MEMORABILIA

« Le journal d’un bobo de campagne », pour rire un peu…avec « L’Incorrect ».

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Ainsi, craignant qu’il ne « fluctuat » plus, et même qu’il ne se mette carrément à « mergitur », les rats-bobos ont nuitamment et rapidement quitté leur navire-amiral parisien à cheval, en train ou en voiture, pour chercher refuge dans ces provinces  (pardon, ces « territoires » ) à la fois si enviés et si raillés, auprès des « bas-du Front », des empêcheurs de mondialiser en rond, des arriérés même…mais à l’abri relatif de la p’tite bête minuscule qui est en train de remettre certaines choses à leur vraie place. 

Eux qui expliquaient sans cesse et à qui voulait les entendre les vertus de la globalisation, du « vivre ensemble », de l’ouverture au monde et de l’accueil de l’ « Autre », qui venaient de filer 30% de leurs voix à Miss-Bobo-en-Chef-Hidalgo , les voilà bien contents de se planquer dans un trou au vert chez les bouseux…

On sait bien qu’à leur place, on en aurait sans doute fait autant.

Mais comme ils nous ont si souvent passablement énervés, en guise de ticket d’entrée dans ces « territoires » tout à coup si séduisants, on va leur demander un petit tribut sous forme d’auto-dérision.

Allez, bienvenue à bord, citoyens, et riez avec nous de ce qui suit !…

Artofus.

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Texte emprunté à « L’Incorrect » du 20 mars :

https://mail.yahoo.com/d/folders/4/messages/AMJNif9ANakPXnO0MALiSF3kKuM

 

JOUR 1

Nous sommes partis de Paris et avons rejoint un coin dans la campagne. Un ami qui nous prête sa maison. Albert, son voisin, paysan retraité, nous attendait.

– Bonjour, je suis Albert, votre voisin.

– Bonjour, Père Albert, lui ai-je répondu (c’est ainsi qu’on nomme les anciens dans les zones rurales, m’a-t-on dit).

Il a eu l’air surpris et nous a dit de le suivre.

Nous avons roulé huit-cents mètres et sommes arrivés.

La maison était isolée, grande et froide. De l’herbe à perte de vue.

– Vous ne tondez pas souvent, hein ?

– On ne tond pas les pâtures, vous savez…

Je ne comprends pas un mot de ce qu’il dit. Et j’ai vu plusieurs insectes sur des grosses feuilles.

Ça va être long.

 

JOUR 2

Après une nuit assez pénible sans bruits blancs réconfortants (chasse d’eau des voisins, bruit du trafic, portes qui claquent…), nous nous sommes réveillés. La maison n’a pas de connexion internet et la couverture réseau est assez aléatoire. Matteo et Cerise étaient assez nerveux. J’ai pris la voiture pour aller acheter une box mais à la boutique Orange, à la grille baissée, on m’a expliqué que seules les urgences étaient traitées et qu’il n’y aurait aucun « acte commercial ».

– Quoi de plus urgent que de soulager le stress émotionnel de deux enfants, ai-je déclaré. Nous venons d’arriver de Paris et…

Le visage de la salariée Orange s’est fermé en entendant « Paris » et j’ai compris que Matteo, Cerise, Quitterie et moi allions nous passer du haut débit.

– C’est vrai, c’est ravitaillé par les corbeaux, ici, nous a dit le voisin. Matteo et Cerise étaient intrigués.

– Crois-tu qu’il ignore tout de la technologie ? m’a glissé Cerise dans l’oreille.

– Chut, chérie, on ne parle pas des gens devant eux, lui ai-je répondu tout en souriant à Albert.

Nous avons passé la journée à inventorier la maison. Énorme bibliothèque, centaines de DVD (« genre il achète des DVD ! » s’est esclaffé Matteo, à qui j’ai fait remarquer qu’il n’y avait pas de télévision. Je l’ai senti se recroqueviller en PLS), et boites de conserve, du style « fromage de tête 2019 » » Je me suis souvenu des photos immondes de la tête de cochon pas encore cuite que notre ami nous avait envoyées et j’ai frémi.

Nous irons à la coopérative bio tout à l’heure, ou demain, une fois que nous aurons recopié les attestations.

 

JOUR 3

Nous sommes allés à la coopérative bio aujourd’hui. Il manquait à la maison plusieurs chose de première nécessité, comme par exemple des galettes sans gluten (Quitterie est intolérante au gluten. « C’est ma seule intolérance », comme elle le dit souvent, pour rire. Elle ajoute toujours, avec un peu de gravité « Et la haine, bien sûr, je ne tolère pas la haine ». Je la trouve bouleversante dans ces moments-là) ou des savons hypoallergéniques. Notre ami nous avait dit qu’il y avait des réserves, mais à part ses pâtés de porc fait maison, les terrines de sanglier de ses chasses (je les ai mises au fond du tiroir du haut du congélateur pour que Cerise ne puisse pas lire l’étiquette), les paquets de pâtes et de riz et les cageots de pommes, il n’y a pas grand chose, et surtout rien qui soit éthique.

Nous avons fait la queue et Matteo a demandé que nous achetions du tajine aux pruneaux, un peu cher, certes (8,50 € les 220 g) mais sain. Je lui ai fait remarquer l’étiquette, où on voyait le visage du travailleur, Alexandre, qui avait imaginé la recette, et je lui ai dit que les entrepreneurs conscients, comme Lush, savaient revaloriser les individus en s’occupant de leur bien-être, comme par exemple leur image sociale, qui est aussi importante qu’une augmentation.

Cerise a regardé les autres boîtes et a fait remarquer que la même recette, pour le même produit, avait été aussi inventée par Audrey, Andreea et Marion. Cerise a demandé s’il y avait différentes étiquettes pour exprimer la diversité sexuelle et ethnique, qui sont des valeurs auxquelles nous tenons beaucoup, Quitterie et moi (d’ailleurs, nous n’avons que deux enfant pour maintenir la parité de la cellule familiale).

Je leur ai vanté les mérites de l’innovation collaborative et de la co-construction mais j’ai un doute, ça ressemble à du marketing…

En rentrant, nous avons vu des passages dans les haies et j’ai supposé qu’il devait y avoir de grosses bêtes. Cette prolifération des animaux sauvages est un fléau.

 

Jour 4

Nous nous sommes prudemment promenés autour de la maison. Cerise et Matteo voulaient aller jusqu’à la rivière mais Quitterie était nerveuse, à cause des bruits de bêtes et parce que cette rivière n’est pourvue d’aucun équipement de sécurité.
J’ai senti que les enfants étaient à deux doigts de juger leur mère et j’ai lancé, avec un certain succès, je dois dire, une diversion, en leur proposant de croasser comme les grenouilles tout en battant des ailes comme les libellules, excellent moyen de se donner de l’exercice selon un amusant cours de yoga animal qu’un ami, qui a un grand sens du spirituel, m’a conseillé.

Matteo a cherché le cri de la grenouille sur son téléphone et m’a fait remarquer qu’on disait coasser. Cerise, pendant ce temps, battait des bras sans bouger de place, comme sur la vidéo qu’elle venait de regarder.
Un grand oiseau planait en cercle au-dessus de la rivière et Matteo a dit que c’était un rapace. Quitterie, très nerveuse, a voulu rentrer immédiatement.
– Comment sais-tu ça, Matteo ? lui ai-je demandé.
– J’ai lu un vieux truc qu’il y avait dans ma chambre.
Un peu inquiet de ce qui peut trainer dans cette maison où il y a un chasseur, qui plus est catholique, je suis monté avec lui. Il y a toute une collection de ‘La Hulotte’ sur la cheminée, rangée dans des classeurs. Le numéro 6 est consacré au faucon crécerelle.
Nous sommes redescendus et Cerise nous a montré des petites fleurs blanches qu’elle avait cueillies, qui ressemblaient à des marguerites, et plusieurs brins d’herbes. Elle m’a demandé les noms. Je lui ai dit à chaque fois que ça s’appelait de l’herbe et je l’ai senti déçue.
– L’herbe, c’est quand c’est vert et tout droit, m’a-t-elle expliqué. Là ça ressemble à un ruban effiloché…
Si ces gamins se transforment en petits paysans, je sens que ça va être encore plus compliqué que prévu.
Albert nous a laissé au portail de la rhubarbe fraichement coupée et du pain perdu, que les gamins ont dévoré sans que Quitterie ait pu dire quoi que ce soit.
– Père Albert, avec quoi avez-vous fait le pain perdu ?
– Ben, du pain, du lait, des œufs et du sucre.
– C’est bio, tout ça ?
– Ah non, je n’ai pas les moyens, tout vient de chez Edouard !
– Edouard ?
– Leclerc ! Les baguettes, c’était neuf euros les dix mais elles ont rassis. Les enfants ont aimé ?
– Tout est parti.
Je me suis senti obligé de le remercier mais ça me gêne, il va forcément vouloir que je l’aide.

 

Jour 5

Cerise a appelé Albert pour lui demander quelles plantes elle pouvait récolter. Il lui a dit que tout ce qui était facilement repérable et comestible était planté dans une très longue jardinière le long de la grange, « plein ouest » (heureusement, il n’y a qu’une jardinière. Incapable de savoir où est l’ouest, même en me servant de la boussole de l’Apple Watch).
Comme Albert n’a pas de téléphone portable où recevoir les photos, ils sont convenus que Cerise couperait quelques brins, les poserait sur le muret et qu’Albert indiquerait les bonnes plantes.
Cerise était excitée de constater qu’il y avait de la sauge (« Faites ça avec du veau, c’est très bon. Et c’est une plante bénéfique pour tout un tas de choses, » a expliqué Albert) et en a rapporté une grosse botte. L’odeur est étrange. J’ai cherché du veau dans le congélateur et une recette sur Marmiton.
Quitterie était assez énervée de l’emprise (c’est le mot qu’elle a employé) qu’Albert exerce sur les enfants.
– Tu te rends compte, ce type est en train de leur inculquer sa culture douteuse. Matteo m’a expliqué hier qu’il trouvait normal que les propriétaires des potagers gardent leurs légumes parce que ce sont eux qui se sont donnés « la peine de les faire pousser » ! Alors que j’étais en train de lui expliquer le principe des réquisitions citoyennes.
– Oui, bon, enfin, lui ai-je répondu.
Quitterie a décidé de montrer aux enfants qu’elle aussi savait exploiter les ressources locales et a décidé que nous dinerions d’une soupe aux orties.
– C’est parfait, il faut réhabiliter ces prétendues mauvaises herbes. Rien que l’expression prouve qu’il y a un système de domination à l’œuvre. Johanna, tu sais, notre amie suédoise, m’a envoyé une recette.
Les orties surabondaient le long des soues à cochon. Quitterie a tenté de les cueillir et s’est piquée plus souvent qu’elle ne le désirait. J’étais debout à côté d’elle et je l’encourageais à ne pas se gratter les mains. Je l’ai sentie tendue.
Elle a utilisé une petite broyeuse à légumes pour confectionner sa soupe, maigre et exhalant une odeur assez âcre et vive. Les enfants ont boudé leur assiette et Quitterie a eu des phrases tranchantes sur le mal qu’elle s’était donné et la charge mentale que l’épidémie faisait peser sur elle.
– Et en plus, Plus Belle La Vie va s’arrêter ! a-t-elle fini par exploser.
Elle m’a expliqué qu’elle regarde cette idiotie chaque jour, en différé, une fois que nous avons quitté la maison, les enfants et moi.
– C’est sociologique, a-t-elle affirmé. Et Luna est une femme forte, un vrai modèle. Bref ça me détend ! Et tu sais qu’avec la charge mentale –
– Oui oui, ai-je coupé. C’est sûr, l’épidémie te pèse plus qu’à moi.
Nous nous sommes confinés dans le silence le reste de la soirée.

 

Jour 6

Jean m’a expliqué que sa propriété était une ancienne ferme (nous sommes d’ailleurs entourés de champs), avec la grange, la grande étable, la maison et les soues disposées en carré. Les propriétaires précédents ont goudronné cette cour (« c’est moche mais c’est pratique, on ne patauge pas dans la boue et on peut démarrer en pente même quand il pleut »).
Matteo pousse chaque porte, se faufile dans le moindre réduit. Il vient de trouver une ‘pièce secrète’, comme il l’appelle, au dessus d’un appentis fermé d’une petite porte.
– Tu pourras me confiner là, m’a-t-il dit en riant, mais je n’ai pas du tout trouvé ça drôle.
En poussant plus loin la promenade, nous sommes tombés sur un tas de plumes.
– Que s’est-il passé, Papou, m’a demandé Cerise ?
– C’est un oiseau qui a fait sa mue, ai-je répondu, pas très sûr de moi. Ils laissent tomber leurs plumes d’hiver au printemps. J’avais lu une chose dans ce genre pour les serpents, ou les chevaux.
– Comme le phénix de Dumbledore, alors ?
– C’est ça.
Hélas, Albert, à qui Matteo avait réclamé des précisions, a fourni une explication différente.
– C’est un renard qui l’a mangé. Enfin, il l’a attrapé là, et il l’a plumé.
– Les renards mangent les oiseaux ?! se sont exclamés les enfants, horrifiés.
– Ben oui… Comme les poules, quoi.
J’ai renvoyé les enfants à la maison et j’ai expliqué à Albert (« Me dites pas Père Albert, Réginald, je ne suis pas curé, hein ») que nous n’avions pas insisté sur les détails de la chaine alimentaire et que d’une manière générale nous avions préféré, quand ils étaient très petits, leur lire des contes alternatifs, où le loup est gentil et où les animaux coopèrent, pour rompre avec les schémas invisibles de domination et leur apprendre à accueillir l’Autre.
Albert m’a regardé avec des yeux ronds.
Ce soir nous avons trouvé une soupe paysanne sur le muret, avec un petit mot disant que nous, nous pouvions manger des légumes (« il y a juste un peu de lard dedans »).
Quitterie, qui ne décolérait pas contre Albert, s’est radoucie.
– Il est authentique, m’a-t-elle dit, en appuyant fortement sur les syllabes, comme lorsqu’elle a chiné vieux jouet, acheté une pièce de tissu wax ou essayé un nouveau salon de thé.
Jean nous a appelés, ce soir, pour savoir comment ça se passait. J’en ai profité pour lui demander quel animal pouvait bien pousser ces cris qui ressemblent à un klaxon de vieille voiture.
– Les faisans.
– Quoi, alors qu’ils sont si jolis !
– C’est comme Leila Slimani, hein, elle est jolie mais elle écrit avec les pieds. Le ramage vaut pas le plumage ! a-t-il dit en riant grassement.

 

Jour 7

Il a fait un temps magnifique, aujourd’hui, et nous sommes redescendus à la rivière, tous les quatre, pour piqueniquer entre nous. Les oiseaux s’envolaient à grands frou-frous quand nous passions près des buissons et les enfants rassuraient Quitterie.
– C’est des gros pigeons, Maman.
– Oui, les faucons et les autres rapaces ne nichent pas dans les fourrés, renchérissait Matteo, promu naturaliste.
La rivière coulait assez vite. Quitterie la trouvait boueuse.
J’étais sensible au bruit de l’eau.
– On dirait vraiment la rumeur du trafic quand ça roule bien sur le périphérique, non ? C’est apaisant.
Les enfants voulaient allumer un feu mais nous leur avons dit que c’était interdit en France, à cause de la sécheresse et pour ne pas polluer. « C’est super vert, ici ! » a fait remarquer Matteo et nous lui avons expliqué qu’il fallait respecter la loi, qui est l’expression de la volonté populaire, et que cette manière de ne pas allumer un petit feu auprès d’une rivière au printemps, pour ne pas contrevenir à un arrêté préfectoral, était la meilleure manière d’assumer pleinement cette volonté, déléguée en de justes mains, sanctionnées par les élections.
– C’est ça, la démocratie, a dit Quitterie en souriant tout en servant la salade de quinoa à la feta. On se donne une règle, on discute, la majorité l’emporte et elle décide.
J’ai senti les enfants songeurs.

Nous sommes rentrés en longeant les buissons fleuris et nous avons aperçu un papillon. Il faisait si chaud que j’ai pris une bière. Jean n’a que de grandes bouteilles d’une bière poitevine, la 732.
Matteo a lu à haute voix l’étiquette, qui disait : « C’est vraisemblablement en octobre 732 à Moussais qu’au terme de la légendaire bataille dite de Poitiers, Charles Martel repoussa au-delà des plaines du Poitou les troupes Arabo-Berbères venues du sud ». Je lui expliqué que c’était faux, que c’était juste une mission d’exploration, et que les Francs et les Sarrasins, qui étaient bien plus cultivés que les Francs, auraient pu s’entendre s’ils avaient pu dialoguer.
L’après-midi avançant, nous avons joué au billard Nicolas (« il est dans l’armoire à jeux », m’avait dit Jean) et Matteo et Cerise nous ont pilés, Quitterie et moi. Ils riaient et s’amusaient beaucoup mais j’avoue que c’était énervant. Nous n’arrivions pas à nous coordonner, Quitterie et moi, et après avoir échangé plusieurs fois nos poires entre nous, nous perdions toujours.
Quitterie a proposé de regarder des DVD.
– Allez, on vote ! Il y a un merveilleux DVD de Jean Rouch avec ses courts métrages africains !
Les enfants ont proposé Real Steel, avec Hugh Jackman (mais comment Jean peut-il avoir des choses aussi disparates dans ses DVD !)
Quitterie ne voulait pas en entendre parler.
– Mais maman, on a voté, c’est la démocratie, a dit Cerise. On est la majorité, on décide, comme tu dis.
Sa mère n’a pas regardé le film avec nous.

 

Jour 8

Nous sommes allés récupérer des courses au drive. Le président Macron gère magnifiquement la situation, bien sûr, mais cette idée de fermer tous les marchés, à l’air libre, surtout les petits marchés provinciaux, et de laisser ouvertes les grandes surfaces… Il a forcément raison mais je ne comprends pas. Enfin, union sacrée, ne cherchons pas à comprendre. J’en ai discuté avec Jean, à qui je proposais de désherber la cour, pour le remercier.
Après m’avoir mis en garde sur les plantes à arracher et celles à laisser (« dans le doute, abstiens-toi, surtout ! » a-t-il répété plusieurs fois, ce qui est vexant – mais juste), il a conclu en disant :
– Ne cherche pas à comprendre, en effet, tu fais ça très bien depuis que tu as voté pour ce voyou.
Il est énervant.
Bref, nous avons commandé par Internet. Quitterie était ennuyée, elle se faisait une joie d’aller au contact des habitants, de fréquenter un marché de campagne vraiment authentique.
– Je suis sûr que ça n’a rien à voir avec celui de La Baule, Réginald. Nous avions une occasion unique de parler avec ces gens…
– Oui, bon, enfin, lui ai-je répondu.
Nous sommes allés au drive à l’heure du créneau convenu. Le parking était quasiment désert. Une partie de la commande n’était pas disponible et l’étudiante qui nous servait nous a dit d’aller dans le magasin.
Le supermarché était lui aussi désert, avec juste deux caisses ouvertes, sans queue. Tout le monde portait des masques, les deux caissières et les trois clients.
– Mais pourquoi les gens portent des masques, Papou ? Tu as dit que ça ne servait à rien.
– C’est parce que les gens ne savent pas, ma chérie.
– On sait très bien, m’a alors apostrophé un type, à la mine revêche (pour ce que j’en voyais au dessus de son masque). Vous avez vu les taux de propagation au Japon ou à Taïwan ? Abruti !
Sans lui répondre, j’ai emmené Cerise rejoindre Quitterie et Matteo qui avaient pris ce qui manquait. Au rayon fromage, une marque locale étalait ses spécialités.
– C’est quoi un gratte-cul, a demandé Cerise ?
– C’est quoi une pucelle, a demandé Matteo ?
– Ce sont des fromages. Des fromages authentiques, d’ailleurs, ai-je cru bon d’ajouter pendant que Quitterie me foudroyait du regard.

Jour 10

Nous prenons enfin nos marques.
Le matin, Matteo et Cerise font leurs devoirs sous la supervision de Quitterie.
Moi, je fais ma veille sanitaire, politique, sociale et environnementale et j’interviens sur toutes les pages Facebook de nos amis qui ne comprennent pas que le Président Macron fait tout ce qu’il est humainement possible de faire pour nous épargner le pire : le repli nationaliste.
J’ai beaucoup de mal à faire comprendre à des gens, pourtant cultivés, que les lenteurs administratives sont des prudences, que les pénuries sont financièrement justifiables (c’est sooo 2010, ces histoires de stocks…), que si l’Allemagne veut tester des centaines de milliers de personnes par jour, grand bien lui fasse mais que nous n’avons pas besoin de ça ; quant à nos anciens qui sont dans les Ehpad, c’est pénible, certes, mais n’oublions pas que l’euthanasie peut être une fin digne et éthique et qu’un pays de progrès comme la France aurait déjà dû y passer. Je me fais assez souvent insulter, surtout quand je termine mes piques (assez mordantes, je dois dire) sur les fake news par #PenséeComplexe, mais je continue. On ne peut pas laisser les réactionnaires gagner la bataille de l’opinion, elle est là, la vraie guerre, et Sibeth Ndiaye nous le montre assez.
L’après-midi, Matteo et Cerise jouent autour de la maison et vont même jusqu’à la rivière. Matteo photographie toutes les plantes, Cerise les cueillent, ils envoient leurs trouvailles à Grannychou, la mère de Quitterie.
– C’est amusant, c’est très genré, vous ne trouvez pas, Reginald ?
– Je ne trouve pas, Claudine, ai-je répondu, un peu sur la défensive. Ma belle-mère n’a plus que moi pour dénoncer les ravages du patriarcat invisible et, même si je sens qu’elle en a besoin, c’est parfois un peu dur à porter.
Pendant que les enfants jouent, Quitterie anime différents groupes WhatsApp où elle distille ma veille, que nous avons partagée au déjeuner, et moi j’expédie les rares affaires qui trainent encore. Le consulting pour les Chief Happiness Officer n’est pas très utile quand tout le monde est en télétravail.
Le soir, les enfants lisent les bandes dessinées de Jean, qui est absurdément fier de ses centaines d’albums de l’école franco-belge. Quitterie a exigé de voir les albums que les enfants choisissent et elle déconstruit rapidement avec eux les schémas de domination aisément perceptibles dans ‘Jerry Spring’ ou ‘Bruno Brazil’.
– Ce n’est pas de la censure, c’est de la conscientisation.
Je suis bien d’accord.
– Ce sont nos cinq minutes Sibeth, lui dis-je en riant.
Elle rit aussi, nous sommes complices.
Les enfants attendent qu’on leur rendent les livres.

Jour 11
Le plus dur, dans ce confinement, c’est moins le fait d’être dans une maison inconnue avec des collections complète du ‘Chasseur français’ dans les combles et un portait du Comte de Chambord dans le salon (j’ai expliqué aux enfant que c’était un ancêtre de Jean) que d’entendre les remarques sur les Parisiens « qui ont fui. »
Si c’est la guerre, alors pourquoi pas passer en zone libre, hein ? Que je sache, nous ne serions pas les premiers à avoir pratiqué l’exode, et je juge assez mal venues ces critiques.
– Après tout, nous sommes des migrants de l’intérieur, Quitterie, non ?
– Absolument, Réginald ! C’est comme ça qu’il faut voir les choses. La parisianophobie, c’est aussi un discours de haine !
Les enfants, eux, sont assez peu touchés par cet aspect des choses. Leurs amis, avec qui ils chattent en fin d’après-midi (ils regardent tous ensemble une série Netflix avec Netflix Party, vers 17h30 ; auparavant ils étaient sur Hangouts Meet), sont eux aussi en province.
Le plus gênant, je crois, c’est cette impression de privilège. D’un autre côté, et comme je l’ai expliqué à Isabelle, qui est dans le Lubéron, nous, ce n’est pas notre maison.
J’ai senti une certaine distanciation sociale s’établir dans son imperceptible changement de ton.
– Comment ça, ce n’est pas chez vous, cette maison ?
– Non, c’est à mon ami Jean.
– Tu ne nous l’avais jamais dit… Mais lui, où est-il ?
– Chez ses parents, dans le Quercy.
– Eh bien, profite, comme on dit.
Je ne suis pas certain que nous continuerons à nous voir avec Isabelle et Jacques quand le confinement sera terminé.

Jour 12
(enfin, je crois)
Il a fait un vent à décorner les bœufs (j’adore ces expressions canailles). Journée assez calme – surtout sur le plan commercial… –, nous sommes restés à la maison à cause du vent, sauf Matteo, qui a décidé qu’il devait dresser un « inventaire de la faune locale ».
Je sens que ce malheureux Albert va être assassiné d’appels téléphoniques une fois qu’il aura réussi à échanger ses photos avec lui.
– N’oublie pas de photographier les crottes, a-t-il recommandé à Matteo, ça prouve qu’il y a des bêtes.
Je fais les recherches Internet les plus insensées.
Nous nous sommes rendus compte, d’ailleurs, que nous ne savions pas à quoi ressemblait une crotte de quoi que ce soit, sauf celle du lapin.
La Hulotte est un précieux secours et Matteo explore la grange avec ardeur. Il a repéré ce qu’il pense être des terriers de musaraignes. Ça me paraît très gros…
Jean nous a demandé de mettre son vin de noix en bouteilles car il a fini de macérer. Nous avons trouvé la bonbonne pleine et les bouteilles vides. L’odeur est absolument délicieuse. Nous en avons goûté un peu, Quitterie et moi, et avons décidé d’en mettre une bouteille de côté pour nous.
– Nous lui rendons service, en fait, non ? ai-je dit à Quitterie.
– C’est surtout lui qui nous rend service en nous prêtant sa maison, tu ne crois pas ?
– Oui, enfin, bon, ai-je répondu.
Je vais boire la bouteille sur place, ça paraîtra moins désinvolte, je crois.

 

Jour 14

Je n’ai pas pu tenir mon journal hier car Matteo et Cerise ont été malades comme des chiens. Ils ont fini par avouer qu’ils avaient mangé des petites baies rouges… Nous avons envoyé une photo à Jean, qui nous a rassurés.

– Ce sont des baies d’aubépine. Des gratte-culs, quoi. Comme ton fromage !

Quitterie et moi étions aux cents coups mais les deux petits abrutis étaient quasiment rétablis peu avant le dîner.

Aujourd’hui, ils couraient à nouveau partout mais je sens que l’épisode d’hier les a vaccinés contre le désir de manger « tout ce qui pousse », comme dit Cerise, qui s’imagine être une manière de Robinson.

Pour ma part, j’ai enfin trouvé un endroit où le réseau passe bien : sous le chêne. J’ai nettoyé la table, installé une chaise et ai décrété que ce serait mon bureau-de-beau-temps (pourvu qu’il ne fasse pas trop froid).

En parlant avec Jean, qui avait appelé pour prendre des nouvelles des enfants, je lui ai dit que son chêne ferait un parfait spot de co-working.

– Réginald, m’a-t-il répondu, tu es irrécupérable. Ce chêne a facilement deux ou trois cents ans. La seule chose qu’on peut raisonnablement imaginer en le regardant, c’est saint Louis en train de rendre la justice ou des grappes de pendus bien alignés sur ses branches bien horizontales. Et tu me parles de spot, de connexion et de co-working… Tu me l’as pollué, mon chêne.

– Jean, je crois que chacun de nous peut avoir une vision différente de ce chêne, tout n’est pas tout noir ou tout blanc et je suis certain que nous pouvons co-construire ensemble une image du chêne qui nous permettrait de dépasser cet antagonisme un peu facile et – mais qu’est-ce que c’est que cette odeur ?

Une odeur forte, piquante, bien présente s’était installée sous le chêne.

– Ça sent très fort, Jean ! Il y a des usines, dans le coin ?

– Ça pue chimique ou naturel ? m’a-t-il demandé.

– Naturel, ai-je répondu en toussant après avoir pris deux bonnes inspirations.

– Vu l’heure, c’est le lisier.

– Le ?

– Lisier. Le voisin aère ses porcheries, à cette heure. Rassure-toi, ce sont des truies de reproduction élevées sans antibiotiques.

– C’est une vraie nuisance…

– Non, c’est la campagne.

Quand même, le linge que nous avions mis à sécher au soleil avait comme une odeur.

 

Jour 15

À force de travailler et d’appeler sous le chêne, mes amis m’appellent saint Louis. Je proteste, bien sûr, mais je m’y fais.

La vie coule tranquillement.

Matteo et Cerise sont ravis d’être en vacances demain soir.

– Ce qui serait génial, Papou, c’est qu’on reste ici ! m’a dit Cerise.

– Ça tombe bien, lapin, nous n’avons pas le droit de nous déplacer pour les vacances.

– C’est une chance qu’on soit ici, alors ?

– Eh bien, oui.

J’aurais juré qu’elle regretterait La Baule, mais non. Matteo non plus, plus obsédé que jamais par les animaux et qui télécharge frénétiquement les fiches de la LPO. Il n’y aura que Quitterie et moi pour regretter le Nossy Bé (qui doit être fermé, de toute façon).

Nous échangeons des nouvelles avec les amis, mais nous avons établi des règles claires : rien d’anxiogène. On ne parle ni des morts dans les Ehpad, ni des problèmes d’approvisionnement en masques, ni des difficultés professionnelles, ni des espoirs déçus aux municipales – même si nous sommes encore sous le choc pour Agnès et Benjamin. Comme le dit Quitterie, « Je crois que le meilleur service que nous pouvons rendre à nos enfants, c’est de leur montrer qu’on peut maintenir une vraie élégance morale au milieu des pires difficultés et ne pas s’abaisser à polémiquer ».

Nos apéros en ligne – Jean a heureusement une belle cave, et il nous a autorisés à nous servir –, auxquels les enfants assistent, consistent donc surtout à échanger sur les bonnes séries à voir et les difficultés qu’ont certains d’entre nous à se connecter sur Zoom pour leurs cours de yoga.

Il y aura un avant et un après le Covid-19, bien sûr, nous aurons tous appris à être plus solidaires, mais je sais que nous réussirons à faire en sorte que ce soit le plus possible comme avant.

 

Jour 16

Nous avons pu aller au marché. Nous commencions à manquer de légumes et de fruits frais, et les enfants avaient trouvé les légumes du drive si insipides qu’ils refusaient catégoriquement concombres et fenouils, sans parler des tomates.

Nous en avions acheté deux cageots, même si ce n’est pas la saison (alors que nous sommes très à cheval sur ce point, c’est important de vivre au rythme des saisons) parce que nous adorons les salades tomates-mozzarella fraîche, avec une huile authentiquement italienne. Las, les tomates étaient dures et insipides. J’ai surpris Quitterie, tôt matin, qui en balançait deux dans la haie, avec une joie rageuse. J’en avais pris une pour lui faire subir le même sort.

Bref, nous sommes allés au marché, que le préfet avait de nouveau autorisé.

Nous avons dévalisé la crémière, Jean nous ayant assuré que son beurre était une perfection, l’un des marchands de fruits, dont les cagettes affichait fièrement qu’elles venaient d’agriculteurs « en transition vers l’agriculture biologique », et le charcutier, aux prix incroyablement bas. Quitterie a voulu le faire parler de ses bêtes, puisqu’il élève les cochons qu’il découpe et apprête, de ses difficultés, de son manque-à-gagner, de son angoisse, mais nous avons vite senti une certaine impatience. Les gens faisaient la queue, tous à un mètre de distance les uns des autres. Ce sera pour une autre fois, si le charcutier n’a pas fait faillite, bien sûr.

 

Jour 20

Magnifique soleil toute la journée mais il n’a fait vraiment bon dehors qu’à partir de midi.

Nous étions sortis avec Matteo dans l’espoir d’apercevoir les poules d’eau qu’Albert nous jure avoir vues dans la rivière mais bernique.

Nous avons attendu vingt minutes et sommes remontés, transis, vers dix heures. Au loin des cloches sonnaient.

– Mais quel froid de gueux, me suis-je exclamé en me ruant vers la bouilloire.

– C’est quoi un gueux ? a demandé Cerise.

– C’est une personne en situation de précarité, a répondu Quitterie.

– C’est quoi « précarité » ? a demandé Cerise.

– Tu entends les cloches, lapin ? suis-je intervenu pour laisser à Quitterie le temps de formuler une réponse satisfaisante. Comme on est dimanche, les cloches sonnent même si personne ne peut aller à la messe.

– Pourquoi on ne va pas à la messe, nous, a demandé Cerise, visiblement en forme ce matin.

– Parce que nous ne sommes pas catholiques, tout simplement, comme la plupart des gens. Allez, je suis sûr qu’il fait bon maintenant, va jouer dehors.

Elle est revenue au bout d’une demi-heure en tenant quelques brins de buis à la main.

– C’est Albert qui m’a donné ça, il faut les mettre sur les crucifix, ça protège du tonnerre.

Désormais nous nous parlons avec Albert en nous tenant à dix mètres les uns de l’autre.

– Albert m’a dit que c’est le dimanche des Rameaux et que normalement on fait bénir les rameaux et que ça protège les maisons et qu’il n’était pas allé à la messe mais qu’il avait fait comme si devant sa télé.

Il y a en effet des brins de buis dans quelques pièces, accrochés à des images pieuses ou des crucifix.

J’ai appelé Jean pour lui demander si ça lui allait, Cerise tenant absolument à faire le tour des pièces.

– Vas-y, m’a dit Jean, que j’ai senti cafardeux. Ça fera au moins une heureuse aujourd’hui.

– Enfin, Jean, tu n’y crois pas, à ces superstitions ?

– Reginald, le buis a un effet apotropaïque car c’est un sacramental.

– Oui, bon, enfin, ai-je répondu.

– Reginald, tu allais en vacances chez ta grand-mère, pour les vacances de Pâques ? Ça ne t’amusait pas d’agiter les branches de buis ?

Jean a raison. Petits, nous allions chez ma grand-mère, qui nous emmenait à la messe, cachait des œufs dans le jardin et servait un pâté de Pâques farci de viande et d’œufs durs.

Les souvenirs sont remontés d’un coup. Les buis que nous allions couper sur un grand buisson, en essayant de choisir les branches nouvelles, avec un joli vert brillant, pas les vieilles, foncées et ternes. Les vieilles dames qui avaient de vrais fagots en main. Certains brandissaient du houx et non du buis. L’eau bénite nous tombait dessus. Tout le village était là, même ceux qu’on ne verrait pas à Pâques.

Mais nous étions confinés, chacun chez soi, sans le mince réconfort des buis bénits que même les esprits forts venaient chercher.

Dehors, les faisans invisibles criaient, les deux hérons blancs se sont à nouveau envolés du champ et je suis allé, tout au bout, cueillir des branches de houx puisque Jean m’avait assuré qu’il en poussait un là-bas.

Nous avons fait le tour des chambres avec Cerise et Matteo, et je leur ai expliqué que la foi de Jean était une chose respectable et que oui, finalement, ils pouvaient lire les Loupio du petit salon.

 

Jour 22
Journée monotone. Les enfant en vacances, c’est-à-dire allant se fourrer dans tous les ronciers de la propriété, Quitterie plongée dans Gertrude Stein et moi sous le chêne, échangeant des articles sur le scandaleux traitement médiatique de cette épidémie, où la France est pointée du doigt alors que le Président et ses équipes se battent. C’est une vraie guerre mais les Français sont ingrats.
Jean m’a envoyé un conte à sa façon, comme il dit.
Il m’a amusé et irrité en même temps.

SŒUR ROSELYNE.
Quand Sœur Roselyne mourut, les sœurs de la consolation, dont le dernier couvent était à Saint-Paul-Trois-Châteaux, adressèrent une vive prière à la morte : puisqu’elle était désormais au bon endroit (en tout cas on l’espérait), pourrait-elle intercéder auprès du Bon Dieu pour que le reste du couvent soit épargné par le virus ?
Sœur Roselyne, qui marchait d’un bon pas dans un couloir nuageux, entendait avec précision la voix de la prieure lui confier les intentions de la communauté : que Sœur Angélique guérisse, que Sœur Véronique ne tombe pas malade, elle qui ravitaillait le couvent… Elle entendait aussi, mezzo voce, les pensées de ses sœurs, silencieuses pendant la prière mais aux cervelles bien alertes. Pieuses pensées, pour la plupart, certaines heureuses pour elle de sa seconde naissance, d’autres naïvement satisfaites d’avoir désormais une personne de confiance au paradis (Sœur Béatrice : « Ma Sœur, puisque vous voilà là-haut, je vous dis tout et je compte sur vous car vraiment sainte Rita doit être surchargée et tout ce que je demande à saint Antoine met si longtemps qu’on se demande si on est vraiment exaucé »).
Arrivée devant la porte du paradis – ce qui lui causa une vive satisfaction dont elle s’émut aussitôt : pourvu que cela ne lui soit pas compté en mauvaise part –, sœur Roselyne attendit qu’on lui ouvre l’immense battant doré. Un petit guichet s’ouvrit, en bas à droite, minuscule, décevant et engageant.
Sœur Roselyne entra. Saint Pierre la regardait avec un bon sourire.
– Je suis content de vous voir, ma Sœur. Bienvenue dans la joie et le repos éternel !
– Merci, grand saint Pierre, dit Sœur Roselyne.
– Je vous confie à l’ange Chrysostome, ma Sœur, il va vous faire visiter.
Chrysostome était sans âge, ni jeune ni vieux, l’air calme et efficace, un peu serré dans sa redingote amarante de guide.
– Par ici, ma Sœur.
Passée une colline, un paysage immense s’offrit aux yeux de sœur Roselyne. Rivières, arbres, petits lacs, quelques falaises rocheuses, des bois, des maisonnettes isolées ou groupées en hameau, on se serait cru dans un immense Trianon, une manière de campagne française sublimée par le soleil , l’air pétillant et un éclat doré qui avivait chaque détail. Chrysostome pointait du doigt le panorama et expliquait.
– Là-bas le village des saints français fondateurs d’ordres religieux au XVIIe siècle… Tout à gauche le mausolée des martyrs de la Révolution… Juste à droite la petite ferme des lecteurs de Limite, ils sont encore très peu…
– C’est magnifique, le coupa sœur Rosalie. Bon, comment fait-on avec les intentions de prière ?
– Ah. Eh bien, vous pouvez les donner à tel ou tel saint que vous connaissez, il les portera chaque mois à l’autel des Intentions, où quatre archanges de deuxième rang les trieront, les sélectionneront et les présenteront, après examen par le bureau des urgences célestes, au conseil des archanges de premier rang qui lui-même adresse une synthèse trimestrielle à –
– Mais ce n’est pas possible, ça !
Chrysostome regarda Sœur Roselyne qui avait l’air tout à la fois déconfit, anxieux et volontaire.
– Mes intentions ne peuvent pas attendre !
– Ma chère Sœur, c’est la règle et…
– Votre… « truc », c’est organisé comme la distribution des masques en bas, laissez-moi vous le dire ! On n’a pas idée de faire traîner les choses de cette façon !
– Ma chère Sœur, un peu plus de cinquante-sept millions de personnes meurent chaque année, toutes avec des intentions, c’est long, et vous savez qu’ici, on a l’éternité devant soi…
– Vous ne comprenez pas, dit Sœur Roselyne. Si Sœur Angélique ne guérit pas vite, nous allons avoir les pires ennuis avec la déclaration d’impôt, il n’y a qu’elle qui arrive à se débrouiller avec les factures.
Chrysostome haussa les épaules, les paumes en avant, dans un geste d’impuissance. Sœur Roselyne lui sourit, lui tapota le bras et rebroussa chemin. Saint Pierre la vit arriver, en avant calme et droit, le visage éclairé par ce merveilleux soleil éternel.
– Renvoyez-moi en bas, saint Pierre.
– Pardon ?!
– Je ne peux pas attendre je ne sais pas combien de temps que mes intentions soient exaucées. Mes sœurs comptent sur moi, je préfère aller leur dire.
Saint Pierre regarda Sœur Roselyne, toute droite et toute petite, qui le regardait bravement, avec une larme affleurant à chaque œil parce qu’enfin, quitter le paradis, ça coûte… Elle était résolue à abandonner sa part d’éternité, c’était beau, encore plus beau que d’avoir accueilli Chesterton qui bondissait comme un enfant.
– Passez-moi vos prières, ma Sœur.
Sœur Roselyne lui confia tout : Sœur Angélique, Sœur Véronique, le toit de la remise, Albert, le maraicher, qui était un brave homme au fond, sa nièce Samantha, qui était droite et n’avait besoin que d’un ange gardien plus vif, les habitants de Saint-Paul-Trois-Châteaux, en bloc, parce que le village mourait et que c’est bien cafardeux, ces villages français qui disparaissent comme des fantômes, n’est-ce pas, bon Saint Pierre ? Et les médecins et les infirmiers de l’hôpital de Nyons, qui sont si courageux, et le père curé Z…, qui était désespéré et avait tant besoin d’être consolé, et ce pauvre président, qui doit être si mal conseillé, et…
Saint Pierre souriait. La religieuse dévidait ses intentions. La liste était longue comme le monde, minutieuse comme une tapisserie de vieille dame, nuancée comme la réserve d’un marchand de couleurs. Sœur Roselyne déposait tout ce dont on l’avait chargé, tout ce dont elle s’était chargée elle-même.
Saint Pierre souriait. Chrysostome s’était approché et avait joint les mains, avec les autres guides célestes. Et quand Sœur Roselyne eut fini, saint Pierre fit signe aux anges qui emmenèrent Sœur Roselyne droit au sommet de la Jérusalem céleste, volant à tire d’ailes par dessus l’autel des Intentions, le bureau des urgences célestes et le conseil des archanges de premier rang, droit vers le Seigneur.

 

Par Richard de Seze

*****************

A suivre, (peut-être) !…et un GRAND merci à Richard Seze pour ce bol d’air !…..

 

SAM_1399.jpg
ET en tous cas, BONJOUR CHEZ VOUS !!!!!!

 

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