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La méthode européenne pour descendre Viktor Orbán

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Deux poids, deux mesures et malhonnêteté intellectuelle : la méthode européenne pour descendre Viktor Orbán

Accusé de vouloir s’arroger “les pleins pouvoirs” à la faveur du coronavirus, le Premier ministre hongrois est attaqué de toutes parts.

À l’examen, cette polémique se révèle ridicule et stérile.

S’émouvoir des prétendues turpitudes de Viktor Orbán pour mieux escamoter les siennes est devenu un sport national dans l’Union européenne. La dernière séquence politique hongroise en offre une parfaite illustration.

Tandis que la vague épidémique continue d’emporter la communauté européenne dans un abîme d’impérities, le Premier ministre de la Hongrie a reçu lundi l’aval du Parlement pour légiférer par ordonnances dans le cadre d’un état d’urgence à durée indéterminée.

Patatras ! Tout ce que le Vieux continent compte d’européistes bêlants est en émoi. « Coup d’État », « putsch constitutionnel », « pleins pouvoirs », « loi du dictateur » L’opposition hongroise rue dans les brancards, cependant que les représentants de l’Union européenne et de nombreux médias à l’Ouest relaient complaisamment ces accusations.

Le texte incriminé est vu par ses pourfendeurs comme un moyen pour le dirigeant magyar de consolider son pouvoir, officiellement pour lutter contre le coronavirus. Sans jamais citer nommément Viktor Orbán, la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen y est allée mardi de son laïus usuel  : « L’Union européenne est fondée sur les valeurs de liberté, de démocratie, d’État de droit et de respect des droits de l’homme. Ces valeurs nous sont communes. Nous devons les respecter et les défendre, même en ces temps difficiles. Toutes les mesures d’urgence doivent être limitées à ce qui est nécessaire et proportionné. » 

Une méconnaissance de la mécanique constitutionnelle hongroise

Techniquement, ce dispositif permet à Viktor Orbán de prolonger indéfiniment l’état d’urgence entrée en vigueur le 11 mars sans en référer à l’Assemblée nationale. Sous ce régime, le gouvernement peut entre autres agréments « suspendre l’utilisation de certaines lois par décret, s’écarter des dispositions statutaires et introduire d’autres mesures extraordinaires », par ordonnances gouvernementales, dans le but de garantir « santé, sécurité personnelle et matérielle des citoyens, ainsi que l’économie ».

Une gouvernance certes facilitée, qui ne justifie néanmoins pas de tels cris d’orfraie : « Outre une hostilité idéologique de principe à Viktor Orbán, ces accusations résultent surtout d’une méconnaissance de la mécanique constitutionnelle hongroise qui est comparable à celle de la France. Cette loi a suivi un chemin parlementaire tout à fait normal », explique Yann Caspar, juriste franco-hongrois résident à Budapest. Selon lui, ces mesures exceptionnelles adoptées dans le cadre de “l’état de danger” n’ont pas vocation à devenir pérennes :  « Si l’état de danger ne dispose pas en lui-même de limites temporelles définies, les mesures prises lorsqu’il est en vigueur prennent fin avec l’extinction de l’état de danger. Quand bien même ne cesseraient-elles pas, l’article 53 de la Loi fondamentale de la Hongrie – notre Constitution – exige la cessation de ce dispositif une fois le retour à la normale acté », poursuit le juriste.

Malhonnêteté intellectuelle

Le Premier ministre hongrois peut bien rabâcher que les compétences du Parlement seront entièrement rétablies à la fin de cette période, la ministre de la Justice Judith Varga expliquer que « ces critiques combattent des démons imaginaires et ne s’attachent pas à la réalité », rien n’y fait ; pour l’Europe, c’est entendu, Orbán enfonce le dernier clou dans le cercueil de la démocratie hongroise. « Il faut savoir. Si  cette loi marque le début de la dictature pour les adversaire du Premier ministre, cela veut donc dire que la Hongrie n’en était pas une jusqu’ici ? Ceux-là mêmes qui expliquent depuis dix ans que nous ne sommes plus en démocratie… » observe avec amusement Yann Caspar.

D’autres dénoncent un sempiternelle deux poids deux mesures envers les démocraties illibérales : « Dans cette période particulière, il n’aura échappé à personne que le monde est entré dans une période exorbitante du droit commun. Emmanuel Macron n’a-t-il pas lui-même évoqué un “état de guerre” ? Dans l’absolu, il n’y a pas de différence significative entre la politique d’urgence du président de la République et celle de Viktor Orbán. Ils ont tous deux un Parlement qui leur est acquis et gouvernent réciproquement par ordonnances. Or, les opposants du Premier ministre hongrois ne voient rien à redire s’agissant d’Emmanuel Macron », s’étonne le cadre du Rassemblement national Jean Messiha.

La crainte inavoué du “repli nationaliste”

Depuis le 23 mars, la France s’est dotée d’une loi d’urgence sanitaire pour faire face à l’actuel contexte épidémique. Ce dispositif inédit et transitoire accorde de larges pouvoirs au Premier ministre sans autorisation judiciaire, qui lui permettent de limiter la liberté d’aller et venir, de se réunir, d’entreprendre et lui donnent la possibilité d’ordonner toute réquisition de biens ou de services.

« C’est bien Français de donner des leçons de morale à des pays voisins alors qu’il conviendrait d’abord se les appliquer à soi-même », fustige à son tour le député RN au Parlement européen Jean-Paul Garraud. Et de rappeler que la Hongrie est une démocratie parlementaire qui a donné une large majorité à Viktor Orbán et son parti (Fidesz-MPSZ) lors des élections législatives de 2018 : « Cette victoire électorale au suffrage universel direct permet des modifications constitutionnelles, comme cela a été plusieurs fois le cas en France. Alors, que redoutent nos bien-pensants ? Ils sont effrayés par l’idée que l’affreuse politique de « repli nationaliste », détestable pour Macron et ses obligés, ne réussisse ! Car, en fermant très tôt ses frontières, en anticipant les moyens de protection pour sa population et pour ceux les plus exposés, en favorisant ses produits locaux, en soutenant son industrie nationale, en refusant la vague migratoire incontrôlée, en obtenant les pleins pouvoirs pour agir plus rapidement contre le virus, en actionnant tous les leviers nationaux, Viktor Orbán démontre en creux que toute la politique européiste, mondialiste, est non seulement inutile mais aussi néfaste au bien du peuple »

La novlangue du politiquement correct

Mal nommer les choses, jugeait Camus, c’est ajouter au malheur du monde.

Or, pour le géopolitologue Alexandre Del Valle, le recours à un vocabulaire fortement connoté et inapproprié pour décrire cette séquence politique hongroise traduit une volonté de tordre le réel : « Ne nous y trompons, l’expression impropre de “pleins pouvoirs”, allègrement reprise dans les médias français, nourrit inconsciemment le souvenir du maréchal Pétain. C’est la version légèrement moins grossière de la reductio ad hitlerum. » Une analyse partagée par le budapestois Yann Caspar : « L’on voit bien la référence implicite au “retour des bottes” et à la “peste brune”. »

L’opposition au piège d’Orbán

Mais selon le juriste, le Premier ministre hongrois se moque comme d’une guigne des récriminations de l’Union européenne ; son objectif étant de tendre un piège à l’opposition dans lequel elle est tombée à pieds joints : « L’état de danger a été décrété le 11 mars. Or, tel qu’il est conçu dans notre droit, ce dispositif ne peut courir au-delà de quinze jours. Passé ce délai, les mesures prises lorsqu’ils étaient en vigueur cessent de s’appliquer si le Parlement refuse prolonger la durée d’application des mesures en question. Le respect des étapes de la procédure législative n’aurait pas permis au Parlement de se prononcer sur la prolongation des mesures avant l’expiration de ces dernières. Aussi, le gouvernement a-t-il choisi de demander aux parlementaires de déroger à la procédure ordinaire dans le but de faire passer au plus vite une loi de prolongation des mesures. Cette dérogation nécessitait une majorité de 4/5, c’est-à-dire l’appui de l’opposition. Comme l’escomptait Orbán, elle n’en a rien fait et provoquer le report du vote. »

Pour Yann Caspar, l’opposition a péché par orgueil dans la mesure où, forte d’une majorité des ⅔, les députés de la majorité auraient in fine par adopter la loi. Ce qui s’est passé lundi, au grand dam du camp européiste. Si bien qu’aujourd’hui, le dirigeant magyar peut accuser – non sans cynisme – l’opposition d’avoir rendu plus complexe encore la situation actuelle. Tel est pris qui croyait prendre.

 

 

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