MEMORABILIA

«Le virus, ou la mort imprévisible que nous avions oubliée» Guillaume Cuchet.

Scroll down to content

TRIBUNE – Nos ancêtres vivaient avec l’idée que la mort pouvait frapper à tout instant. La pandémie révèle combien nous en avions perdu la mémoire, explique l’historien.

Par Guillaume Cuchet

Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil, Guillaume Cuchet a publié un ouvrage très remarqué: Comment notre monde a cesséd’être chrétien. Anatomie d’un effondrement (Seuil, 2018).


L’histoire des attitudes devant la mort est, à bien des égards, une dérivée des conditions générales de la mortalité. Les démographes distinguent habituellement la mortalité ordinaire de l’extraordinaire, l’une et l’autre porteuses de formes de stress spécifiques qui ne se recouvrent pas complètement. Or, elles ont toutes deux connu à l’époque contemporaine de profondes évolutions, et l’angoisse qu’elles génèrent avec. Il y a là, je crois, un élément d’appréciation important pour comprendre la réaction actuelle face à la pandémie de coronavirus, comme on va tâcher de s’en expliquer brièvement.

 

Notre régime démographique, tel qu’il s’est mis en place dans les deux décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, diffère de celui qui a précédé par trois traits principaux: la mortalité infantile (avant 1 an) et juvénile (au-dessus), qui fournissait jadis le gros contingent des morts, a presque disparu (elle a été divisée par dix dans les dix ans qui ont suivi la guerre) ; on a gagné «une vie en plus» en termes d’espérance de vie, ce qui bouleverse aussi bien la structuration des existences individuelles que l’équilibre des générations dans les familles ; les décès ont tendance à se concentrer au-delà de 65 ans et, partant, la courbe de survie à se «rectangulariser».

À telle enseigne que nos contemporains considèrent désormais qu’ils ont une sorte de droit à vivre jusqu’à 80 ans, barre en deçà de laquelle tous les décès leur paraissent plus ou moins prématurés. Il en résulte, avant 65 ans, une sécurité psychologique extraordinaire, inconnue des âges antérieurs, comme si notre régime démographique avait pris le parti de notre inconscient dont Freud disait qu’il «ne croyait pas à notre mortalité». Mais comme la mortalité finale d’une génération reste, jusqu’à nouvel ordre, de 100 %, elle tend à s’éliminer désormais intégralement en vingt ou trente ans, moyennant un système de départs groupés que les baby-boomers (dont les plus âgés ont autour de 75 ans) seront parmi nous les premiers à étrenner. La pandémie, en un sens, les surprend dans l’événement en cours et menace d’en accélérer les opérations. Ceci pour la mortalité ordinaire.

La mortalité extraordinaire, avec tout ce qu’elle implique d’incertitude et de possibilité pour chacun d’avoir à quitter ce monde inopinément, a disparu

La mortalité extraordinaire, elle aussi, a beaucoup évolué. A peste, fame et bello, libera nos, Domine (de la peste, de la faim et de la guerre, libérez-nous Seigneur) disait la prière d’un long Moyen Âge, qui s’est prolongé fort avant dans le XIXe et le XXe siècle. Ces catastrophes récurrentes qui, sous l’Ancien Régime, se produisaient localement tous les quinze ou vingt ans, expliquent, ajoutées aux conditions de la mortalité ordinaire, que la croissance de la population ait été quasi nulle en France entre le début du XIVe et le début du XVIIIe siècle. La dernière famine européenne (irlandaise) date de 1846, la dernière épidémie vraiment meurtrière (la grippe espagnole) de 1918-1919, la dernière guerre vraiment sanglante de 1939-1945.

Par comparaison, la guerre d’Algérie n’a fait, côté français, «que» 25.000 morts, soit à peu près le contingent mensuel de la guerre de 14. Bref, la mortalité extraordinaire, avec tout ce qu’elle implique d’incertitude et de possibilité pour chacun d’avoir à quitter ce monde inopinément, a disparu. Et c’est bien la raison pour laquelle nous avons pu désinstaller collectivement l’ancienne culture civile et religieuse de la mort qui permettait, bon an mal an, de résister à ce véritable tabassage psycho-anthropologique. C’est le dernier stade ou la phase de liquidation de ce processus que les historiens des mentalités ont pointé dans les années 1970 sous le nom de «nouveau tabou de la mort».

De ce double processus,de recul de la mortalité infanto-juvénile d’une part, de la mortalité extraordinaire de l’autre, il résulte de nouvelles normes et une nouvelle économie morale du stress funéraire qui les accompagne. Alors que dans l’ancien monde, le problème majeur était de faire face à l’imprévisibilité de la mort, le nôtre serait plutôt inverse: c’est sa trop grande prévisibilité qui tend à devenir anxiogène.

Un profil de vie en cloche, longtemps très théorique, se généralise et impose comme une nouvelle norme des existences qui se prolongent jusqu’à 80 ou 90 ans

L’espérance de vie, jadis simple artefact mathématique sans grande signification psychologique, correspond désormais pour les individus à des dates de décès probables, que chacun calcule spontanément pour son propre compte au vu du dernier état de l’indice. Un profil de vie en cloche, longtemps très théorique, se généralise et impose comme une nouvelle norme des existences qui se prolongent jusqu’à 80 ou 90 ans, avant de s’éteindre paisiblement dans une forêt de tubes bienfaisants (d’où, au moins en théorie, le principe de la réanimation pour tous). À la limite, on redoute plus, désormais, la dégradation physique et psychique inhérente au grand âge que la mort elle-même: déplacement topologique des lieux de l’angoisse collective qui est au cœur de nos discussions sur la fin de vie et le revers des grands progrès que nous avons connus.

On comprend mieux dans ces conditions le sens de la réaction actuelle face à la pandémie de coronavirus, indépendamment du rôle des médias qui, par leur focalisation exclusive sur l’événement, fonctionnent, pour la psyché collective, comme une forme d’organisation de l’obsession. Elle correspond au retour d’une forme de mortalité extraordinaire, en réalité très limitée (dans les conditions de sa prise en charge actuelle), puisque la maladie tue peu par rapport à ses grandes devancières et qu’elle respecte largement l’ordre des générations face à la mort (à la différence du sida, par exemple).

 

L’écart entre la minceur de l’événement sur le plan démographique (qui ne laissera sans doute pas de traces dans la pyramide des âges) et l’ampleur de ses conséquences, sanitaires, sociales, écologiques, économiques, psychologiques, est frappant. Il s’explique, semble-t-il, par le fait que nous en avons perdu l’habitude et que nous avons développé à son endroit une forme d’hypersensibilité, mais aussi parce que la pandémie prend à rebours nos nouvelles normes funéraires et la conception idéale de l’existence qui va avec.

********************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :