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«En Chine, le régime sort probablement renforcé de la crise sanitaire»

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ENTRETIEN – Il est probable que Pékin a beaucoup minimisé le nombre de morts du Covid-19 en Chine. Pour autant, le monopole du pouvoir du parti communiste chinois n’est nullement menacé, argumente le sinologue Jean-Pierre Cabestan.*.

Le Figaro
1er avril 2020
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LE FIGARO. – Selon de nouvelles estimations et témoignages, le nombre de morts du Covid-19 à Wuhan aurait été largement sous-estimé. Que faut-il penser des chiffres officiels donnés par le régime?

Jean-Pierre CABESTAN. –Je pense que les chiffres officiels donnés par les autorités chinoises sous-estiment l’ampleur de l’épidémie du coronavirus, à la fois pour la province du Hubei et pour le reste de la Chine dans le but sans doute de favoriser une reprise de l’économie le plus rapidement possible. Certaines revues chinoises comme Caixin le 26 mars, y ont déjà fait allusion, indiquant que dans un seul quartier (jiedao en chinois) de Wuhan, au 24 mars, 69 personnes étaient mortes du Covid-19. Or, pour la seule zone urbaine de Wuhan, il y a 108 quartiers: le nombre de morts serait donc plus proche de 7500 que de 2531, le chiffre donné alors par le gouvernement.

En février, au pic de la crise, le personnel des maisons funéraires de Wuhan travaillait 19 heures par jour. De surcroît, les autorités chinoises ont décidé de ne plus comptabiliser les malades qui restent chez eux et de limiter les tests, en outre difficiles à obtenir pour des raisons logistiques. Un épidémiologiste de Hongkong, sur la base d’un modèle, estime le nombre de cas en Chine à 230.000 et non 82.290, chiffre officiel au 1er avril. D’ailleurs, le même jour, le gouvernement chinois a décidé de désormais inclure les cas de coronavirus asymptomatiques dans ses statistiques (1541 officiellement le 30 mars) afin de répondre aux préoccupations de la société chinoise et de réduire les risques de nouvelles contaminations. Ce que démontre cette polémique est que la société chinoise a encore moins confiance que nous dans son gouvernement.

La Chine semble sortir de la crise. Quelle est l’ampleur des dégâts du point de vue économique et social?

L’économie chinoise a été au ralenti et totalement à l’arrêt dans la province du Hubei pendant deux mois au moins. La perte d’activité a été de 30 à 50% pour le premier trimestre 2020. Évidemment, certains estiment qu’au deuxième trimestre l’économie redémarrera et pourrait connaître un taux de croissance de 8%. Mais pour l’ensemble de l’année, la croissance économique chinoise sera bien inférieure aux prévisions (6,1%) et devrait tourner autour de 2,5%.

Sur le plan social, les dégâts sont bien plus difficiles à évaluer: la crainte du virus et l’isolement ont été durement ressentis par la population ; les élèves qui doivent passer un examen vont être pénalisés par la suspension des cours en bonne et due forme ; beaucoup de Chinois disent que sans internet, ils n’auraient pas pu supporter cette épreuve ; en tout cas, il est clair qu’internet les a aidés à la traverser et, en Chine comme en Europe aujourd’hui, à maintenir le lien social.

 

Politiquement, comment juger l’impact de cette crise sur le pouvoir central?

La réponse à cette question est malaisée, car le système politique chinois est comme on le sait particulièrement opaque. Le Parti communiste est aussi passé maître pour cacher ses faiblesses et taire, grâce à la censure des médias et de la Toile, les critiques éventuelles de la population.

Je crois cependant que l’on peut avancer plusieurs choses: le régime de parti unique n’est en rien menacé et est probablement sorti renforcé d’une crise sanitaire où il a démontré sa capacité administrative à la fois de protection et de contrôle. En revanche, Xi Jinping a fait l’objet de multiples critiques, saisies au vol sur la Toile car rapidement supprimées par les censeurs. On lui reproche en particulier d’avoir masqué l’épidémie pendant trop longtemps, d’avoir fait taire et réprimé les lanceurs d’alerte et de ne s’être rendu à Wuhan qu’à la mi-mars, laissant le premier ministre Li Keqiang, officiellement responsable de la lutte contre l’épidémie, et d’autres y aller au plus fort de la crise et lorsque le danger était le plus grand.

 

De même, les responsables locaux de la province du Hubei et de la ville de Wuhan portent une importante responsabilité dans la gestion initialement défectueuse de l’épidémie: figurez-vous qu’au moins 5 millions de personnes ont quitté la région contaminée, dont certains pour l’étranger, avant le 23 janvier, date de l’introduction du confinement.

Pour autant, rien ne démontre pour l’instant que Xi Jinping a été affaibli par cette crise: il est certainement plus contesté, y compris au sein du Parti. Mais il a su réagir rapidement en faisant tomber un certain nombre de têtes au Hubei et à Wuhan ; il a aussi su répondre aux critiques exprimées dans les réseaux sociaux en lançant une enquête qui a blanchi et pour ainsi dire réhabilité le principal lanceur d’alerte, le Dr Li Wenliang, mort du Covid-19 début février ; il s’est finalement rendu à Wuhan afin d’y faire l’éloge de la population et de répondre à l’émotion qu’avait provoquée au sein de celle-ci la campagne de remerciements du Parti et de son principal leader qu’avait lancée peu avant les autorités de la ville. Enfin, Xi reste clairement maître du jeu: aux postes laissés vacants au Hubei et Wuhan, il a réussi à nommer ses propres protégés. Et il a jeté en prison ceux qui appelaient à sa démission, par exemple l’activiste Xu Zhiyong et l’homme d’affaires Ren Zhiqiang. Toutes ces raisons me conduisent à penser que la comparaison avec Tchernobyl n’est pas pertinente. Et j’ajouterais que Xi n’a rien d’un Gorbatchev, au contraire, il est le prototype d’un anti-Gorbatchev ou si vous voulez, d’un nouveau Brejnev.

Au plan international, la Chine s’est distinguée en mettant en avant l’aide matérielle qu’elle a apportée notamment à l’Italie. Comment interpréter ce geste?

Après avoir été à l’origine de l’épidémie, la Chine tente de récupérer la situation à son avantage. Elle profite aussi de l’absence de tout engagement international des États-Unis et des retards de l’Union européenne pour à la fois se montrer généreuse, promouvoir ses méthodes et défendre son régime autoritaire supposé plus efficace dans la gestion de telles crises, même si les faits ont démontré l’inverse.

Donald Trump ne cesse de parler de «virus chinois». Le fait que l’épidémie trouve son origine en Chine peut-il lui coûter sur la scène internationale?

Trump a qualifié le virus de «chinois» parce que le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, donc une personnalité on ne peut plus officielle, a accrédité la thèse d’un complot des États-Unis, dont les militaires auraient apporté le virus à Wuhan. Il a donc rendu à Xi la monnaie de sa pièce. En outre, ce genre de discours nuit directement au soft power que Pékin s’efforce dans le même temps de déployer. L’origine probable du virus met en lumière le caractère encore très traditionnel de certaines pratiques alimentaires en Chine (la consommation de viande d’animaux sauvages) qui tranchent avec la volonté de modernité et de puissance de ses dirigeants. Le gouvernement de Pékin tente de mettre en place une «route de la soie sanitaire» avec les pays qui acceptent l’aide chinoise comme l’Italie.

Mais le ralentissement économique chinois va contribuer à réduire la voilure d’un projet ambitieux qui est déjà depuis deux ans revu à la baisse. Plus largement, les nouveaux risques que cette crise sanitaire a mis en lumière vont favoriser un découplage plus net des économies chinoises et occidentales et conduire de nombreux pays à revoir la manière dont ils concevaient la mondialisation et ses bienfaits.

*Directeur de recherche au CNRSet professeur à l’Université baptistede Hongkong. Auteur de «Demainla Chine: démocratie ou dictature?»(Gallimard, 2018, prix Guizot 2019).

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