MEMORABILIA

« Reconstruire un nouveau monde plus raisonnable ». Pierre-Yves Gomez

Scroll down to content

“Ce qui était vu jusqu’alors comme la critique anti-mondialiste de ‘populistes’ obtus est désormais pris en considération par les esprits les plus distingués”

Notre modèle ultra-mondialisé s’est enrayé à la faveur d’un virus remettant à plat nos modèles économiques, notre manière de produire et de consommer, le sens que l’on donne à notre travail, la hiérarchie symbolique des métiers.

Au-delà, ces bouleversements déjà en cours mais accélérés par l’ampleur et la puissance de la crise, nous lancent un défi : reconstruire un nouveau monde plus raisonnable. Entretien avec Pierre-Yves Gomez*, professeur à l’EM-Lyon et spécialiste du travail.

***********************

 

Valeurs actuelles. A quoi ressemblera, selon vous, le monde du travail dans cet « après » évoqué par Emmanuel Macron lors de sa première allocution ?

Pierre-Yves Gomez. Il ressemblera au monde d’avant mais avec une amplification des tensions et une confirmation des transformations déjà en cours. Depuis quelques années, on a beaucoup utilisé la fameuse référence à Gramsci tirée de ses Cahiers de prison : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. » C’est désormais l’occasion de la prendre au sérieux.

Dans toutes les périodes de grande transformation, il y a des choses malades qui meurent et d’autres qui naissent. D’où le sentiment de précarité et d’incertitude. Ce qui meurt depuis quelques années déjà, c’est la société fondée sur l’utilisation intense des ressources dont nous disposons pour se donner le sentiment du progrès : ressources énergétiques, humaines, financières. Elles ont été utilisées sans discernement pour innover, transformer, vibrionner…

Ce qui naît, depuis quelques années aussi, c’est une économie plus raisonnable, c’est-à-dire tenant compte des limites effectives, non seulement de la planète, mais aussi de nos capacités humaines et de nos désirs.

Le Covid-19 n’a rien apporté d’autre qu’un spectaculaire appel d’air pour cette mutation qui était en cours. Certains, comme Emmanuel Macron, semblent prendre enfin conscience que le « nouveau monde », c’est cela.

La pénurie d’éléments aussi basiques que les masques, les blouses ou les respirateurs ont montré les limites de la « start-up nation » et fait éclater au grand jour les failles de notre modèle économique ultra-mondialisé. Quel nouveau modèle devrons-nous réinventer ?

– Pendant des années, la surabondance des ressources financières donnait l’illusion d’une croissance économique solide : on célébrait des innovations tous azimuts et les vertus de la transformation permanente.

Je parle d’une illusion parce qu’on était dans une économie spéculative généralisée : le terme spéculation vient du latin speculum, le miroir. L’économie est spéculative lorsque ses acteurs se regardent les uns les autres, qu’ils anticipent ce que les autres anticipent,  qui font des promesses de profits en surenchérissant sur les autres, qui annoncent des révolutions technologiques toujours plus spectaculaires que celles des autres, etc.

D’où un mouvement brownien qui donnait le sentiment que ça avançait vite vers un progrès inexorable. Illusion parce que tout cela était soutenu par une énorme quantité de ressources financières due à la captation de l’épargne publique par les fonds d’investissement.

Le capitalisme, qui en a résulté depuis 40 ans, et que j’appelle donc « spéculatif », a permis la naissance de très grandes entreprises dont le champ d’action est devenu mondial. Elles ont déployé des chaînes de production en profitant des avantages offerts par les pays, misant sur les différences de coûts de production, de travail, d’usage de l’environnement ou de fiscalité. C’est cela qu’on a appelé la mondialisation. Ce n’est pas le fait qu’il existe des relations entre les différents espaces économiques dans le monde : cela c’est aussi vieux que l’humanité et ça continuera je l’espère !

En revanche, la forme très particulière de la mondialisation que nous avons connue depuis un demi-siècle était le fait des très grandes entreprises dont la logique d’action s’est déconnectée de celles des Etats : elles sont devenues trans-nationales.

Quand, par exemple, une usine de fabrication de masques de protection ferme en France pour être délocalisée en Chine, c’est au nom de la rationalité économique de la grande entreprise qui a racheté cette société et peut la déplacer dans sa chaîne de production.

Mais, bien sûr, du point de vue des citoyens français, la rationalité n’est pas la même. Pour eux, dépendre de la production d’un pays qui pourrait choisir de vendre les masques nécessaires à qui il l’entend, c’est remettre en question sa sécurité économique.

La crise sanitaire actuelle met en lumière jusqu’à la caricature ce conflit d’intérêts entre l’espace politique national et l’espace économique transnational des très grands groupes et de la finance. Ce qui était vu jusqu’alors comme la critique antimondialiste de « populistes » obtus est désormais pris en considération par les esprits les plus distingués.

Plutôt que d’une démondialisation, il s’agit donc de redéfinir une mondialisation raisonnable, d’une manière différente que ce qu’on appelait naguère « la » mondialisation sans aucune possibilité de débattre de son contenu.

Chacun dit qu’il nous faut accélérer la relocalisation des éléments clés des chaînes de production dans des espaces politiquement contrôlables, qu’ils soient locaux, nationaux ou européens. Plutôt que d’une démondialisation, il s’agit donc de redéfinir une mondialisation raisonnable, d’une manière différente que ce qu’on appelait naguère « la » mondialisation sans aucune possibilité de débattre de son contenu.

Quant à l’idée de « start-up nation » à laquelle vous faite référence, je ne crois pas qu’on ait jamais pu qualifier cela de projet politique sérieux. Tout au plus était-elle un slogan publicitaire un peu élémentaire pour désigner un élan, slogan d’ailleurs incompréhensible pour l’immense majorité de la population.

Un tiers des salariés télétravaillent depuis le confinement. Cette organisation du travail devra-t-elle devenir une norme à l’issue du confinement ?

– Je ne dirai pas que l’on télétravaille aujourd’hui car le télétravail ne consiste pas à être enfermé chez soi, seul ou avec une famille dont il faut s’occuper, tout en répondant aux sollicitations continues de son entreprise. En temps « normal », le télétravail est une manière d’organiser les activités parmi d’autres et elle s’articule heureusement à d’autres, comme la rencontre, le lien direct, les contacts non professionnels avec ses collègues, etc., tout ce qui permet de former une communauté de travail et non une addition de travailleurs. Donc pour l’instant, on travaille à distance mais en mode confiné.

Mais c’est un fait que beaucoup de collaborateurs découvrent des choses importantes sur leur travail grâce à cette mise à distance : qu’ils sont plus concentrés, plus efficaces ; en même temps, que le travail peut être très vite intensifié et devenir épuisant. Qu’ils peuvent économiser des temps précieux de transports inutiles et fatigant. Qu’ils peuvent être performant et vivre dans un milieu agréable, pour ceux qui télétravaillent par exemple depuis la campagne. Qu’ils peuvent avoir du plaisir à être plus autonomes, à agir à leurs rythmes ; mais aussi qu’ils sont soumis à des évaluations sur les résultats qui peuvent mettre une forte pression sur eux.

Tout cela, les spécialistes du télétravail le savaient déjà. Ce qui est nouveau c’est l’ampleur du mouvement par lequel on est passé au travail à distance. Je pense qu’à l’issue du confinement il va y a avoir un grand besoin de se retrouver mais que les expériences vécues sont indélébiles : on ne pourra pas revenir à un mode de management du travail qui exclut une forte part de télétravail. Avec le risque d’une nouvelle coupure entre ceux dont l’activité le permet et les autres…

Est-ce illusoire d’imaginer que sa généralisation s’accompagne d’une politique d’organisation du territoire ? Voire d’un exode urbain à terme ? 

– Ce sont ces types de projets qu’il faut mettre sur la table si nous voulons sortir de la crise sanitaire par le haut, c’est-à-dire si nous voulons en tirer un bien d’un mal, quelque chose de positif qui améliore le fonctionnement de notre société. Je ne sais pas si on assistera à un exode urbain mais s’il est vrai que, selon les chiffres avancés par l’Insee, un quart des Parisiens se sont exilés en province pendant le confinement, on voit l’ampleur que pourrait prendre le phénomène. En bonne rationalité économique, quel est l’intérêt de vivre dans des villes compliquées, avec des coûts immobiliers exorbitants, en usant de moyens de transports pénibles, si on peut travailler aussi bien dans des conditions infiniment plus agréables ?

Rien ne serait plus cruel que le retour à la case départ ; après avoir applaudi ces personnes tous les soirs, qu’on leur dise : « Bon très bien, vous avez bien assuré votre mission. Continuez et contentez-vous de nos applaudissements ! »

Pour qu’un meilleur équilibre entre les territoires se réalise, la généralisation du télétravail peut être une amorce , mais il faut qu’au moins quatre conditions soient remplies : d’abord, un réseau de transport peu coûteux et fiable pour relier les territoires aux grandes centres de production urbains; de même un réseau internet à haut débit généralisé ; ensuite, un système éducatif de grande qualité accessible sur tout le territoire, car la scolarité des enfants est souvent un facteur qui, à tort ou à raison, est invoqué pour rester dans les grandes métropoles ; enfin, il serait nécessaire d’accompagner un tel mouvement pour éviter que des néo-ruraux à plus fort pouvoir d’achat ne viennent perturber les équilibres économiques locaux. Si on compare le coût d’un tel effort d’aménagement avec celui qui est nécessaire pour maintenir la sécurité, la propreté ou l’activité sociale dans les grandes métropoles, le solde est sans doute positif.

Personnels soignants, chauffeurs-routiers, caissières, éboueurs… sont regardés depuis quelques semaines avec admiration par l’ensemble de la société. Peut-on espérer, à l’issue de la crise, une revalorisation de ces métiers méprisés hier et aujourd’hui tant salués ?

– L’espérer sans doute, mais aussi l’exiger. Rien ne serait plus cruel que le retour à la case départ ; après avoir applaudi ces personnes tous les soirs, qu’on leur dise : « Bon très bien, vous avez bien assuré votre mission. Continuez et contentez-vous de nos applaudissements ! » La revalorisation de ces métiers, ou plus exactement leur retour en respectabilité visible, doit s’accompagner d’une revalorisation financière. C’est une question de justice sociale élémentaire à la fois réelle pour ceux qui en bénéficieraient et symbolique pour l’ensemble de la société.

Les Gilets jaunes d’hier, vilipendés par l’exécutif, sont les maillons indispensables pour faire tourner la France. N’est-ce pas incroyablement ironique d’entendre Emmanuel Macron, pur produit de la finance, les saluer lui qui a été si longtemps sourd à leur appel pour plus de justice sociale ?

– J’avais écrit à l’époque un article intitulé « A quoi servent les Gilets  jaunes ? » et qui répondait, en substance : à se rendre visibles ; on met un gilet jaune pour se rendre visible quand on peut être en danger. Les personnes qui se sont revêtus de ces gilets voulaient se rendre tout simplement visibles aux yeux des décideurs. Leurs revendications étaient secondaires. Et deux ans plus tard, l’occurrence d’une pandémie les rend non seulement visibles mais admirés. C’est ce qu’on appelle une revanche de l’Histoire, mais cette revanche a été possible parce que leur demande de considération était fondée. La preuve c’est qu’on les découvre, on les aime, on les acclame non pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils font concrètement et sans quoi les malades mourraient et les confinés seraient affamés.

Les entreprises qui s’en sortiront par le haut sont celles qui arriveront à mobiliser leurs salariés pour les embarquer dans ce changement de fond à la fois de leur mission, de leurs responsabilités et de leurs façons d’agir.

Le coronavirus a retourné la société comme un gant, nous voyons de quoi elle est faite et ce qui sont les maillons de la matière qui la rend possible. Et c’est vrai qu’on n’imagine pas que chaque soir des milliers de personnes sortant sur leurs balcons pour applaudir les traders, les directeurs de la communication de grands groupes ou les startupers du digital.

Bon, que le Président Macron ait lui aussi été retourné avec le gant, tant mieux. Il est bon d’avoir des responsables qui savent complètement de quoi ils parlent quand ils parlent de notre société. La pandémie lui a permis, à lui aussi, de voir ce que peut-être une culture mais aussi une façon de hiérarchiser les urgences pouvait jusqu’ici masquer, malgré son intelligence ou sa bonne foi. Réjouissons-nous donc et espérons qu’il ne s’agisse pas d’une illumination de courte durée.

Cette crise va-t-elle s’accompagner d’une quête de sens donné à notre travail, d’une quête des salariés vers des entreprises suscitant notre engagement ?

– Cela me semble évident. Qui aujourd’hui ne se pose pas la question de l’après, non seulement en termes généraux, au niveau de la société mais aussi en termes personnels ? Et dans cette question, il y a bien sûr celle du sens du travail. Depuis des années, le sens du travail a été donné par la course : aller plus vite, mais aussi échapper aux concurrents, innover toujours davantage, transformer ses manières de faire, être agile, etc. Et d’un coup : tout s’arrête. Alors on s’interroge nécessairement : est-ce qu’on va recommencer cette course infernale ? Et avec quelle énergie ? Bien sûr, certaines entreprises en grandes difficultés vont demander des engagements supplémentaires à leurs collaborateurs et ceux-ci répondront plus ou moins présents. Mais il faut trouver un moteur d’engagement plus enthousiasmant, de nouvelles raisons d’agir. Je crois qu’elles viendront du changement de société qui est en train de se confirmer.

Il y aura encore des à-coups, des résistances au changement, le sentiment que tout revient comme avant alors que, au fond, cela n’est pas possible : nous entrons dans un mode plus frugal, plus responsable de ce qu’il produit et consomme et c’est inévitable pour des raisons matérielles : nous n’avons plus les moyens de faire autrement. Il y a beaucoup de choses à repenser, à réinventer, à réorganiser en ce sens et c’est stimulant ! Les entreprises qui s’en sortiront par le haut sont celles qui arriveront à mobiliser leurs salariés pour les embarquer dans ce changement de fond à la fois de leur mission, de leurs responsabilités et de leurs façons d’agir. Cette attente de sens n’est pas individuelle, elle est aussi collective et elle peut être servie par des organisations qui la prennent au sérieux et qui ne la considèrent plus comme une exigence un peu superflue, comme c’était encore le cas naguère, mais plutôt comme un vrai carburant pour l’action.

Sommes-nous au début d’un « Grand Soir » ?

– Si on appelle « Grand Soir » une transformation brutale et révolutionnaire de la société déterminée par le sens de l’Histoire, telle que les marxistes ont pu l’espérer, je n’y crois pas. Les conditions sociales pour qu’un tel changement se réalise sont assez théoriques. Elle suppose par exemple qu’il existe un prolétariat conscient de lui-même, éclairé par des scientifiques et disposé à prendre le pouvoir. Tout cela ne me paraît pas d’actualité. Mais je dois dire que je ne crois pas au sens de l’Histoire en général, à quelque chose qui serait inexorablement écrit dans la structure des sociétés.

En revanche, je pense que si nos sociétés sont soumises à des déterminations, elles sont aussi chaotiques. Cela veut dire qu’en période d’incertitude très forte et sans unité du corps social, une petite étincelle peut mettre le feu aux poudres et déclencher des escalades incontrôlables dans la violence. C’est pourquoi nos sociétés sont si fragiles. Mais ce scénario est extrême.

En revanche, si par « Grand Soir » on veut parler d’une transformation radicale de notre monde, je crois en effet que nous y sommes mais plutôt sur le mode de l’aube obstinée que du grand soir. Comme je l’ai dit précédemment, ce que nous vivons aujourd’hui avec la gestion de cette pandémie et la crise économique, ne fait que poursuivre en les confirmant des mutations qui étaient déjà en cours.

Dans l’incertitude générale, ne restons pas fixés de manière morbide sur ce qui meurt mais réjouissons-nous de voir que ce qui était déjà né, ces multiples expériences solidaires et transformatrices, qu’elles soient écologiques, sociales ou économiques,  ont maintenant le champ libre pour grandir.


*Pierre -Yves Gomez est professeur à l’EM-Lyon, directeur d’un centre de recherche spécialisé dans les questions de gouvernance d’entreprises (IFGE). Auteur de nombreux ouvrages sur le travail et l’entreprise, il vient de publier L’Esprit malin du capitalisme (Desclée de Brouwer, 2019).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :