oreille.

– Chut, chérie, on ne parle pas des gens devant eux, lui ai-je répondu tout en souriant à Albert.

Nous avons passé la journée à inventorier la maison. Énorme bibliothèque, centaines de DVD (« genre il achète des DVD ! » s’est esclaffé Matteo, à qui j’ai fait remarquer qu’il n’y avait pas de télévision. Je l’ai senti se recroqueviller en PLS), et boites de conserve, du style « fromage de tête 2019 » » Je me suis souvenu des photos immondes de la tête de cochon pas encore cuite que notre ami nous avait envoyées et j’ai frémi.

Nous irons à la coopérative bio tout à l’heure, ou demain, une fois que nous aurons recopié les attestations.

 

JOUR 3

Nous sommes allés à la coopérative bio aujourd’hui. Il manquait à la maison plusieurs chose de première nécessité, comme par exemple des galettes sans gluten (Quitterie est intolérante au gluten. « C’est ma seule intolérance », comme elle le dit souvent, pour rire. Elle ajoute toujours, avec un peu de gravité « Et la haine, bien sûr, je ne tolère pas la haine ». Je la trouve bouleversante dans ces moments-là) ou des savons hypoallergéniques. Notre ami nous avait dit qu’il y avait des réserves, mais à part ses pâtés de porc fait maison, les terrines de sanglier de ses chasses (je les ai mises au fond du tiroir du haut du congélateur pour que Cerise ne puisse pas lire l’étiquette), les paquets de pâtes et de riz et les cageots de pommes, il n’y a pas grand chose, et surtout rien qui soit éthique.

Nous avons fait la queue et Matteo a demandé que nous achetions du tajine aux pruneaux, un peu cher, certes (8,50 € les 220 g) mais sain. Je lui ai fait remarquer l’étiquette, où on voyait le visage du travailleur, Alexandre, qui avait imaginé la recette, et je lui ai dit que les entrepreneurs conscients, comme Lush, savaient revaloriser les individus en s’occupant de leur bien-être, comme par exemple leur image sociale, qui est aussi importante qu’une augmentation.

Cerise a regardé les autres boîtes et a fait remarquer que la même recette, pour le même produit, avait été aussi inventée par Audrey, Andreea et Marion. Cerise a demandé s’il y avait différentes étiquettes pour exprimer la diversité sexuelle et ethnique, qui sont des valeurs auxquelles nous tenons beaucoup, Quitterie et moi (d’ailleurs, nous n’avons que deux enfant pour maintenir la parité de la cellule familiale).

Je leur ai vanté les mérites de l’innovation collaborative et de la co-construction mais j’ai un doute, ça ressemble à du marketing…

En rentrant, nous avons vu des passages dans les haies et j’ai supposé qu’il devait y avoir de grosses bêtes. Cette prolifération des animaux sauvages est un fléau.

 

Jour 4

Nous nous sommes prudemment promenés autour de la maison. Cerise et Matteo voulaient aller jusqu’à la rivière mais Quitterie était nerveuse, à cause des bruits de bêtes et parce que cette rivière n’est pourvue d’aucun équipement de sécurité.
J’ai senti que les enfants étaient à deux doigts de juger leur mère et j’ai lancé, avec un certain succès, je dois dire, une diversion, en leur proposant de croasser comme les grenouilles tout en battant des ailes comme les libellules, excellent moyen de se donner de l’exercice selon un amusant cours de yoga animal qu’un ami, qui a un grand sens du spirituel, m’a conseillé.

Matteo a cherché le cri de la grenouille sur son téléphone et m’a fait remarquer qu’on disait coasser. Cerise, pendant ce temps, battait des bras sans bouger de place, comme sur la vidéo qu’elle venait de regarder.
Un grand oiseau planait en cercle au-dessus de la rivière et Matteo a dit que c’était un rapace. Quitterie, très nerveuse, a voulu rentrer immédiatement.
– Comment sais-tu ça, Matteo ? lui ai-je demandé.
– J’ai lu un vieux truc qu’il y avait dans ma chambre.
Un peu inquiet de ce qui peut trainer dans cette maison où il y a un chasseur, qui plus est catholique, je suis monté avec lui. Il y a toute une collection de ‘La Hulotte’ sur la cheminée, rangée dans des classeurs. Le numéro 6 est consacré au faucon crécerelle.
Nous sommes redescendus et Cerise nous a montré des petites fleurs blanches qu’elle avait cueillies, qui ressemblaient à des marguerites, et plusieurs brins d’herbes. Elle m’a demandé les noms. Je lui ai dit à chaque fois que ça s’appelait de l’herbe et je l’ai senti déçue.
– L’herbe, c’est quand c’est vert et tout droit, m’a-t-elle expliqué. Là ça ressemble à un ruban effiloché…
Si ces gamins se transforment en petits paysans, je sens que ça va être encore plus compliqué que prévu.
Albert nous a laissé au portail de la rhubarbe fraichement coupée et du pain perdu, que les gamins ont dévoré sans que Quitterie ait pu dire quoi que ce soit.
– Père Albert, avec quoi avez-vous fait le pain perdu ?
– Ben, du pain, du lait, des œufs et du sucre.
– C’est bio, tout ça ?
– Ah non, je n’ai pas les moyens, tout vient de chez Edouard !
– Edouard ?
– Leclerc ! Les baguettes, c’était neuf euros les dix mais elles ont rassis. Les enfants ont aimé ?
– Tout est parti.
Je me suis senti obligé de le remercier mais ça me gêne, il va forcément vouloir que je l’aide.

 

Jour 5

Cerise a appelé Albert pour lui demander quelles plantes elle pouvait récolter. Il lui a dit que tout ce qui était facilement repérable et comestible était planté dans une très longue jardinière le long de la grange, « plein ouest » (heureusement, il n’y a qu’une jardinière. Incapable de savoir où est l’ouest, même en me servant de la boussole de l’Apple Watch).
Comme Albert n’a pas de téléphone portable où recevoir les photos, ils sont convenus que Cerise couperait quelques brins, les poserait sur le muret et qu’Albert indiquerait les bonnes plantes.
Cerise était excitée de constater qu’il y avait de la sauge (« Faites ça avec du veau, c’est très bon. Et c’est une plante bénéfique pour tout un tas de choses, » a expliqué Albert) et en a rapporté une grosse botte. L’odeur est étrange. J’ai cherché du veau dans le congélateur et une recette sur Marmiton.
Quitterie était assez énervée de l’emprise (c’est le mot qu’elle a employé) qu’Albert exerce sur les enfants.
– Tu te rends compte, ce type est en train de leur inculquer sa culture douteuse. Matteo m’a expliqué hier qu’il trouvait normal que les propriétaires des potagers gardent leurs légumes parce que ce sont eux qui se sont donnés « la peine de les faire pousser » ! Alors que j’étais en train de lui expliquer le principe des réquisitions citoyennes.
– Oui, bon, enfin, lui ai-je répondu.
Quitterie a décidé de montrer aux enfants qu’elle aussi savait exploiter les ressources locales et a décidé que nous dinerions d’une soupe aux orties.
– C’est parfait, il faut réhabiliter ces prétendues mauvaises herbes. Rien que l’expression prouve qu’il y a un système de domination à l’œuvre. Johanna, tu sais, notre amie suédoise, m’a envoyé une recette.
Les orties surabondaient le long des soues à cochon. Quitterie a tenté de les cueillir et s’est piquée plus souvent qu’elle ne le désirait. J’étais debout à côté d’elle et je l’encourageais à ne pas se gratter les mains. Je l’ai sentie tendue.
Elle a utilisé une petite broyeuse à légumes pour confectionner sa soupe, maigre et exhalant une odeur assez âcre et vive. Les enfants ont boudé leur assiette et Quitterie a eu des phrases tranchantes sur le mal qu’elle s’était donné et la charge mentale que l’épidémie faisait peser sur elle.
– Et en plus, Plus Belle La Vie va s’arrêter ! a-t-elle fini par exploser.
Elle m’a expliqué qu’elle regarde cette idiotie chaque jour, en différé, une fois que nous avons quitté la maison, les enfants et moi.
– C’est sociologique, a-t-elle affirmé. Et Luna est une femme forte, un vrai modèle. Bref ça me détend ! Et tu sais qu’avec la charge mentale –
– Oui oui, ai-je coupé. C’est sûr, l’épidémie te pèse plus qu’à moi.
Nous nous sommes confinés dans le silence le reste de la soirée.

 

Jour 6

Jean m’a expliqué que sa propriété était une ancienne ferme (nous sommes d’ailleurs entourés de champs), avec la grange, la grande étable, la maison et les soues disposées en carré. Les propriétaires précédents ont goudronné cette cour (« c’est moche mais c’est pratique, on ne patauge pas dans la boue et on peut démarrer en pente même quand il pleut »).
Matteo pousse chaque porte, se faufile dans le moindre réduit. Il vient de trouver une ‘pièce secrète’, comme il l’appelle, au dessus d’un appentis fermé d’une petite porte.
– Tu pourras me confiner là, m’a-t-il dit en riant, mais je n’ai pas du tout trouvé ça drôle.
En poussant plus loin la promenade, nous sommes tombés sur un tas de plumes.
– Que s’est-il passé, Papou, m’a demandé Cerise ?
– C’est un oiseau qui a fait sa mue, ai-je répondu, pas très sûr de moi. Ils laissent tomber leurs plumes d’hiver au printemps. J’avais lu une chose dans ce genre pour les serpents, ou les chevaux.
– Comme le phénix de Dumbledore, alors ?
– C’est ça.
Hélas, Albert, à qui Matteo avait réclamé des précisions, a fourni une explication différente.
– C’est un renard qui l’a mangé. Enfin, il l’a attrapé là, et il l’a plumé.
– Les renards mangent les oiseaux ?! se sont exclamés les enfants, horrifiés.
– Ben oui… Comme les poules, quoi.
J’ai renvoyé les enfants à la maison et j’ai expliqué à Albert (« Me dites pas Père Albert, Réginald, je ne suis pas curé, hein ») que nous n’avions pas insisté sur les détails de la chaine alimentaire et que d’une manière générale nous avions préféré, quand ils étaient très petits, leur lire des contes alternatifs, où le loup est gentil et où les animaux coopèrent, pour rompre avec les schémas invisibles de domination et leur apprendre à accueillir l’Autre.
Albert m’a regardé avec des yeux ronds.
Ce soir nous avons trouvé une soupe paysanne sur le muret, avec un petit mot disant que nous, nous pouvions manger des légumes (« il y a juste un peu de lard dedans »).
Quitterie, qui ne décolérait pas contre Albert, s’est radoucie.
– Il est authentique, m’a-t-elle dit, en appuyant fortement sur les syllabes, comme lorsqu’elle a chiné vieux jouet, acheté une pièce de tissu wax ou essayé un nouveau salon de thé.
Jean nous a appelés, ce soir, pour savoir comment ça se passait. J’en ai profité pour lui demander quel animal pouvait bien pousser ces cris qui ressemblent à un klaxon de vieille voiture.
– Les faisans.
– Quoi, alors qu’ils sont si jolis !
– C’est comme Leila Slimani, hein, elle est jolie mais elle écrit avec les pieds. Le ramage vaut pas le plumage ! a-t-il dit en riant grassement.

 

Jour 7

Il a fait un temps magnifique, aujourd’hui, et nous sommes redescendus à la rivière, tous les quatre, pour piqueniquer entre nous. Les oiseaux s’envolaient à grands frou-frous quand nous passions près des buissons et les enfants rassuraient Quitterie.
– C’est des gros pigeons, Maman.
– Oui, les faucons et les autres rapaces ne nichent pas dans les fourrés, renchérissait Matteo, promu naturaliste.
La rivière coulait assez vite. Quitterie la trouvait boueuse.
J’étais sensible au bruit de l’eau.
– On dirait vraiment la rumeur du trafic quand ça roule bien sur le périphérique, non ? C’est apaisant.
Les enfants voulaient allumer un feu mais nous leur avons dit que c’était interdit en France, à cause de la sécheresse et pour ne pas polluer. « C’est super vert, ici ! » a fait remarquer Matteo et nous lui avons expliqué qu’il fallait respecter la loi, qui est l’expression de la volonté populaire, et que cette manière de ne pas allumer un petit feu auprès d’une rivière au printemps, pour ne pas contrevenir à un arrêté préfectoral, était la meilleure manière d’assumer pleinement cette volonté, déléguée en de justes mains, sanctionnées par les élections.
– C’est ça, la démocratie, a dit Quitterie en souriant tout en servant la salade de quinoa à la feta. On se donne une règle, on discute, la majorité l’emporte et elle décide.
J’ai senti les enfants songeurs.

Nous sommes rentrés en longeant les buissons fleuris et nous avons aperçu un papillon. Il faisait si chaud que j’ai pris une bière. Jean n’a que de grandes bouteilles d’une bière poitevine, la 732.
Matteo a lu à haute voix l’étiquette, qui disait : « C’est vraisemblablement en octobre 732 à Moussais qu’au terme de la légendaire bataille dite de Poitiers, Charles Martel repoussa au-delà des plaines du Poitou les troupes Arabo-Berbères venues du sud ». Je lui expliqué que c’était faux, que c’était juste une mission d’exploration, et que les Francs et les Sarrasins, qui étaient bien plus cultivés que les Francs, auraient pu s’entendre s’ils avaient pu dialoguer.
L’après-midi avançant, nous avons joué au billard Nicolas (« il est dans l’armoire à jeux », m’avait dit Jean) et Matteo et Cerise nous ont pilés, Quitterie et moi. Ils riaient et s’amusaient beaucoup mais j’avoue que c’était énervant. Nous n’arrivions pas à nous coordonner, Quitterie et moi, et après avoir échangé plusieurs fois nos poires entre nous, nous perdions toujours.
Quitterie a proposé de regarder des DVD.
– Allez, on vote ! Il y a un merveilleux DVD de Jean Rouch avec ses courts métrages africains !
Les enfants ont proposé Real Steel, avec Hugh Jackman (mais comment Jean peut-il avoir des choses aussi disparates dans ses DVD !)
Quitterie ne voulait pas en entendre parler.
– Mais maman, on a voté, c’est la démocratie, a dit Cerise. On est la majorité, on décide, comme tu dis.
Sa mère n’a pas regardé le film avec nous.

 

Jour 8

Nous sommes allés récupérer des courses au drive. Le président Macron gère magnifiquement la situation, bien sûr, mais cette idée de fermer tous les marchés, à l’air libre, surtout les petits marchés provinciaux, et de laisser ouvertes les grandes surfaces… Il a forcément raison mais je ne comprends pas. Enfin, union sacrée, ne cherchons pas à comprendre. J’en ai discuté avec Jean, à qui je proposais de désherber la cour, pour le remercier.
Après m’avoir mis en garde sur les plantes à arracher et celles à laisser (« dans le doute, abstiens-toi, surtout ! » a-t-il répété plusieurs fois, ce qui est vexant – mais juste), il a conclu en disant :
– Ne cherche pas à comprendre, en effet, tu fais ça très bien depuis que tu as voté pour ce voyou.
Il est énervant.
Bref, nous avons commandé par Internet. Quitterie était ennuyée, elle se faisait une joie d’aller au contact des habitants, de fréquenter un marché de campagne vraiment authentique.
– Je suis sûr que ça n’a rien à voir avec celui de La Baule, Réginald. Nous avions une occasion unique de parler avec ces gens…
– Oui, bon, enfin, lui ai-je répondu.
Nous sommes allés au drive à l’heure du créneau convenu. Le parking était quasiment désert. Une partie de la commande n’était pas disponible et l’étudiante qui nous servait nous a dit d’aller dans le magasin.
Le supermarché était lui aussi désert, avec juste deux caisses ouvertes, sans queue. Tout le monde portait des masques, les deux caissières et les trois clients.
– Mais pourquoi les gens portent des masques, Papou ? Tu as dit que ça ne servait à rien.
– C’est parce que les gens ne savent pas, ma chérie.
– On sait très bien, m’a alors apostrophé un type, à la mine revêche (pour ce que j’en voyais au dessus de son masque). Vous avez vu les taux de propagation au Japon ou à Taïwan ? Abruti !
Sans lui répondre, j’ai emmené Cerise rejoindre Quitterie et Matteo qui avaient pris ce qui manquait. Au rayon fromage, une marque locale étalait ses spécialités.
– C’est quoi un gratte-cul, a demandé Cerise ?
– C’est quoi une pucelle, a demandé Matteo ?
– Ce sont des fromages. Des fromages authentiques, d’ailleurs, ai-je cru bon d’ajouter pendant que Quitterie me foudroyait du regard.

Jour 10

Nous prenons enfin nos marques.
Le matin, Matteo et Cerise font leurs devoirs sous la supervision de Quitterie.
Moi, je fais ma veille sanitaire, politique, sociale et environnementale et j’interviens sur toutes les pages Facebook de nos amis qui ne comprennent pas que le Président Macron fait tout ce qu’il est humainement possible de faire pour nous épargner le pire : le repli nationaliste.
J’ai beaucoup de mal à faire comprendre à des gens, pourtant cultivés, que les lenteurs administratives sont des prudences, que les pénuries sont financièrement justifiables (c’est sooo 2010, ces histoires de stocks…), que si l’Allemagne veut tester des centaines de milliers de personnes par jour, grand bien lui fasse mais que nous n’avons pas besoin de ça ; quant à nos anciens qui sont dans les Ehpad, c’est pénible, certes, mais n’oublions pas que l’euthanasie peut être une fin digne et éthique et qu’un pays de progrès comme la France aurait déjà dû y passer. Je me fais assez souvent insulter, surtout quand je termine mes piques (assez mordantes, je dois dire) sur les fake news par #PenséeComplexe, mais je continue. On ne peut pas laisser les réactionnaires gagner la bataille de l’opinion, elle est là, la vraie guerre, et Sibeth Ndiaye nous le montre assez.
L’après-midi, Matteo et Cerise jouent autour de la maison et vont même jusqu’à la rivière. Matteo photographie toutes les plantes, Cerise les cueillent, ils envoient leurs trouvailles à Grannychou, la mère de Quitterie.
– C’est amusant, c’est très genré, vous ne trouvez pas, Reginald ?
– Je ne trouve pas, Claudine, ai-je répondu, un peu sur la défensive. Ma belle-mère n’a plus que moi pour dénoncer les ravages du patriarcat invisible et, même si je sens qu’elle en a besoin, c’est parfois un peu dur à porter.
Pendant que les enfants jouent, Quitterie anime différents groupes WhatsApp où elle distille ma veille, que nous avons partagée au déjeuner, et moi j’expédie les rares affaires qui trainent encore. Le consulting pour les Chief Happiness Officer n’est pas très utile quand tout le monde est en télétravail.
Le soir, les enfants lisent les bandes dessinées de Jean, qui est absurdément fier de ses centaines d’albums de l’école franco-belge. Quitterie a exigé de voir les albums que les enfants choisissent et elle déconstruit rapidement avec eux les schémas de domination aisément perceptibles dans ‘Jerry Spring’ ou ‘Bruno Brazil’.
– Ce n’est pas de la censure, c’est de la conscientisation.
Je suis bien d’accord.
– Ce sont nos cinq minutes Sibeth, lui dis-je en riant.
Elle rit aussi, nous sommes complices.
Les enfants attendent qu’on leur rendent les livres.

Jour 11
Le plus dur, dans ce confinement, c’est moins le fait d’être dans une maison inconnue avec des collections complète du ‘Chasseur français’ dans les combles et un portait du Comte de Chambord dans le salon (j’ai expliqué aux enfant que c’était un ancêtre de Jean) que d’entendre les remarques sur les Parisiens « qui ont fui. »
Si c’est la guerre, alors pourquoi pas passer en zone libre, hein ? Que je sache, nous ne serions pas les premiers à avoir pratiqué l’exode, et je juge assez mal venues ces critiques.
– Après tout, nous sommes des migrants de l’intérieur, Quitterie, non ?
– Absolument, Réginald ! C’est comme ça qu’il faut voir les choses. La parisianophobie, c’est aussi un discours de haine !
Les enfants, eux, sont assez peu touchés par cet aspect des choses. Leurs amis, avec qui ils chattent en fin d’après-midi (ils regardent tous ensemble une série Netflix avec Netflix Party, vers 17h30 ; auparavant ils étaient sur Hangouts Meet), sont eux aussi en province.
Le plus gênant, je crois, c’est cette impression de privilège. D’un autre côté, et comme je l’ai expliqué à Isabelle, qui est dans le Lubéron, nous, ce n’est pas notre maison.
J’ai senti une certaine distanciation sociale s’établir dans son imperceptible changement de ton.
– Comment ça, ce n’est pas chez vous, cette maison ?
– Non, c’est à mon ami Jean.
– Tu ne nous l’avais jamais dit… Mais lui, où est-il ?
– Chez ses parents, dans le Quercy.
– Eh bien, profite, comme on dit.
Je ne suis pas certain que nous continuerons à nous voir avec Isabelle et Jacques quand le confinement sera terminé.

Jour 12
(enfin, je crois)
Il a fait un vent à décorner les bœufs (j’adore ces expressions canailles). Journée assez calme – surtout sur le plan commercial… –, nous sommes restés à la maison à cause du vent, sauf Matteo, qui a décidé qu’il devait dresser un « inventaire de la faune locale ».
Je sens que ce malheureux Albert va être assassiné d’appels téléphoniques une fois qu’il aura réussi à échanger ses photos avec lui.
– N’oublie pas de photographier les crottes, a-t-il recommandé à Matteo, ça prouve qu’il y a des bêtes.
Je fais les recherches Internet les plus insensées.
Nous nous sommes rendus compte, d’ailleurs, que nous ne savions pas à quoi ressemblait une crotte de quoi que ce soit, sauf celle du lapin.
La Hulotte est un précieux secours et Matteo explore la grange avec ardeur. Il a repéré ce qu’il pense être des terriers de musaraignes. Ça me paraît très gros…
Jean nous a demandé de mettre son vin de noix en bouteilles car il a fini de macérer. Nous avons trouvé la bonbonne pleine et les bouteilles vides. L’odeur est absolument délicieuse. Nous en avons goûté un peu, Quitterie et moi, et avons décidé d’en mettre une bouteille de côté pour nous.
– Nous lui rendons service, en fait, non ? ai-je dit à Quitterie.
– C’est surtout lui qui nous rend service en nous prêtant sa maison, tu ne crois pas ?
– Oui, enfin, bon, ai-je répondu.
Je vais boire la bouteille sur place, ça paraîtra moins désinvolte, je crois.

 

Jour 14

Je n’ai pas pu tenir mon journal hier car Matteo et Cerise ont été malades comme des chiens. Ils ont fini par avouer qu’ils avaient mangé des petites baies rouges… Nous avons envoyé une photo à Jean, qui nous a rassurés.

– Ce sont des baies d’aubépine. Des gratte-culs, quoi. Comme ton fromage !

Quitterie et moi étions aux cents coups mais les deux petits abrutis étaient quasiment rétablis peu avant le dîner.

Aujourd’hui, ils couraient à nouveau partout mais je sens que l’épisode d’hier les a vaccinés contre le désir de manger « tout ce qui pousse », comme dit Cerise, qui s’imagine être une manière de Robinson.

Pour ma part, j’ai enfin trouvé un endroit où le réseau passe bien : sous le chêne. J’ai nettoyé la table, installé une chaise et ai décrété que ce serait mon bureau-de-beau-temps (pourvu qu’il ne fasse pas trop froid).

En parlant avec Jean, qui avait appelé pour prendre des nouvelles des enfants, je lui ai dit que son chêne ferait un parfait spot de co-working.

– Réginald, m’a-t-il répondu, tu es irrécupérable. Ce chêne a facilement deux ou trois cents ans. La seule chose qu’on peut raisonnablement imaginer en le regardant, c’est saint Louis en train de rendre la justice ou des grappes de pendus bien alignés sur ses branches bien horizontales. Et tu me parles de spot, de connexion et de co-working… Tu me l’as pollué, mon chêne.

– Jean, je crois que chacun de nous peut avoir une vision différente de ce chêne, tout n’est pas tout noir ou tout blanc et je suis certain que nous pouvons co-construire ensemble une image du chêne qui nous permettrait de dépasser cet antagonisme un peu facile et – mais qu’est-ce que c’est que cette odeur ?

Une odeur forte, piquante, bien présente s’était installée sous le chêne.

– Ça sent très fort, Jean ! Il y a des usines, dans le coin ?

– Ça pue chimique ou naturel ? m’a-t-il demandé.

– Naturel, ai-je répondu en toussant après avoir pris deux bonnes inspirations.

– Vu l’heure, c’est le lisier.

– Le ?

– Lisier. Le voisin aère ses porcheries, à cette heure. Rassure-toi, ce sont des truies de reproduction élevées sans antibiotiques.

– C’est une vraie nuisance…

– Non, c’est la campagne.

Quand même, le linge que nous avions mis à sécher au soleil avait comme une odeur.

 

Jour 15

À force de travailler et d’appeler sous le chêne, mes amis m’appellent saint Louis. Je proteste, bien sûr, mais je m’y fais.

La vie coule tranquillement.

Matteo et Cerise sont ravis d’être en vacances demain soir.

– Ce qui serait génial, Papou, c’est qu’on reste ici ! m’a dit Cerise.

– Ça tombe bien, lapin, nous n’avons pas le droit de nous déplacer pour les vacances.

– C’est une chance qu’on soit ici, alors ?

– Eh bien, oui.

J’aurais juré qu’elle regretterait La Baule, mais non. Matteo non plus, plus obsédé que jamais par les animaux et qui télécharge frénétiquement les fiches de la LPO. Il n’y aura que Quitterie et moi pour regretter le Nossy Bé (qui doit être fermé, de toute façon).

Nous échangeons des nouvelles avec les amis, mais nous avons établi des règles claires : rien d’anxiogène. On ne parle ni des morts dans les Ehpad, ni des problèmes d’approvisionnement en masques, ni des difficultés professionnelles, ni des espoirs déçus aux municipales – même si nous sommes encore sous le choc pour Agnès et Benjamin. Comme le dit Quitterie, « Je crois que le meilleur service que nous pouvons rendre à nos enfants, c’est de leur montrer qu’on peut maintenir une vraie élégance morale au milieu des pires difficultés et ne pas s’abaisser à polémiquer ».

Nos apéros en ligne – Jean a heureusement une belle cave, et il nous a autorisés à nous servir –, auxquels les enfants assistent, consistent donc surtout à échanger sur les bonnes séries à voir et les difficultés qu’ont certains d’entre nous à se connecter sur Zoom pour leurs cours de yoga.

Il y aura un avant et un après le Covid-19, bien sûr, nous aurons tous appris à être plus solidaires, mais je sais que nous réussirons à faire en sorte que ce soit le plus possible comme avant.

 

Jour 16

Nous avons pu aller au marché. Nous commencions à manquer de légumes et de fruits frais, et les enfants avaient trouvé les légumes du drive si insipides qu’ils refusaient catégoriquement concombres et fenouils, sans parler des tomates.

Nous en avions acheté deux cageots, même si ce n’est pas la saison (alors que nous sommes très à cheval sur ce point, c’est important de vivre au rythme des saisons) parce que nous adorons les salades tomates-mozzarella fraîche, avec une huile authentiquement italienne. Las, les tomates étaient dures et insipides. J’ai surpris Quitterie, tôt matin, qui en balançait deux dans la haie, avec une joie rageuse. J’en avais pris une pour lui faire subir le même sort.

Bref, nous sommes allés au marché, que le préfet avait de nouveau autorisé.

Nous avons dévalisé la crémière, Jean nous ayant assuré que son beurre était une perfection, l’un des marchands de fruits, dont les cagettes affichait fièrement qu’elles venaient d’agriculteurs « en transition vers l’agriculture biologique », et le charcutier, aux prix incroyablement bas. Quitterie a voulu le faire parler de ses bêtes, puisqu’il élève les cochons qu’il découpe et apprête, de ses difficultés, de son manque-à-gagner, de son angoisse, mais nous avons vite senti une certaine impatience. Les gens faisaient la queue, tous à un mètre de distance les uns des autres. Ce sera pour une autre fois, si le charcutier n’a pas fait faillite, bien sûr.

 

Jour 19

Temps magnifique. Heureusement que mes modules d’animation en confinement ne prévoient rien le vendredi après-midi, ça m’aurait exaspéré de ne pas pouvoir profiter de ce soleil et de l’ombre du chêne. J’ai installé un transat, Matteo et Cerise ont posé par terre de vieux rideaux – Jean leur avait assuré que cela servait à ça –, amoncelé des coussins et entassé des BD. À peine si Cerise suit du coin de l’œil les papillons. Matteo lit Le Prisonnier du Bouddha, un vieil album de Spirou et Fantasio qui se passe en partie en Chine communiste. Je l’ai parcouru mais il n’y a rien de vraiment offensant, je trouve qu’il est malsain de stigmatiser ce pays, comme le dit Amnesty International.

Jean a fait venir des ouvriers pour tondre la pâture. D’un coté ça enlève le charme un peu échevelé du pré, de l’autre je dois dire que marcher vers le chêne sans patauger dans les orties et les chardons présente un avantage certain.

J’ai expliqué aux ouvriers qu’il y avait plusieurs jolies touffes d’herbes que je voulais garder, ces graminées ayant un chic fou. Leur chef, Roland, si j’ai bien saisi, m’a expliqué que tondre un hectare au soleil par plus de 25 degrés nécessitait de la méthode, et que cette méthode excluait la sauvegarde de touffes précises, « même avec le charme graphique que vous y voyez, monsieur », a-t-il conclu d’une voix ferme.

J’ai appelé Jean, pour voir s’il pouvait fléchir son équipe, mais il n’était pas très réceptif…

– « Pourquoi aussi vous inquiétez-vous pour le vêtement ? Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent point, ils ne filent point : et cependant je vous déclare que Salomon même dans toute sa gloire n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux », m’a-t-il tout de suite interrompu en citant je ne sais quoi.

– Cueille-les avant qu’ils ne les tondent et fais en un bouquet, Réginald, a-t-il conclu. Et tu auras remarqué qu’ils laissent en fait toute la pâture en herbe, sauf les abords et l’espace entre la maison et le chêne, donc déplace ton transat ailleurs si tu veux jouir graphiquement de mes herbes folles.

– On ne dit pas « folles » mais neuro-atypiques, ai-je dit machinalement.

Jean n’a d’abord rien répondu.

Puis il a doucement modulé :

– « Le jour de l’homme passe comme l’herbe ; il est comme la fleur des champs, qui fleurit pour un peu de temps ».

 

Jour 20

Magnifique soleil toute la journée mais il n’a fait vraiment bon dehors qu’à partir de midi.

Nous étions sortis avec Matteo dans l’espoir d’apercevoir les poules d’eau qu’Albert nous jure avoir vues dans la rivière mais bernique.

Nous avons attendu vingt minutes et sommes remontés, transis, vers dix heures. Au loin des cloches sonnaient.

– Mais quel froid de gueux, me suis-je exclamé en me ruant vers la bouilloire.

– C’est quoi un gueux ? a demandé Cerise.

– C’est une personne en situation de précarité, a répondu Quitterie.

– C’est quoi « précarité » ? a demandé Cerise.

– Tu entends les cloches, lapin ? suis-je intervenu pour laisser à Quitterie le temps de formuler une réponse satisfaisante. Comme on est dimanche, les cloches sonnent même si personne ne peut aller à la messe.

– Pourquoi on ne va pas à la messe, nous, a demandé Cerise, visiblement en forme ce matin.

– Parce que nous ne sommes pas catholiques, tout simplement, comme la plupart des gens. Allez, je suis sûr qu’il fait bon maintenant, va jouer dehors.

Elle est revenue au bout d’une demi-heure en tenant quelques brins de buis à la main.

– C’est Albert qui m’a donné ça, il faut les mettre sur les crucifix, ça protège du tonnerre.

Désormais nous nous parlons avec Albert en nous tenant à dix mètres les uns de l’autre.

– Albert m’a dit que c’est le dimanche des Rameaux et que normalement on fait bénir les rameaux et que ça protège les maisons et qu’il n’était pas allé à la messe mais qu’il avait fait comme si devant sa télé.

Il y a en effet des brins de buis dans quelques pièces, accrochés à des images pieuses ou des crucifix.

J’ai appelé Jean pour lui demander si ça lui allait, Cerise tenant absolument à faire le tour des pièces.

– Vas-y, m’a dit Jean, que j’ai senti cafardeux. Ça fera au moins une heureuse aujourd’hui.

– Enfin, Jean, tu n’y crois pas, à ces superstitions ?

– Reginald, le buis a un effet apotropaïque car c’est un sacramental.

– Oui, bon, enfin, ai-je répondu.

– Reginald, tu allais en vacances chez ta grand-mère, pour les vacances de Pâques ? Ça ne t’amusait pas d’agiter les branches de buis ?

Jean a raison. Petits, nous allions chez ma grand-mère, qui nous emmenait à la messe, cachait des œufs dans le jardin et servait un pâté de Pâques farci de viande et d’œufs durs.

Les souvenirs sont remontés d’un coup. Les buis que nous allions couper sur un grand buisson, en essayant de choisir les branches nouvelles, avec un joli vert brillant, pas les vieilles, foncées et ternes. Les vieilles dames qui avaient de vrais fagots en main. Certains brandissaient du houx et non du buis. L’eau bénite nous tombait dessus. Tout le village était là, même ceux qu’on ne verrait pas à Pâques.

Mais nous étions confinés, chacun chez soi, sans le mince réconfort des buis bénits que même les esprits forts venaient chercher.

Dehors, les faisans invisibles criaient, les deux hérons blancs se sont à nouveau envolés du champ et je suis allé, tout au bout, cueillir des branches de houx puisque Jean m’avait assuré qu’il en poussait un là-bas.

Nous avons fait le tour des chambres avec Cerise et Matteo, et je leur ai expliqué que la foi de Jean était une chose respectable et que oui, finalement, ils pouvaient lire les Loupio du petit salon.

 

Jour 21

Les enfant qui étaient partis piqueniquer dans le champ du voisin ont croisé Albert, en train de cueillir des herbes. Il leur a demandé s’ils attendaient avec impatience le retour des cloches et leurs œufs.

– Papou, m’a dit Cerise, tu savais que les cloches partaient pour Rome le vendredi saint et que le confinement ne les concerne pas et qu’elles reviendront demain et que ce sont elles qui lâchent des œufs en chocolat parce que quand elles font du bruit avec leur battant le son se transforme en œufs ?

– Habiba, a dit Quitterie, c’est juste une charmante croyance populaire, ce n’est pas vrai, pas plus que le père Noël ou la petite souris –

– Comment ça ce n’est pas vrai la petite souris ?! a demandé Cerise, rouge d’indignation.

– Oui, bon, enfin, ai-je dit, pour calmer les esprits.

J’ai laissé Quitterie se débrouiller avec Cerise et nous sommes allés acheter des œufs en chocolat au SuperU avec Matteo.

– C’est très genré de prendre la fuite comme ça, m’a dit Matteo. C’est ce que Grand-mère dit tout le temps. Mais ça me plaît d’être entre hommes.

En revenant, Jean m’avait envoyé un autre conte de Sœur Roselyne. Je l’ai lu à tout le monde, n’importe quelle diversion étant bonne à prendre.

ROSELYNE ET LES CLEFS DE SAINT-PIERRE

Sœur Roselyne avait rapidement pris ses habitudes au paradis.

Chaque matin, par exemple, elle marchait d’un bon pas vers l’une des chapelles qui fourmillaient dans la campagne, surgissant derrière un bosquet, se découvrant du haut d’une colline ou plantée haut sur une crête. Elle avait d’abord été étonnée : à quoi bon des chapelles quand le Seigneur est là, quand sa lumière éclaire tout ?

L’ange Chrysostome répondait volontiers à ses questions. Il avait appris à goûter son intelligence sans détour, ses ravissements devant telle ou telle beauté, sa joie d’être là. Bien sûr, tous les élus avaient mérité d’être là, goûtaient d’être là, mais tous n’avaient pas la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur de Sœur Roselyne.

– Elle a l’étoffe d’une sainte, disait Chrysostome aux autres Guides. Elle a ce côté ravi de la crèche doublé du sens de la foi, elle sent finement les choses, et on sent un cœur dilaté à la mesure du monde, qui excède largement les bornes de son couvent, de Saint-Paul-Trois-Châteaux, de Nyons et même de la France. Je ne lui donne pas dix ans pour devenir un saint d’intérêt local, vous verrez.

Les autres Guides souriaient et partageaient la joie de Chrysostome qui, comme tous les anges, aimait scruter chez les hommes ce qui les rend semblables à Dieu, perfection dont ils étaient exclus sans amertume mais non sans curiosité.

– Ma Sœur, ces chapelles sont là parce qu’elles sont belles, lui avait-il répondu quand elle lui avait posé la question ; et qu’à la fin du monde c’est le monde entier qui ressuscitera, parce que vous êtes tissés de ce monde et d’éternité, tout ensemble. Toutes ces chapelles ont disparu sur terre, effondrées au fil des ans ou détruites, les unes pour céder la place à des édifices plus importants, les autres jetées bas par haine du Seigneur, ou par indifférence. Celle en bois que vous affectionnez, le matin, a été détruite en 1620 sur le mont Unzen au Japon, par exemple.

– Cette architecture japonaise est si belle ! s’exclama Sœur Roselyne qui profitait du paradis pour découvrir tout ce qui n’existait pas à Saint-Paul-Trois-Châteaux. Ça ne lui avait pas manqué mais ça lui paraissait être l’une des récompenses légitimes et logiques des élus ; « après tout, on nous a bien dit qu’une de nos joies serait de comprendre », soliloquait-elle en flânant dans la galerie des chefs d’œuvre qui rassemblait tout ce que les iconoclastes avaient détruit au cours des siècles.

Bref, Sœur Roselyne était chez elle.

Enthousiasmées par la qualité de son intercession (à leur première audience, le Seigneur avait tout accordé d’un coup et Sœur Roselyne avait senti cette belle vibration de joie qui traverse les sept cieux et arrive au paradis quand les cœurs rendent grâces), les religieuses de son couvent la priaient continument, et avec succès.

Sœur Roselyne expliquait par le menu à Chrysostome toutes les intentions qu’on lui confiait, manière de causer, et lui se débrouillait, sans lui dire, pour court-circuiter la procédure officielle, notamment en repassant les intentions de la sœur à de vieux saints oubliés, ravis d’être sollicités, comme saint Restitut. On le voyait passer, tout faraud, l’air important, serrant son registre sous le bras et expliquant à qui voulait l’entendre qu’il était débordé.

La réputation du couvent y avait beaucoup gagné et les âmes en peine consolées commençaient à se refiler en douce l’adresse du Chemin de Serre Blanc, comme un mot de passe, une source secrète qu’on ne veut pas voir tarir à force d’y trop puiser.

Une fois par semaine, Sœur Roselyne passait voir saint Pierre. Elle était friande de ses souvenirs galiléens, ouvrait grand ses oreilles quand il racontait un miracle inédit et riait de bon cœur quand il mimait les Pharisiens ahuris. Elle admirait sa gentillesse et s’étonnait qu’un homme important comme lui fasse office de portier.

– Quand on lit que le Seigneur vous a donné les clefs de son royaume, on s’imagine que c’est une manière de parler, même si j’ai toujours aimé vous voir représenté avec vos deux clefs…

– Non, c’est très concret. J’avoue en plus que c’est devenu plus amusant au fur et à mesure que les représentations traditionnelles sont devenues incompréhensibles. Quand Henri Tincq est arrivé au purgatoire, par exemple, je ne peux pas vous dire à quel point était satisfaisante son expression pendant qu’il contemplait mon aube, mon auréole et mes clefs ; et on le sentait soulagé, aussi.

– Parce que vous assurez aussi l’accueil du purgatoire ?

– J’ai deux clefs.

– Mais comment trouvez-vous le temps ?! Chrysostome m’a dit qu’il y avait 57 millions de personnes qui meurent chaque année, en moyenne, ça fait… Voyons, ça fait… De tête c’est difficile…

– 108 à la minute, dit saint Pierre.

– Ah ! triompha Sœur Roselyne, pensant avoir coincé le Portier des Portiers.

– En théorie, ajouta doucement saint Pierre.

Sœur Roselyne comprit d’un coup.

– Mais quand même, balbutia-t-elle, même s’il n’y en a que la moitié, même s’il n’y en a qu’un quart, il reste beaucoup de monde, vous n’avez matériellement pas le temps…

– Ma sœur, le temps, dans l’éternité, on a au contraire beaucoup. Ou plutôt, ce n’est plus une question. Donc, j’ai le temps de recevoir ceux qui viennent frapper aux deux portes dont j’ai la charge. Et comme je suis pêcheur d’hommes, je suis très heureux de voir arriver ma pêche et de constater que les filets ne sont pas jetés en vain.

– I see… répondit Sœur Roselyne qui passait de temps en temps au prieuré des écrivains anglais pour le seul plaisir d’écouter Hopkins discuter avec Tolkien (« Mais rien que leurs prénoms ! John Romuald et Gerard Manley ! C’est extravagant, non, Chrysostome ? »).

Et comme l’après-midi touchait à sa fin, elle retourna à cette minuscule chapelle romane toute simple, qui avait été bâtie par saint Bertrand de Comminges et qui avait fini par crouler. Elle trouvait que la lumière divine était encore plus belle vue à travers la petite fenêtre cintrée, comme une promesse déjà réalisée dont on savoure encore l’accomplissement.

 

Jour 22
Journée monotone. Les enfant en vacances, c’est-à-dire allant se fourrer dans tous les ronciers de la propriété, Quitterie plongée dans Gertrude Stein et moi sous le chêne, échangeant des articles sur le scandaleux traitement médiatique de cette épidémie, où la France est pointée du doigt alors que le Président et ses équipes se battent. C’est une vraie guerre mais les Français sont ingrats.
Jean m’a envoyé un conte à sa façon, comme il dit.
Il m’a amusé et irrité en même temps.

SŒUR ROSELYNE.
Quand Sœur Roselyne mourut, les sœurs de la consolation, dont le dernier couvent était à Saint-Paul-Trois-Châteaux, adressèrent une vive prière à la morte : puisqu’elle était désormais au bon endroit (en tout cas on l’espérait), pourrait-elle intercéder auprès du Bon Dieu pour que le reste du couvent soit épargné par le virus ?
Sœur Roselyne, qui marchait d’un bon pas dans un couloir nuageux, entendait avec précision la voix de la prieure lui confier les intentions de la communauté : que Sœur Angélique guérisse, que Sœur Véronique ne tombe pas malade, elle qui ravitaillait le couvent… Elle entendait aussi, mezzo voce, les pensées de ses sœurs, silencieuses pendant la prière mais aux cervelles bien alertes. Pieuses pensées, pour la plupart, certaines heureuses pour elle de sa seconde naissance, d’autres naïvement satisfaites d’avoir désormais une personne de confiance au paradis (Sœur Béatrice : « Ma Sœur, puisque vous voilà là-haut, je vous dis tout et je compte sur vous car vraiment sainte Rita doit être surchargée et tout ce que je demande à saint Antoine met si longtemps qu’on se demande si on est vraiment exaucé »).
Arrivée devant la porte du paradis – ce qui lui causa une vive satisfaction dont elle s’émut aussitôt : pourvu que cela ne lui soit pas compté en mauvaise part –, sœur Roselyne attendit qu’on lui ouvre l’immense battant doré. Un petit guichet s’ouvrit, en bas à droite, minuscule, décevant et engageant.
Sœur Roselyne entra. Saint Pierre la regardait avec un bon sourire.
– Je suis content de vous voir, ma Sœur. Bienvenue dans la joie et le repos éternel !
– Merci, grand saint Pierre, dit Sœur Roselyne.
– Je vous confie à l’ange Chrysostome, ma Sœur, il va vous faire visiter.
Chrysostome était sans âge, ni jeune ni vieux, l’air calme et efficace, un peu serré dans sa redingote amarante de guide.
– Par ici, ma Sœur.
Passée une colline, un paysage immense s’offrit aux yeux de sœur Roselyne. Rivières, arbres, petits lacs, quelques falaises rocheuses, des bois, des maisonnettes isolées ou groupées en hameau, on se serait cru dans un immense Trianon, une manière de campagne française sublimée par le soleil , l’air pétillant et un éclat doré qui avivait chaque détail. Chrysostome pointait du doigt le panorama et expliquait.
– Là-bas le village des saints français fondateurs d’ordres religieux au XVIIe siècle… Tout à gauche le mausolée des martyrs de la Révolution… Juste à droite la petite ferme des lecteurs de Limite, ils sont encore très peu…
– C’est magnifique, le coupa sœur Rosalie. Bon, comment fait-on avec les intentions de prière ?
– Ah. Eh bien, vous pouvez les donner à tel ou tel saint que vous connaissez, il les portera chaque mois à l’autel des Intentions, où quatre archanges de deuxième rang les trieront, les sélectionneront et les présenteront, après examen par le bureau des urgences célestes, au conseil des archanges de premier rang qui lui-même adresse une synthèse trimestrielle à –
– Mais ce n’est pas possible, ça !
Chrysostome regarda Sœur Roselyne qui avait l’air tout à la fois déconfit, anxieux et volontaire.
– Mes intentions ne peuvent pas attendre !
– Ma chère Sœur, c’est la règle et…
– Votre… « truc », c’est organisé comme la distribution des masques en bas, laissez-moi vous le dire ! On n’a pas idée de faire traîner les choses de cette façon !
– Ma chère Sœur, un peu plus de cinquante-sept millions de personnes meurent chaque année, toutes avec des intentions, c’est long, et vous savez qu’ici, on a l’éternité devant soi…
– Vous ne comprenez pas, dit Sœur Roselyne. Si Sœur Angélique ne guérit pas vite, nous allons avoir les pires ennuis avec la déclaration d’impôt, il n’y a qu’elle qui arrive à se débrouiller avec les factures.
Chrysostome haussa les épaules, les paumes en avant, dans un geste d’impuissance. Sœur Roselyne lui sourit, lui tapota le bras et rebroussa chemin. Saint Pierre la vit arriver, en avant calme et droit, le visage éclairé par ce merveilleux soleil éternel.
– Renvoyez-moi en bas, saint Pierre.
– Pardon ?!
– Je ne peux pas attendre je ne sais pas combien de temps que mes intentions soient exaucées. Mes sœurs comptent sur moi, je préfère aller leur dire.
Saint Pierre regarda Sœur Roselyne, toute droite et toute petite, qui le regardait bravement, avec une larme affleurant à chaque œil parce qu’enfin, quitter le paradis, ça coûte… Elle était résolue à abandonner sa part d’éternité, c’était beau, encore plus beau que d’avoir accueilli Chesterton qui bondissait comme un enfant.
– Passez-moi vos prières, ma Sœur.
Sœur Roselyne lui confia tout : Sœur Angélique, Sœur Véronique, le toit de la remise, Albert, le maraicher, qui était un brave homme au fond, sa nièce Samantha, qui était droite et n’avait besoin que d’un ange gardien plus vif, les habitants de Saint-Paul-Trois-Châteaux, en bloc, parce que le village mourait et que c’est bien cafardeux, ces villages français qui disparaissent comme des fantômes, n’est-ce pas, bon Saint Pierre ? Et les médecins et les infirmiers de l’hôpital de Nyons, qui sont si courageux, et le père curé Z…, qui était désespéré et avait tant besoin d’être consolé, et ce pauvre président, qui doit être si mal conseillé, et…
Saint Pierre souriait. La religieuse dévidait ses intentions. La liste était longue comme le monde, minutieuse comme une tapisserie de vieille dame, nuancée comme la réserve d’un marchand de couleurs. Sœur Roselyne déposait tout ce dont on l’avait chargé, tout ce dont elle s’était chargée elle-même.
Saint Pierre souriait. Chrysostome s’était approché et avait joint les mains, avec les autres guides célestes. Et quand Sœur Roselyne eut fini, saint Pierre fit signe aux anges qui emmenèrent Sœur Roselyne droit au sommet de la Jérusalem céleste, volant à tire d’ailes par dessus l’autel des Intentions, le bureau des urgences célestes et le conseil des archanges de premier rang, droit vers le Seigneur.

Jour 23

À peine fini ce trop long week-end de Pâques, nous avons pu reprendre nos activités.

Quitterie est en train de monter un événement solidaire pour la rentrée, où des confiné.e.s pourront prendre la parole et remettre un peu en perspective ce qu’ont été ces longues semaines d’isolement pour des cadres habitués à une socialisation de qualité.

On a en effet vu fleurir beaucoup d’articles sur les « premiers de corvée » qui font marcher la France et les « premiers de cordée » qui seraient bien empêchés de soigner, livrer et nourrir la population, mais nous trouvons qu’il y a d’une part beaucoup de populisme dans ce facile antagonisme (et je crois que Christophe Castaner a raison de nous mettre en garde sur l’instrumentalisation violente de la crise), d’autre part qu’il n’y a pas de vraie prise en compte de la pénibilité sociale du confinement quand on la mesure finement.

Je m’explique. Un ouvrier, un livreur, un agriculteur sont au quotidien enfermés dans des gestes simples, répétitifs, utiles, certes, mais routiniers et d’ailleurs exécutés dans un relatif isolement : circuler en scooter, conduire un tracteur ou piloter une machine outil sont des activités solitaires ; méritantes, évidemment, ces jours-ci, mais bon.

Alors que des cadres du tertiaires, les gens du métier de la communication, par exemple, ont besoin de réunions fréquentes, et fructueuses, pour accoucher les concepts, peaufiner les idées, régler finement leur réalisation. La charge mentale du télétravail, dans ces conditions, est terrible, et les arbitrages purement financiers qui ont parfois conduit à annuler purement et simplement des séminaires de cohésion ont donné à beaucoup le désagréable sentiment qu’on prenait à la légère leurs fonctions, leurs métiers.

Donc, Quitterie monte cet événement où ces métiers de l’imagination, de l’empowermination®, même (j’ai déposé le mot), pourront affirmer leur nécessité.

Pour ma part, je continue à animer à distance ma communauté de Chief Happiness Officers, et je viens d’ajouter un module #CanapésCommuns qui permet aux CHO de proposer des animations autour du canapé, meuble devenu central dans nos vies de confinés.

Je ne reviendrai pas sur l’allocution présidentielle, qui m’a bien sûr ému aux larmes. Nous avons d’ailleurs refusé de décrocher quand Jean nous a appelés, nous sentions, Quitterie et moi, qu’il allait tout gâcher.

[Jean m’a dit que Sœur Roselyne ne reviendrait plus. « Finalement, ton journal est plus amusant – pardon, intéressant »]

 

Jour 27

Journée parfaite. Nous avons expliqué aux enfants qu’ils reprenaient l’école lundi. Ça les a calmés.

« Ils vont arrêter de se gaver de cette littérature faisandée dont ton ami Jean a rempli chaque pièce, m’a dit Quitterie. Fais-moi confiance, ça va être soutenu ! »

Albert est venu déposer un panier de légumes, avec deux pots de gelée de coings.

– C’est pour la petite, m’a-t-il dit. Elle m’a dit pour la rentrée des classes, les vidéos, les tutos, tout, je l’ai sentie chagrine. C’est quand même des vacances, à cet âge, le confinement, non ?

– Mais non, Albert. L’expérience du confinement, c’est un moment de lutte collective, où la nation se rassemble derrière le Président Macron, même les enfants doivent comprendre ça.

– Oh, vous savez, les luttes… J’étais sur les ronds-points, il n’y a pas si longtemps, parce que le copain de ma fille est cariste et qu’ils ont du mal à joindre les deux bouts, eh bien, on l’a pas trop sentie, la nation collective… Pourtant, c’est eux qui font marcher le pays, non ? Et les milliards, ils sortent d’où ? Parce qu’on n’en a pas vu la couleur !

– Oui, bon, enfin, ai-je tenté d’argumenter.

– Tenez, Réginald, je m’énerve, vaut mieux que je rentre, et puis ça fatigue de crier à cinq mètres. Embrassez la petite pour moi et dites à votre gars que je lui mettrai des nids de guêpes de côté.

En rapportant le panier, j’ai trouvé Quitterie d’assez mauvaise humeur (décidément…).

– J’ai envoyé à Jean une photo de mes tawashis, tu sais, les éponges japonaises DIY, en lui disant que je pouvais lui passer un tuto, et il m’a renvoyé une photo de la gelée de lilas de sa femme et une recette de macérat de pâquerettes, en me disant de profiter du jardin. C’est gentil de sa part de nous accueillir mais je sens comme du jugement, chez lui, et tu sais ce que je pense du jugement, ça mène à la haine. Et évite de me répondre « Oui, bon, enfin », ça va m’énerver !

Nous avons décidé de montrer à Jean et à sa femme que nous étions capables d’apprécier la campagne. Il nous reste trois semaines pour accomplir une chose définitive. J’ai sollicité quelques amis en leur demandant des idées.

 

Jour 29
La journée a été éprouvante.
Je me suis rendu compte qu’un concurrent publiait une Coronaletter (on sent qu’il s’est fouillé) où il reprenait une bonne partie de mes suggestions, que j’avais pourtant pris soin de sourcer sur des sites anglo-saxons.
Autant je trouve que ma curation de contenus est une production originale, avec un vrai parti-pris, autant je trouve que sa reprise pure et simple (certes un peu éditorialisée) est un pillage pur et simple.
Quitterie, de son côté, a été accusée d’être grossophobe juste parce qu’elle a partagé sur son compte Insta quelques visuels, assez drôles, je dois dire, de personnes en surpoids dans des situations comiques. Elle avait pris soin de préciser à chaque fois #confinementconfit #jenejugepas #humourléger mais certains followers lui ont fait remarquer qu’elle était grossophobe. Ça l’a indignée. Elle s’est d’abord habilement défendue en expliquant qu’elle avait pris 5 kilos et une taille depuis le début du confinement, qu’elle faisait désormais du 38 et qu’elle comprenait fort bien ce que veut dire ‘avoir des problèmes de poids’. Puis elle a enchaîné avec un discours bien senti sur l’humour, la censure et la vraie haine qui consiste à ne pas savoir accueillir le regard de l’autre mais ça n’a pas vraiment convaincu. Certains ont eu la méchanceté de l’attaquer sur Twitter en ressortant les copies de ses tweets où elle relayait la campagne de la Mairie de Paris contre la grossophobie en réclamant « la plus grande sévérité envers les mots qui tuent silencieusement », d’autres ont eu des mots grossiers sur ses 5 kilos, les derniers expliquant, avec des mots navrants, leurs souffrances de gros et leur exaspération.
Bref, elle a battu en retraite. « Me dire ça, à moi ! » répétait-elle. « Mais moi, ce n’est pas pareil, quand même ! »
J’ai prudemment décidé de tondre la pelouse du fond et là, le drame. J’ai tondu une poule faisane. Elle ne s’est pas envolée, le bruit a été horrible, et je me suis retrouvé avec une tondeuse bloquée par la volaille et seize œufs de faisan dans un nid, si on peut appeler ça comme ça.
Je n’avais qu’une peur, que Cerise ou Matteo débarquent et voient le carnage. J’ai camouflé le nid et j’ai appelé Albert. Ce dernier a d’abord eu la cruauté de rire mais il m’a ensuite dit de mettre les œufs dans des boites à œufs, avec du grain pour les caler (« Vous trouverez le grain dans les agrainoirs, Réginald… Les seaux verts qui sont sous le cerisier et le tilleul… L’arbre avec des fleurs blanches à côté de l’étable et le grand arbre en face du lilas… Oui c’est ça. »)
– J’ai une poule barrique qui ne demande qu’à couver, on va voir si elle les emmène jusqu’au bout, vos œufs.
Deux corbeaux picoraient la carcasse et se sont envolés quand je suis arrivé. Les œufs étaient encore chauds.
J’ai regardé toute l’herbe qui restait et je suis allé ranger la tondeuse.
J’ai remis les œufs à Albert en ayant le sentiment que si aucun faisan de naissait j’étais damné.

 

Jour 34

La reprise a été plus difficile que prévu.

D’une part, les enfants profitent de tous leurs cours pour nous remontrer que vivre à Paris est une grave erreur écologique. J’ai eu beau leur expliquer que le dépité Bonnell avait raison et que le localisme n’était qu’une version sournoise du populisme, ils n’en démordent pas.

Ça tend beaucoup Quitterie, qui n’en peut plus de la campagne mais qui a passé ces cinq dernières années à vanter la Vie Simple. Cerise a une manière bien à elle de commencer toutes ses phrases en posant l’alternative « Mais alors maman quand tu nous disais […] c’était pas vrai ou tu ne savais pas ? » qui est horripilante.

En plus, Quitterie a été attaquée par un sanglier, une histoire de fou. Elle se promenait sur la départementale qu’on attrape à un kilomètre de la maison (« C’est du goudron, Réginald ! Du goudron ! Je me sens à Paris ! »), comme elle le fait de plus en plus souvent, à n’importe quel moment de la journée, en fumant la réserve de cigarettes de Jean et sans attestation. Elle est rentrée dans un fourré pour – enfin bref, elle est rentrée dans un fourré et est tombée nez à groin sur une femelle et ses petits. La femelle l’a chargée, Quitterie est tombée dans le fossé plein d’orties qu’elle avait franchi d’un bond pour – pour aller dans le fourré, et s’est fait assez mal.

Je voulais porter plainte contre le propriétaire du sanglier mais Jean, que j’avais appelé, a éclaté de rire.

– Les sangliers n’appartiennent à personne, Réginald. La laie suitée (il a fallu qu’il m’épelle pour que je comprenne) de Quitterie est une femelle libre ; ça devrait lui plaire, d’ailleurs.

Quitterie, de son côté, ne voulait pas qu’on prévienne les gendarmes de la présence du fauve : elle appréhendait d’expliquer qu’elle n’avait pas d’attestation.

Cette réclusion devient pénible. Et même si le gouvernement a forcément raison, je dois dire que la communication sur le déconfinement n’est pas top.

Comme il fait très beau, j’ai proposé aux enfant de se baigner dans la piscine, que Jean a fait rouvrir pour nous. Malgré le robot, quelques débris trainaient au fond et à la surface. En vidant le skimmer, mes craintes se sont confirmées : c’étaient des cadavres de grenouilles et de lézards.

Je suis descendu prudemment dans l’eau, qui était quand même à 19°, pour les enlever à l’épuisette. J’ai dérapé sur un lézard et j’ai bu la tasse. Je ne sais pas ce qui était le plus horrible : la sensation d’avaler une eau dont le goût de chlore masquait le goût de bouillon de lézard ou celle du lézard gluant cédant sous mon poids et déclenchant ma glissade.

J’ai dit à Quitterie qu’elle pouvait me remplacer pour finir mais elle m’a répondu que c’était un « travail d’homme ».

– Maman est de plus en plus genrée, tu ne trouves pas, Papa ? m’a fait remarquer Matteo.

Si. Pour les trucs salissants, en tout cas.

 

Jour 36

Quitterie est dans un état !

Elle ne décolère pas depuis qu’Édouard a parlé.

Quand je pense qu’il y a dix jours à peine je me félicitais, ici-même, des annonces de Macron, de son onze-mai, qui serait notre onze-mai à nous, Marcheurs, comme le dix-mai avait été le dix-mai des socialistes !

Je l’ai accompagnée jusqu’à la route goudronnée. Tout le long du chemin, elle décapitait les chardons à grands coups de coupe-coupe et riait nerveusement en disant « Tiens, Doudou ! » (elle ne sort plus de la maison sans son sabre, comme elle dit, depuis l’attaque de la laie. « Mais tu vas voir comme je vais lui en donner dans le groin, à cette grosse vache, si je la recroise ! » m’a-t-elle annoncé hier).

– Non mais tu te rends compte ! Pas le droit se se déplacer à plus de 100 bornes sans « motif impérieux, familial ou professionnel » ! On va faire comment pour notre virée annuelle chez les Chorizaud ? Déguiser ça en séminaire de hapinaisse, peut-être ?! C’est une bonne idée d’ailleurs… Tu vas écrire à Sophie tout de suite, Réginald, qu’elle te passe commande, il faut que ça ait l’air officiel.

– Chérie, c’est sérieux, quand même, le care du happiness, tu ne peux pas m’instrumentaliser comme ça…

– Réginald, arrête tout de suite ! Si tes potes DRH sont assez timbrés pour avoir besoin d’un coach qui leur explique comment commander des apéros festifs en mode hygge, ça les regarde, mais ne me la fais pas à moi !

– Oui, enfin, bon, lui ai-je dit pour la calmer…

Nous avions atteint la route et Quitterie laissait traîner le coupe-coupe à terre, avec un bruit horrible et des étincelles qui jaillissaient. Elle m’a emmené jusqu’à l’endroit où elle avait été attaquée et a insulté le fossé avec une verve digne de Haddock. À court d’insultes elle a fini par lâcher « Premier ministre, va ! » et m’a regardé avec un air triomphant.

J’ai souri en témoignant de ma lâche approbation.

– Et le coup des dîners privés mais pas à plus de dix ! Tu crois qu’ils vont venir sonner à nos portes, ces bâtards ! Mais, ACAB ! Non, mais, ACAB, quoi !

Nous remontions le chemin. Quitterie sabrait l’autre côté en m’expliquant, l’œil brillant, « Je rase Castaner ! »

Matteo et Cerise nous attendaient sous le noyer. J’ai suggéré à Quitterie de me donner le coupe-coupe.

Les enfants avaient préparé une petite table avec du vin de noix, un pot de pâté que leur avait donné Albert, des tranches de pain et nos deux transats. Ils regardaient Quitterie avec un air soucieux.

– C’est du sanglier, Maman, a dit Matteo.

– Comme ça tu peux imaginer que tu manges la laie, mais pas les marcassins, a dit Cerise.

– Ça te fera du bien, a ajouté Matteo en lui tendant une tartine pendant que Cerise lui tendait un verre.

Quitterie s’est assise, a mangé le sanglier, Cerise sur ses genoux et Matteo contre son épaule. Nous regardions les nuages se dorer sous le soleil. C’était très agréable, très bourgeois, très patriarcal, très Jean, quoi.

Mais je n’ai rien dit.

 

Jour 39

Bloqués dans ce trou, nous n’avons pas pu fêter le 1er mai comme d’habitude. Quitterie, qui est très rituelle, surtout depuis qu’elle n’est plus catholique, a répété à plusieurs reprises qu’un 1er mai sans muguet n’était pas un vrai 1er mai et que les traditions se perdaient.

Elle a voulu se faire livrer un bouquet mais Cerise lui a demandé « Maman, le livreur du bouquet, quand il te livre, c’est du travail ? Mais tu dis que c’est la fête des travailleurs et qu’on doit rien faire ? Le monsieur il préfère peut-être rien faire ? »

Cerise a eu droit à un petit sermon sur le fait qu’il y avait aussi des livreuses et qu’il ne fallait pas préjuger du sexe de ceux qui occupent ces emplois, que ces emplois sont importants, d’ailleurs, et qu’il fallait lutter contre l’ubérisation du travail tout en saluant les assouplissements qui –

Cerise avait si bien compris qu’elle l’a interrompue et a affirmé qu’elle serait livreuse plus tard et Quitterie l’a retenue quelques minutes supplémentaires pour lui faire comprendre que si les premiers de cordée doivent s’appuyer sur les premiers de corvée, l’inverse était vrai et qu’on avait besoin d’elle sur la cordée. Et Cerise est allée cueillir des pâquerettes pour que Maman ait quand même des fleurs blanches. Et Matteo est venu nous parler de l’article Wikipédia qu’il venait de lire sur le 1er Mai en nous lisant un extrait : « Le 24 avril 1941, le maréchal Pétain instaure officiellement par la loi Belin le 1er mai comme « la fête du Travail et de la Concorde sociale ». Par son refus à la fois du capitalisme et du socialisme, le régime pétainiste recherche une troisième voie fondée sur le corporatisme ».

– C’est bien, ça, non, la fête du travail et de la concorde ? Ça ressemble beaucoup à ce que le Président Macron a dit en saluant la Nation qui célèbre le Travail, non ? Et puis il n’est ni capitaliste ni socialiste, comme tu me l’as expliqué, il cherche une troisième voie, avec les grandes corporations internationales, non ?

– Alors, oui, enfin, bon, ai-je commencé à argumenter pendant que Quitterie déchirait nerveusement son journal. Matteo, mon grand, je crois que j’ai vu un lapin près de la rivière ce matin, ça doit être une garenne, non ?

Il a filé.

Un livreur était venu la veille déposer plusieurs caisses en carton. Nous les avions laissées dans la cour, pour qu’elles soient décontaminées. Elles ont été longuement lavées par la pluie de la nuit et du petit matin et j’ai appelé Jean, un peu ennuyé, pour lui dire que les cartons étaient arrivés mais avaient, pour ainsi dire, fondu, tout en mettant en avant le nécessaire respect des gestes barrière, symbole de la confiance réciproque que le gouvernement et les citoyens s’accordent, et c’est bien ça, la démocratie, jean !

Jean m’a répondu que j’avais de la chance parce que les caisses de bière de l’abbaye de Signy contenaient une deuxième caisse qui elle-même contenait douze bières, et donc que mon étourderie n’était pas grave et laisse la démocratie là où elle est, Réginald ! Et prends une bière.

 

Jour 43

« Nous voguons tranquillement vers le déconfinement. Pas de raison de douter. Nous serons bientôt à Paris ».

Nous récitons ce mantra chaque matin, Quitterie et moi. Matteo et Cerise sont devenus de parfaits sauvageons. À peine Quitterie a-t-elle fini de leur faire cours qu’ils partent rejoindre Albert, qui leur montre comment utiliser sa grelinette ou confectionne avec eux du « champagne des fées », boisson à base de fleurs de sureau et de sucre.

C’est une vraie remise en cause que nous vivons.

• D’un côté, les enfant sont heureux. Cerise, pour laquelle nous avions envisagé une psychothérapie douce de prévention de l’addiction (elle n’était pas encore accro à son téléphone mais nous voulions qu’elle puisse prendre conscience de la nécessité d’être suivie par un psychologue), ne se connecte plus que pour jouer à Uno en ligne avec ses amis. Matteo, lui, photographie avec frénésie tous les insectes qu’il croise et jette dans les plats de Quitterie des poignées complètes d’herbes bizarres.

• De l’autre, Quitterie déprime et écoute en boucle la chaine https://soundcloud.com/ratp_officiel, avec le fameux « Hôtel de ville, terminus. Tous les voyageurs sont invités à descendre » qui nous avait fait rire aux larmes passé le choc du retrait de Benjamin. Moi, je ne vois pas sans appréhension diminuer mes missions du consulting pour Chief Happiness Officers. Il semblerait qu’au fil des jours les apéritifs en visioconférence soient de plus en plus apparus comme « une intrusion intolérable dans les temps sociaux privés », « une tentative de contrôle social sournoise », « un détournement managérial de la bienveillance sous prétexte de solidarité citoyenne » (petit florilège des remontées haineuses que m’ont faites les RH, désolées, de mes clients). Je me rattrape avec le coaching mais le chiffre d’affaires a baissé. Ce qui m’a fait le plus mal est cet article de Méta-Média sur les journaux de confinement. J’y ai appris qu’« un journal de confinement est un récit de soi qui permet de sortir du confinement subjectif, (et) de faire quelque chose de ses angoisses personnelles » et que « les réseaux sont des matrices réconfortantes où l’on retrouve des gens que l’on connaît. Ils agissent comme une bulle où l’on vit avec ses semblables ». Ça m’a tendu un miroir déplaisant. Surtout, d’ailleurs, parce que l’auteur de l’article mettait sur le même pied un journal, qui est une démarche intellectuelle et artistique, je trouve, et le « Quarantine pillow challenge », qui consiste à réaliser une chorégraphie vêtu seulement d’un oreiller. J’ai senti que je n’étais pas pris au sérieux.

Bref, le bonheur des enfants étant d’abord dans l’équilibre des parents, nous avons décidé de rentrer à Paris.

« Nous voguons tranquillement vers le déconfinement. Pas de raison de douter. Nous serons bientôt à Paris ».

 

Jour 45 (avec un conte de Sœur Roselyne)

Entre Pécresse, Djebarri, Pénicaud, Edouard, Castaner et les autres, il a fallu se rendre à l’évidence : nous ne reviendrons pas à Paris. D’ailleurs la SNCF ne vend pas de billets.

La mort dans l’âme, nous avons appelé Jean pour lui demander de rester encore une semaine.

– Mais prévois large, Réginald ! a répondu Jean. Une, deux, trois semaines…

– Trois semaines ! a hurlé Quitterie.

– Mais oui ! Si vous croyez que ces zozos vont nous laissez revenir… Je suis coincé dans la Creuse avec mes parents, de mon côté. Mais bon, rassurez-vous, je vais continuer à vous faire suivre Le Figaro.

– C’est gentil, ai-je murmuré.

Nous avons fait un tour en voiture jusqu’en ville, avec Quitterie et Matteo. Nous avons déposé Quitterie à la fonderie.

– C’est minéral, c’est gris, rêvait-elle à voix haute.

C’était jour de marché, nous avions promis des fraises à Cerise. J’ai ramassé du goudron brillant qui avait débordé d’une chaussée en train d’être refaite. En revenant, nous avons récupéré Quitterie qui nous a expliqué avec enthousiasme que la fonderie était certifiée UNI EN ISO 9001.

Un mail de Jean nous attendait, avec une histoire de Sœur Roselyne.

 

SŒUR ROSELYNE ET LA TAILLE DU PARADIS

Sœur Roselyne revenait lentement vers son ermitage. L’ange Chrysostome lui avait donné le choix : une cellule dans un couvent, transposition d’un bâtiment transformé en carrière de pierres en 1792, une maisonnette dans un béguinage flamand où plusieurs religieuses avaient élu domicile, un creux de mousse identique à celui où la fondatrice de son ordre avait vécu une révélation mystique… Sœur Roselyne avait choisi une maison toute simple, en lisière d’un petit bois. Pas d’étage, une seule pièce, une grande cheminée et un jardinet, un rivière en contrebas et, au bout du champ à droite, saugrenue, une chapelle néo-gothique.

– C’est la chapelle du Conseil constitutionnel, lui avait dit Chrysostome. Il n’y a pas que les chapelles détruites, ici, il y a aussi toutes celles qui ont été désaffectées. Elle a été construite pour la princesse Marie-Clotilde. Elle sert désormais de salle de réunion, en bas.

Sœur Roselyne n’y rentrait jamais sans commencer par une petite prière pour les membres du Conseil. « Si j’en juge par les lois qui en sortent, ils en ont bien besoin, ces malheureux… » songeait-elle.

La vie de Sœur Roselyne au paradis était une longue flânerie baignée par la lumière divine. Chaque élu organisait sa vie comme bon lui semble, et il n’y avait nul besoin de règlement pour qu’ils se retrouvent tous, le dimanche, dans le temple de la Jérusalem céleste, en présence du Seigneur. Les Anges, les Archanges, les Trônes, les Séraphins et les Dominations chantaient des chants qui s’étageaient et se fondaient les uns dans les autres, depuis un bourdon extrêmement bas qui évoquait le songe des pierres jusqu’à des trilles suraigües figurant la lumière de la création. Ils allaient et venaient, exécutant une liturgie d’offrande commencée avant le début des temps et Dieu irradiait sa bonté.

Le temple était une cathédrale gothique infinie, comme une immense rosace couchée au sol dont chaque nervure était une longue travée, elle-même subdivisée. La foule s’y pressait et chacun, où qu’il soit, voyait l’autel où la Trinité trônait. « C’est bien mieux qu’à la cathédrale Saint-Apollinaire », avait trouvé Sœur Roselyne à son premier dimanche paradisiaque en se souvenant d’une cérémonie passée derrière un pilier, à Valence.

Elle avait interrogé Chrysostome sur ce dispositif merveilleux qui permettait à chacun de tout voir quelle que soit sa place. « Et d’ailleurs, c’est incroyable, on entre, on trouve tout de suite un endroit et pourtant, quand la cérémonie commence et qu’on se retourne pour tout admirer, on voit que le bâtiment est sans fin ! »

– C’est un des effets un peu spéciaux de la physique des corps glorieux, ma Sœur. Ici, le temps n’existe pas et l’espace, forcément, se déploie autrement que dans l’univers des vivants. Je ne suis pas très calé en topologie algébrique mais si vous voulez, Henri Poincaré vient de finir son purgatoire et nous pouvons aller le voir ?

Sœur Roselyne avait décliné, ayant l’intuition que la chose n’était pas de première importance. « Et puis comme notre joie sera de tout comprendre, ça finira bien par arriver tout seul. »

Mais ce matin, en allant vers le lac où les saints italiens avaient construits leurs ermitages, Sœur Roselyne se reposa la question qui occupait de plus en plus fréquemment son esprit : quelle taille avait le paradis ? « Depuis le temps que les gens y affluent, ça devrait être plein. » Elle coupa à travers champ pour le plaisir d’admirer au passage les cuirasses luisantes des bestioles rayées de vert, de rouge, de jaune. Elle avait toujours aimé regarder les cétoines dans le jardin du couvent. « Et pourtant, il y de la place, je n’ai croisé personne ! » Sœur Roselyne s’étonnait quand même de ces espaces vides de promeneurs Elle n’osait sauter à la conclusion que s’il y avait tant de place, ma foi, c’était sans doute qu’il n’y avait pas tant d’élus…

« Si j’ai bien compris Chrysostome, c’est toute la création qui ressuscitera », soliloquait-elle le long d’un chemin creux. « Et si je me retrouve dans un paradis qui a d’abord, pour moi, les allures d’une campagne française, c’est parce que ça correspond à ce que j’ai vécu, à ce qui m’a formé. » Les bords calcaires du chemin laissaient voir des ammonites fossiles. « Mais alors, tous ceux qui ont vécu ailleurs ou à une époque totalement différente vivent dans un environnement totalement différent… » Longeant le lac, où elle salua de la main saint Gancillo, Sœur Roselyne allait maintenant vers les Faubourgs, mélange de ville et de campagne plein de petits immeubles et de jardins. Tout en remontant une rue pavée de gros silex, Sœur Roselyne admirait les colombages des façades. « Quelque part, il y a une version médiévale de la France, une version IIIe siècle de Rome… » Elle passa sous un porche, qui donnait sur une cour carrée Renaissance ravissante avec une galerie couverte qui courait tout le long du premier étage. C’était le musée des outils. Sœur Roselyne aimait les vitrines où cent modèles de haches tournaient lentement sur eux-mêmes et la galerie des scies, chacune bourdonnant sur son ton propre. Elle songeait à tout ce qui avait été défriché et bâti au temps où les abbayes se répandaient en Europe.

« En fait, il doit aussi y avoir une version du monde quand le Gondwana était encore formé, et quelque part une version de Saint-Paul-Trois-Châteaux au XXVe siècle… »

Se demandant à quoi bien pourrait ressembler la Bonne Rue en 2420, Sœur Roselyne avait regagné la campagne où la pluie tombait doucement. Elle filait droit vers le grand Scriptorium où les anges guides passaient leurs récréations à enluminer des traités de théologie.

Chrysostome la vit arriver par la fenêtre et descendit à sa rencontre.

– Comment allez-vous, ma sœur ?

– À merveille, Chrysostome ! J’ai bien réfléchi à la taille du paradis et je suis arrivée à la conclusion qu’il est quasiment infini car il contient autant d’univers qu’il y a eu d’époques et de cultures. Pas étonnant qu’on s’y déplace à l’aise !

– Je suis heureux, ma Sœur, que ce souci vous ait quitté.

– Ces univers coexistent. Quelque part, Lazare, saint Jean, Marthe et Marie se promènent le long du lac de Tibériade. Et nous nous retrouvons tous dans le temple, en même temps, parce que le temps n’existe pas pour Dieu et que tout l’univers transfiguré se déploie devant lui dans un perpétuel instant. »

Puis sœur Roselyne lui montra une cétoine qui s’était posée sur sa robe et qui brillait comme une émeraude, et Chrysostome lui proposa d’aller voir Jean-Henri Fabre, qui venait lui aussi de sortir du purgatoire.

 

Jour 48

Nous avons dû aller chez Bricorama, hier, acheter en catastrophe de l’enduit et ce qui sert à enduire. Une nuit de pluie et la souillarde (c’est comme ça que Jean appelle la pièce où il stocke ses provisions, ses bocaux vides et ce genre de chose) était inondée.

Nous avons évacué l’eau qui stagnait sur le sol et cherché d’où elle venait. Le plafond était sec, c’était un mystère…

Matteo, qui témoigne d’un esprit de plus en plus géométrique, nous a dit que si ça ne venait pas du haut, ça ne pouvait venir que du bas. Ça se tenait.

Effectivement, il y avait plusieurs trous au ras du sol, avec des gravats, comme si un animal avait creusé à travers le mur, qui est assez ancien, pierres sèches assemblées avec un mortier assez terreux, nous a-t-il semblé.

Nous avons déplacé toutes les étagères (Jean a amassé un nombre surprenant de pâtés et de confitures) et constaté les dégâts.

– Ça sent le pipi de souris, a déclaré Cerise. Comme chez madame Chorizaud. Ce sont des souris qui ont creusé le trou ?

– Non, c’est trop gros, ma puce.

–Un blaireau, a suggéré Matteo ?

– Non, ce n’est pas assez gros.

– Depuis quand t’y connais-tu en trous de bêtes ? m’a demandé Quitterie avec un air soupçonneux.

– C’est un trou de pangolin, ai-je répondu, assez énervé.

Cerise était absolument ravi et Quitterie, du coup, n’a rien dit.

Nous avons appelé Jean qui s’est montré assez ennuyé et nous a demandé de boucher les trous.

– Mais comment ?!

– Avec du ciment.

– Mais je ne sais pas faire de ciment !

– Va chez Bricorama, raconte ton affaire et ils te conseilleront.

– Chez Bricorama !

– Calme-toi, Réginald. Tout va bien se passer.

Nous sommes donc partis chez Bricorama.

Nous avons découpé la dernière attestation dans le Figaro et j’ai pris avec moi l’attestation de l’avant-veille. Quitterie conduisait. C’est évidemment ce jour-là que les gendarmes nous ont contrôlés.

– Elle est pas valide, votre attestation…

– Oui, enfin, bon, ai-je commencé à expliquer.

– Mon mari est dyslexique, a brusquement dit Quitterie.

J’ai pris un air penaud.

– Il a du mal avec les chiffres, aussi, a-t-elle ajouté.

J’ai pris un air douloureux.

– Et il ne sait pas conduire, a-t-elle conclu, en me jetant un regard qui disait très clairement « tu vas regretter le coup du pangolin, mon bonhomme » mais où le gendarme a lu du mépris. Il a eu pitié.

J’ai pris un air piteux.

– Bon, c’est bon, a-t-il dit en me regardant, avec un petit signe d’encouragement de la tête.

– Merci. Et vive la France ! lui a répondu Quitterie.

J’ai pris un air gêné.

– C’est ça… a répondu le gendarme.

« Tu comprends, m’a dit Quitterie ensuite, je voulais le remercier. Ce sont des gens patriotes qui votent pour Le Pen, j’ai pensé que ça le toucherait.

Nous avons acheté de l’enduit 4 en 1 (rebouche, égalise, lisse, colle) et nous attendons que le mur sèche.

En attendant, Cerise a mis des feuilles de salade dans la souillarde, pour le pangolin.

 

Par Richard de Seze

*****************

A suivre, (peut-être) !…et un GRAND merci à Richard Seze pour ce bol d’air !…..

 

 

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