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– Alors que le coronavirus se propage à travers la planète, des pays comme la Chine ou la Corée du Sud redoutent une deuxième vague du virus. Le Ministère des affaires étrangères français a aussi évoqué la crainte d’une crise sans précédent en Afrique. Face à ces défis, comment gérer l’immigration dans les mois à venir ?

Atlantico.fr : Alors que le coronavirus continue à toucher de plein fouet les pays du monde entier, des pays asiatiques comme la Chine, Singapour ou la Corée du Sud – ces deux derniers ayant bien géré la crise – craignent une deuxième vague du virus. De plus, le Ministère des affaires étrangères français a dit redouter une crise sans précédent en Afrique.

Si l’Afrique commence à être touchée, comment gérer l’immigration dans les 12-18 mois à venir ? Peut-il y avoir une grande vague migratoire à l’automne ?

Michel Aubouin : Il n’est pas sûr que la pandémie aggrave la pression migratoire. On peut même penser qu’elle la limite en déstabilisant les structures criminelles qui organisent et accompagnent les flux. Les migrations irrégulières de l’Afrique vers l’Europe empruntent trois grandes routes, dont deux sont aussi celles du trafic de drogue. La première remonte de l’Afrique de l’Ouest, passe par le Sahara puis le Maroc avant de traverser l’Espagne. Cette voie va s’assécher par la fermeture des frontières marocaine et espagnole. La deuxième coupe par le désert et rejoint la Libye ou l’Algérie pour atteindre les côtes italiennes par bateau. Cette route-là est aujourd’hui mieux contrôlée. La dernière, la plus vulnérable, qui est aussi la route des contrebandes et de l’héroïne, traverse la Turquie et trouve un point d’entrée en Grèce. L’Europe y teste actuellement sa capacité de résistance.

L’Europe est longtemps restée vulnérable aux migrations irrégulières parce qu’elle a abandonné ses frontières intérieures au seul profit d’une frontière extérieure, sans avoir mis sur place une force capable de la garder (des gardes-frontières européens) et en laissant à chaque Etat le soin de définir sa propre politique migratoire. La gestion du coronavirus a démontré que la situation était réversible. Malgré le droit de l’espace Schengen, des pays européens ont fermé leur frontière et se montrent capables de contrôler à la fois les points d’entrée terrestres, maritimes et aériens. Et même si la CEDH ne manquera pas de s’en insurger, les populations ont compris que l’urgence permet parfois de s’affranchir du droit.

Arnaud Lachaize : Ce n’est pas l’épidémie de coronavirus par elle-même qui risque de provoquer un flux migratoire. On n’a jamais vu de graves épidémies sur le continent africain pousser des personnes à vouloir émigrer en grand nombre pour y échapper. Ce serait d’autant plus absurde que c’est l’Europe qui est, au moins  en ce moment, la plus touchée aujourd’hui et non l’Afrique.

En revanche, l’Afrique risque de subir de plein fouet la récession mondiale et l’effondrement du cours des matières premières. Cette tragédie aura pour effet d’aggraver la paupérisation de du continent africain, Maghreb et Afrique subsaharienne, d’amplifier le chômage, le désœuvrement de la jeunesse africaine et l’inciter à tenter sa chance à n’importe quel prix en Europe. Ce n’est donc pas tellement la crise sanitaire mais la crise économique qui entraînera un flux supplémentaire d’immigration vers l’Europe. Il est difficile de savoir quand ce phénomène se produira mais en effet probablement avant la fin de l’année 2020.

Jean-Paul Gourévitch : La progression de l’épidémie en Afrique est une évidence. Sur la carte établie par l’Université américaine privée Johns-Hopkins de Baltimore et  actualisée au 24 mars 2020, le continent africain paraît moins atteint que les autres, une douzaine de pays  sur 54 semblant préservés. Sur 414 277 infections recensées,  le pays d’Afrique le plus touché serait l’Afrique du Sud avec 554 contaminations devant l’Egypte (402), l’Algérie (264), le Maroc (170), le Burkina-Faso et la Tunisie (114) le Sénégal (86) , la Côte d’Ivoire (73).  Nombre de pays d’Afrique subsaharienne comptent moins  de 10 malades.  Même constatation du côté des victimes. Sur 18 557 morts,  l’Egypte subit le plus lourd tribut avec 20 décès, puis viennent l’Algérie (19) , le Maroc (5), le Burkina-Faso (4) , la Tunisie, la RDC, le Ghana et Maurice (2 chacun).

Mais ces statistiques sont celles transmises par les gouvernements. Dans les pays d’Afrique où l’Etat civil est défaillant (Somalie, Nigeria) , où le pouvoir  trouve son intérêt à camoufler la vérité à  l’opinion publique (Soudan, Zimbabwe), où la collecte des données ne peut se faire de façon centralisée (Tchad, République centrafricaine), ces chiffres n’ont qu’une faible pertinence.

Comment expliquer que le Mali, pays  en guerre, soit épargné alors que ses voisins ne le sont pas,  ou que l’Afrique du Sud ne compte aucun décès alors qu’elle n’affiche que 4 guérisons définitives. Que sont devenus les 550 autres contaminés?

On peut avancer  que si l’Afrique a connu un certain retard dans le déclenchement  de l’épidémie, le nombre de contaminations et de décès est sans commune mesure avec les statistiques officielles. La situation ne peut que se dégrader, les établissements sanitaires équipés et les médecins compétents n’étant pas suffisamment nombreux pour répondre aux besoins. L’Organisation Mondiale de la Santé a déclaré qu’elle craignait que « l’Afrique ne puisse affronter la pandémie ».

A court terme l’épidémie ralentit  les migrations. De nombreux pays africains ont d’ailleurs fermé leurs frontières aériennes, terrestres ou maritimes, totalement (Côte d’Ivoire, Madagascar, Kenya, Burkina-Faso…) ou partiellement (Sénégal, Nigeria, Maroc, Afrique du Sud…). A moyen terme on peut s’attendre, après le retour à la normale, que les vagues migratoires s’amplifient après avoir été longtemps contrecarrées. Imaginer que les Africains  viendront moins en Europe parce qu’elle fut l’épicentre du virus, c’est ignorer la réalité des migrations africaines. Quand l’effet push (je veux quitter mon pays) et l’effet pull (je veux m’établir là-bas) se cumulent, le désir se transforme en passage à l’acte.

La Chine a enregistré un vague de retour de ses ressortissants immobilisés à l’étranger à cause de l’épidémie. Cette vague de retour ne peut-elle pas déclencher un nouveau pic de Covid-19 ? Jean-Yves Le Drian a expliqué vouloir rapatrier plus de 130 000 ressortissants français de l’étranger. Comment la France (et l’Europe) doit-elle ou peut-elle gérer le retour de ses ressortissants sur son territoire ?

Michel Aubouin : Concernant le rapatriement des Français à l’étranger, la question est plus délicate, car les autorités consulaires devront effectuer des tris préalables. La question s’est d’ailleurs déjà posée. La nationalité française autorise l’obtention d’autres nationalités, mais elle ne peut être une simple question d’assurance. On a vu cette dernière semaine de nombreux Franco-algériens se précipiter en Algérie pour fuir la maladie. Il serait fâcheux qu’ils bénéficient ensuite de leur nationalité française pour échapper à la même maladie, si celle-ci venait à franchir la Méditerranée. Il existe à l’étranger de nombreux Français qui n’entretiennent aucun lien avec le pays dont ils sont les citoyens.

Arnaud Lachaize : Tout d’abord, il y a une obligation absolue pour la France, en droit international, de récupérer ses ressortissants à l’étranger. Chaque national a droit à la protection de son Etat. Sur les modalités de ce retour, il me semble qu’il faut raisonner en deux temps. Dans l’immédiat, le virus est déjà tellement répandu dans le pays, la France étant l’un des Etats les plus touchés au monde, qu’un contrôle médical systématique au débarquement ou une mise en quarantaine des arrivants n’aurait sans doute guère d’impact significatif sur la situation. Les arrivants n’ont pas plus ni moins de raison d’être contaminés que tous les Français sur le territoire français. En revanche, quand la situation sera sous contrôle et l’épidémie en recul, il faudra appliquer des mesures draconiennes comme les pratique la Chine, pour éviter qu’une source extérieure ne relance la contamination, avec des tests médicaux systématiques dans les aéroports à l’arrivée et mises en quarantaine en cas de doute.  L’idée sera alors d’éviter à tout prix le risque d’une relance de nouveaux foyers d’infection.

Jean-Paul Gourévitch : Il reste  actuellement, sauf erreur,  plus de  70. 000 ressortissants français – ou étrangers disposant d’un titre de séjour valide sur notre territoire-  et qui ne peuvent le rejoindre, parce que les frontières sont fermées ou les avions cloués au sol. Ils ont en majorité vécu dans des pays où le virus était actif. Le dépistage systématique à l’arrivée et leur mise en « quatorzaine » devrait être la règle.  Cela passe par des négociations bilatérales, longues et difficiles  avec les quelques 120 pays qui ont placé la France sur liste rouge ?  La solution gouvernementale, le site www.sos-untoit.fr  qui veut convaincre des Français installés à l’étranger d’accueillir par solidarité un temps ces « émigrés », n’est que du provisoire.

Maryse Tripier : Oui La Chine a peur que le virus revienne de l’étranger, mais elle met en place ses rapatriements en affrétant des avions, et en faisant subir à ces « retournés » des tests et une quarantaine obligatoire.

La difficulté pour les Européens est que contrairement aux premiers rapatriements de Wuhan, désormais les 150 000 Français à l’étranger sont disséminés de par le monde, et que les transports aériens sont en nette baisse.  Le gouvernement français demande aux compagnies aériennes de maintenir des vols et de « modérer » leurs prix afin de permettre le retour de Français bloqués à l’étranger en raison de l’épidémie de covid-19, a annoncé mardi soir le ministre des Affaires étrangères. Je ne sais pas selon quelles modalités ils seront accueillis. Tous les pays sont confrontés à cet enjeu.

La fermeture de l’espace Schengen est-elle suffisante à contrôler les migrations sur le territoire européen ?

Arnaud Lachaize : Non, la fermeture de l’espace Schengen ne suffit évidemment pas. Le paradoxe est désormais que la région où la concentration de personnes contaminées est la plus élevée au monde est l’Europe. C’est donc aux frontières internes à l’Europe que se joue l’essentiel en ce moment, par exemple entre l’Italie et la France ou entre la France et l’Allemagne. Mais sur le plan des principes européens, c’est beaucoup plus difficilement acceptable. Déjà, les contrôles aux frontières ont été rétablis depuis la crise migratoire en 2015. C’est-à-dire que la libre circulation Schengen, sans contrôles aux frontières, a été de fait abolie.

Aujourd’hui, la question est d’aller beaucoup plus loin : faut-il complétement fermer les frontières, empêcher leur traversée. L’Italie et l’Allemagne ont pris des dispositions en ce sens. La France n’a pas voulu le faire pour des raisons idéologiques. Une telle décision, même temporaire, heurterait de plein fouet les dogmes d’un monde sans frontière, synonyme de progrès de l’humanité.

D’un point de vue pratique, ce refus n’a pas de sens aujourd’hui : dès lors qu’on impose aux citoyens de rester confinés chez eux, à leur domicile, il serait tout à fait normal de s’opposer pour une durée limitée au franchissement des frontières internes. Finalement, on se refuse le principe de frontières nationales fermées qui donnent mauvaise conscience, mais on impose à chacun une petite frontière close autour de son domicile. Tout cela est absurde.

Maryse Tripier : La fermeture de l’espace Schengen, s’accompagne de mesures pays par pays. Il devient difficile de passer les frontières nationales, comme entre la France et l’Allemagne ou dans les pays de l’Est de l’Europe fermés à tous les étrangers. Ce n’est pas un problème de migrations, mais de mobilités et de circulations dans une période très précise. Les demandeurs d’asile sont cependant les premiers impactés, car concentrés dans des centres et des camps qui peuvent être sources de contamination…

Avec cette deuxième vague potentielle, les villes frontières peuvent-elles contenir les flots migratoires sans un soutien des autres pays européens ?  Les gouvernements peuvent-ils mettre en place des mesures préventives afin de ne pas subir une crise semblable à celle de 2015 ?

Michel Aubouin : Chacun comprend que la circulation des hommes est un facteur d’aggravation des risques sanitaires. Nous ne pouvons pas tolérer que la pandémie s’aggrave ou se renouvelle par l’effet de déplacements massifs de population.

La France doit se protéger, dès lors que le risque se mesure en milliers de morts. La fermeture de la frontière (c’est-à-dire la sélection des entrées, accompagnée le cas échéant de mesure de quarantaine) est un préalable indispensable, mais il n’est pas suffisant.

Il faut aussi traiter le sujet en amont et en aval. En amont, la France doit rapidement réorienter une partie de ses crédits d’aide au développement (10 milliards d’euros par an) vers des actions plus concrètes d’hébergement en Afrique des populations déplacées du fait des guerre, et de réinstallation (même si l’expérience montre qu’une grande majorité des demandeurs d’asile accueillis à l’OFPRA n’ont pas connu l’expérience personnelle de la guerre).

En aval, il faut aussi traiter la situation de tous les étrangers en situation irrégulière (plus de trois cent mille) qui errent d’un camp à l’autre et d’un hébergement à l’autre. Leur regroupement crée des secteurs à haut risque de contagion que personne ne sait traiter, y compris dans Paris intramuros. La rétention dans des espaces réquisitionnés – d’anciens camps militaires désaffectés par exemple -, dans des conditions d’accueil dignes, me parait être la seule solution de court terme. Les squats, les campements sauvages et les villages de tente doivent être strictement interdits. Faute de quoi le confinement de la population n’a aucun sens.

Mais la migration ne se résume pas à son volet irrégulier. De nombreux étrangers ont obtenu le droit de faire venir leur famille, dans des conditions de légalité irréfutables. Là, il s’agit d’abord de prendre des mesures de bon sens, consistant à repousser les procédures en cours jusqu’au jour où la situation sera revenue à la normale.

Ces restrictions – comme le confinement dans les « quartiers sensibles » – va créer de grandes tensions et donc poser des problèmes de maintien de l’ordre. Les forces de police mobilisables ne sont pas assez nombreuses en France pour occuper tous les fronts, police nationale et gendarmerie confondues. Sans renfort et sans le support d’un cadre juridique adapté, elles pourront difficilement faire face à de nouvelles situations de violence, si la crise devait durer au-delà de quelques semaines.

Arnaud Lachaize : Elles les contiennent comme elles peuvent et tant qu’elles pourront… Le fait est que seule une Europe unie et forte pourrait faire pression sur la Turquie pour mettre fin à l’abominable chantage aux migrations.

On sent bien que l’Union européenne est totalement dépassée par les événements. Elle a brillé par son absence devant la crise migratoire. Elle brille encore plus par son absence devant la tragédie du coronavirus. De fait, l’UE est une organisation bureaucratique destinée à produire des normes juridiques et des jurisprudences, mais en aucun cas à prendre des décisions politiques dans l’urgence en situation de crise. Seuls les Etats ont la légitimité démocratique et les outils, police, armée, administrations, pour agir dans ces circonstances. En matière d’immigration, ils n’ont pas d’autre solution que la fermeté et la rigueur.

Le ministère des Affaires étrangères annonce un risque de forte vague migratoire africaine à l’automne, liée à la crise économique qui s’annonce dramatique. Mais l’Europe, le continent européen, n’aura jamais la capacité de réagir à deux tragédies simultanées, l’épidémie de covid-19 et une nouvelle vague migratoire.

Un double désastre de ce genre provoquant une saturation de ses services publics, entraînerait inévitablement une profonde déstabilisation politique du continent, l’arrivée partout de régimes autoritaires, le retour de haines nationalistes entre les Etats, la fin du pacte social et l’abolition des libertés. Les Etats européens doivent dont impérativement s’entendre pour réduire les flux migratoires au strict minimum en cette période difficile et frapper les passeurs criminels en bloquant les flux d’immigration illégale le plus en amont possible, avant les embarquements.

Jean-Paul Gourévitch : Il est  à craindre que l’Union Européenne, n’anticipe pas la crise et qu’elle soit obligée de courir derrière  l’événement comme on l’a vu en 2015 malgré les lanceurs d’alerte parmi lesquels je revendique ma place.

Une fois qu’une personne qui ne relève ni de l’immigration choisie, familiale  ou étudiante,  ni de la procédure  d’étranger malade,  ni du statut de réfugié ou de la protection subsidiaire, se trouve en situation irrégulière  sur notre territoire, il est quasi impossible de la faire partir. Or si notre pays ne manque pas de bonnes volontés pour l‘accueil, il n’a ni logement ni emploi à fournir  à ceux qui rêvent d’une autre vie. C’est au départ du pays d’origine, pendant le parcours, ou à leur frontière, que les pays européens  doivent déterminer en concertation quels étrangers ils sont prêts à recevoir, à former et à « intégrer ». C’est  l’enjeu d’une politique commune hors de laquelle on ne fait  que favoriser le « shopping migratoire », accroître les tensions et nourrir la xénophobie.

Maryse Tripier : Oui la solidarité européenne est mise à l’épreuve, de différentes manières, aide sanitaire (masques, personnel qualifié..), critères budgétaires revus pour permettre le redémarrage.

Les villes et pays frontières sont déjà en première ligne, s’agissant de l’accueil des migrants. L’Europe a été incapable d’avoir une position commune depuis 2015, sauf à augmenter la répression, (frontex a vu ses moyens augmenter) et le renvoi vers des pays non sûrs comme la Lybie. Tous les scientifiques (François Héran, Catherine de Wenden..) montrent que le fantasme du grand remplacement est une aberration. L’absence de voies légales entraîne des situations humanitaires insupportables et l’Europe (vieillissante) peut accueillir des migrants et déjà respecter le droit d’asile. C’est d’ailleurs une affaire qui dépasse l’Europe, car les migrations de type divers (regroupement familial, études, travail multisitué , refuge climatique ou lié à des conflits, à la misère) sont inéluctables dans un monde mondialisé.