MEMORABILIA

«Notre-Dame de Paris, un an plus tard» Mathieu Bock-Côté.

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CHRONIQUE – À la différence des constructions friables fabriquées par les modernes, qui sont appelées à disparaître, Notre-Dame était faite pour traverser les siècles.

Par Mathieu Bock-Côté
Le Figaro.
10 avril 2020.
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– Le 15 avril 2019, dans un sentiment de stupéfaction généralisé, le monde a vu Notre-Dame de Paris brûler. Pendant quelques heures, on craignait même son effondrement. Ce qui devait tenir tombait, et le roc, devant nous, s’effritait. Finalement, la structure a résisté aux flammes.

Dans l’épreuve, elle résista miraculeusement. À la différence des constructions friables fabriquées par les modernes, qui sont appelées à disparaître au bout de quelques générations, et même quelques années, pour qu’une nouvelle mode façonne le monde à coups de gestes architecturaux contemporains, Notre-Dame était faite pour traverser les siècles et n’évolua qu’en demeurant fidèle à son esprit.

Il faut toujours revenir aux fondements anthropologiques de la cité. L’homme cherche à laisser sur terre une trace qui lui survivra. Ce n’est pas sans raison que le souci des monuments patrimoniaux habite nos contemporains: à travers eux, il renoue avec un monde chargé de significations existentielles fortes. Il habite non plus le seul présent, mais l’histoire. Mais une église n’est pas qu’une création architecturale réussie. Elle incarne physiquement l’aspiration à la transcendance et offre à l’homme un lieu pour prier. C’est en cherchant à rendre grâce à l’éternel que l’homme parvient à s’immortaliser. Un monde étranger à ce qui dépasse l’être humain le rapetisse.

Renan se montrait perspicace dans le rapport des modernes aux vieilles églises. «Quand on ne sait plus bâtir d’églises, on restaure ou on imite les anciennes: car on peut se passer d’originalité religieuse, mais on ne peut se passer de religion. Qui ne s’est arrêté, en parcourant d’anciennes villes, devant ces gigantesques monuments de la foi antique, qui seuls appellent le regard au milieu du niveau de la vulgarité moderne?»

Avec le temps, Notre-Dame avait bien évidemment été victime de l’invasion touristique planétaire, qui muséifie et désacralise tout ce dont elle s’empare pour le transformer en décor dépersonnalisé, qu’il convient de cocher dans la liste des endroits à visiter.

Dans son Automne romain, journal admirable de ses observations à Rome, Michel De Jaeghere a décrit cette déculturation. «Les groupes se succèdent devant le Moïse. Les guides racontaient ici aux touristes, il y a quelques années, les péripéties de la construction du tombeau de Jules II et la vie ardente de Michel-Ange. Ils tentaient de montrer comment le sculpteur avait réussi ce prodige de faire, avec la figure du prophète, un portrait moral qui était par sa force, son énergie, son ardeur, celui de son commanditaire ; par l’inquiétude inextinguible du regard, son propre autoportrait en géant harassé. Aujourd’hui, ils s’efforcent de leur expliquer qui était Moïse, sans retenir plus d’un instant leur attention.» La déchristianisation a correspondu à une forme de décivilisation.

L’incendie de l’an passé a peut-être transformé cet état d’esprit, comme si la peur de sa perte avait ramené Notre-Dame à sa signification originelle. Il fallait réapprendre à voir Notre-Dame comme ceux qui l’ont imaginée, conçue, et surtout, qui y ont prié. On ne saurait assurément réduire Notre-Dame à son noyau spirituel et on peut s’y recueillir sans croire au ciel ou en y croyant autrement, mais on ne saurait l’en arracher. Ils furent nombreux, d’ailleurs, il y a un an, et dans les jours qui ont suivi, à la foi incertaine ou inexistante, à être saisis d’un singulier effroi, comme s’ils se découvraient le temps d’un doute, catholiques.

La «marque chrétienne» de la France, pour reprendre la formule de Pierre Manent, n’a jamais été aussi évidente.

Montherlant dans ses carnets, avouait: «Qu’il serait tentant d’aller dans une chapelle sombre derrière le maître-autel, que ne peuplent que deux vieilles femmes et vous, que n’éclairent que vos péchés, bosquet de cierges brûlant à la Gloire du Très Haut, assister à une messe basse par un prêtre qui croit!» [Ces deux derniers mots, qui croit, sont les seuls en italique dans le texte de Montherlant, NDLR].

La formule est forte. Même le plus têtu des athées ne peut qu’être secoué par l’expression d’une foi authentique, que l’on retrouve à tous les moments de l’histoire de notre civilisation, et à chaque moment de l’histoire de France.

De manière émouvante, Barrès, qu’on nous pardonnera de citer et qu’on ne saurait réduire à ses fautes, confessait dans ses Cahiers: «Suis-je croyant? Suis-je athée? Voilà de biens grands problèmes que j’ai mal médités, que je n’ai pas jugés, tranchés, mais j’ai un mouvement de vénération et si j’avais une crise religieuse, ce qu’on appelle un mouvement de la grâce, je voudrais qu’il fût catholique.»

L’homme ne se pose pas la question de la foi dans le vide. C’est à l’intérieur d’une civilisation particulière qu’il trouve une traduction religieuse à ses aspirations spirituelles.

Notre-Dame, de ce point de vue, est peut-être la véritable colline inspirée de Paris. Il arrive que les pierres soient sacrées, et celles de Notre-Dame le sont.

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