MEMORABILIA

Coronavirus : l’occasion d’en finir avec la “sinodépendance” ?

 

Parmi les réalités mises en lumière par l’épidémie de Covid-19, notre assujettissement à la Chine, mélange de complaisance politique et de dépendance économique. Saurons-nous, après la crise, mettre fin à cette sujétion, se demande Yves Laisné, essayiste, docteur en droit et chef d’entreprise.

Restent mal déterminées, si ce n’est mystérieuses, les origines exactes de la contamination des humains par le coronavirus, provoquant la pneumonie dite Covid-19, qu’il est préférable, comme le préconise le président Trump, d’appeler “virus chinois”, pour en souligner l’origine géographique, qui est, elle, indiscutée. Ce qui semble également avéré est que la dictature chinoise a, dans un premier temps, tenté de camoufler la gravité de l’épidémie et que les gouvernements des pays civilisés, notamment d’Europe, ont hésité à prendre à l’égard des relations commerciales avec la Chine la seule mesure qui s’imposait : la fermeture hermétique des frontières de l’Union européenne à tout voyageur et à toute marchandise venant de Chine, y compris en procédant, comme l’ont fait certains pays, à une analyse du trajet des voyageurs venant d’autres pays, ce que l’informatique permet aisément.

Cette mesure eût été infiniment moins brutale que le confinement arbitraire et liberticide de 67 millions d’habitants, pour la seule France (avec les autres pays… contaminés par le confinement, on atteint 3 milliards d’humains), confinement dont l’efficacité réelle est discutée et les effets secondaires (psychologiques, économiques et sociaux) ne seront connus que plus tard. Pourquoi cette fermeture des frontières, mesure de bon sens, n’a elle-même pas été évoquée ? Force est de pointer ce que j’appelle la “sinodépendance”.

La Chine : un partenaire économique dont la France ne peut plus se passer

Cette sinodépendance est d’abord économique. Déstabilisées par la fin de la guerre froide et de l’alternative communiste en Europe, les économies dirigées ou mixtes des pays latins, dont la France est l’archétype et, à un moindre degré, d’autres pays de l’Europe occidentale, ont dû s’adapter à ce qui est devenu la globalisation sans vouloir rien lâcher de leurs systèmes bureaucratiques de contrôle économique et social. Le décalage entre la demande de pouvoir d’achat des consommateurs et les coûts de production imposés par les prélèvements obligatoires a conduit d’abord à l’endettement croissant des États, pour faire face à la croissance exponentielle de la dépense publique sans pouvoir augmenter en proportion les recettes fiscales. Mais il a également conduit à une recherche d’abaissement des coûts de production par le recours à une main-d’œuvre meilleur marché.

Avec son gigantesque réservoir de main-d’œuvre éducable et corvéable à merci, la dictature chinoise offrait un exutoire idéal. Et au fur et à mesure que l’économie chinoise, grâce aux commandes occidentales, s’industrialisait et se modernisait, la Chine devenait l’acheteuse privilégiée de diverses productions (avions de ligne, trains à grande vitesse et même produits de luxe…) que la France, notamment, peinait à commercialiser du fait de leur coût élevé. Le président de la République devenait le commis voyageur d’une industrie zombie en emmenant, lors de visites d’État, une cohorte d’officiers d’artillerie (polytechniciens) et d’administrateurs civils (énarques) affublés du titre de “grands patrons”, avec l’espoir d’obtenir des contrats permettant à ces “entreprises” de répondre aux exigences de rendement qu’imposait leur cotation en Bourse. Progressivement, la dictature chinoise est devenue le partenaire économique incontournable d’une part importante de l’économie européenne.

Les droits de l’homme sont expressément écartés par la doctrine du dictateur, intégrée au credo du Parti communiste.

J’écris délibérément “la dictature chinoise”, car il n’existe pas en Chine d’entreprise comme on peut le comprendre en Occident. Aucune “entreprise” chinoise n’échappe à la domination et au contrôle du Parti communiste, qui reste un parti unique dans la meilleure tradition stalinienne, avec un “père du peuple” (à moins que ce soit un Grand Timonier), Xi Jinping, nommé de facto président à vie, ce que même Staline n’avait osé faire. L’abandon de l’économie planifiée d’État et la mise en place d’une loi (formelle) sur la propriété privée, au début des années 2000, n’ont rien changé de fondamental dans un pays qui reste une dictature de fer appuyée sur trois piliers de contrôle : le hukou ou passeport intérieur, qui interdit tout déplacement non autorisé entre villes ou provinces, le Guoanbu, service secret inspiré du défunt KGB, et le laogai, l’archipel des plus de 1000 “camps de rééducation par le travail”, version chinoise du goulag où sont détenues 6 millions de personnes, principalement les opposants politiques qui ont échappé à une condamnation à mort ou à une discrète exécution sommaire. Les droits de l’homme sont expressément écartés par la doctrine du dictateur, intégrée au credo du Parti communiste.

Omerta associative, opportunisme politique et économique : une dictature dont les élites s’accommodent volontiers

Ce qui ne peut manquer d’attirer l’attention de l’observateur curieux de vérité est, en France, le quasi-silence des organisations de défense des droits de l’homme, promptes à épingler les dirigeants polonais, hongrois ou du Myanmar, pour des atteintes infimes par comparaison. C’est ainsi que, en 2002, le pétrolier Total s’est vu poursuivi en Belgique (en vertu d’une loi de compétence universelle) pour une vague suspicion de complicité de crimes allégués contre la junte birmane lors de la construction d’un gazoduc : les poursuites n’ont été abandonnées que sept ans plus tard. Les mêmes organisations ne s’émeuvent qu’avec une discrétion de bon aloi du quasi-esclavage de plus de 1 milliard d’humains, certes à 8 000 kilomètres.

Ce qui révèle une autre sinodépendance, la sinodépendance intellectuelle et psychologique. Celle-ci trouve son origine dans deux facteurs principaux. D’une part, la plupart des gens de plume savent, consciemment ou inconsciemment, que l’ordinateur sur lequel ils saisissent leurs pensées, beaucoup de pièces de la voiture dans laquelle ils se déplacent et une infinité d’autres produits de leur vie quotidienne sont fabriqués en Chine, au plus grand bénéfice de leur pouvoir d’achat, ils savent également que le commerce avec la Chine est l’exutoire sur lequel s’appuie la pérennité de nombre de grandes entreprises françaises (voire de moins grandes). Il est dès lors délicat, sans accepter – au moins implicitement – une remise en question du système, de stigmatiser un régime dont on tire sciemment profit.

D’autre part, la Chine est souvent présentée — comme naguère le fut le Japon — comme une alternative, pour le moins en gestation, à l’hégémonie économique, politique et culturelle des États-Unis. Cette dernière est, pour une part importante des “élites” françaises, un facteur urticant. Est dès lors bienvenu ce qui viendrait l’affaiblir, fût-ce le développement de l’influence d’une dictature communiste. Le tropisme des élites françaises pour les dictatures communistes n’est d’ailleurs pas nouveau, témoin la fascination longtemps exercée par la monstrueuse Union soviétique.

Les statistiques sont la forme moderne du mensonge.

Le virus chinois a plus mis en lumière la sinodépendance, laquelle se serait révélée de manière encore plus éclatante si l’économie avait pu continuer à fonctionner normalement ou presque. Les entreprises les plus sinodépendantes se seraient effondrées les premières. Le confinement, justement critiqué à Berlin, notamment par les sociaux-démocrates du SPD, comme une intolérable atteinte aux libertés publiques, est une imitation des mesures prises par la dictature chinoise. Il est impossible de savoir s’il a eu sur la santé publique en Chine les effets escomptés, puisque les journalistes indépendants ont été expulsés et que les seules informations disponibles sont celles fournies par la dictature elle-même, dont l’expression de la vérité n’est évidemment pas le souci premier. Ne pas oublier en outre, avec Benjamin Disraeli, que « les statistiques sont la forme moderne du mensonge ».

L’inaction des Etats face à la concurrence déloyale chinoise

Ce qui est sûr en revanche est que le confinement aura pour effet, dans un désastre économique global de l’économie française et d’une partie des économies européennes, de camoufler ce qui provient spécifiquement de la sinodépendance. Or, celle-ci n’aurait pas pu se développer si les États et notamment la France, au lieu de se mêler de fabriquer des avions, des wagons ou… des hamburgers, s’en étaient tenus à un strict exercice de leurs pouvoirs régaliens, dès lors négligés. Un des principes fondamentaux des relations internationales est la réciprocité. Il ne paraît pas admissible que des investisseurs chinois (qui ne sont que le cache-sexe de l’État et du Parti communiste) puissent régulièrement investir en France (et ailleurs en Europe), le cas échéant pour concurrencer des entreprises locales, en profitant de l’état de droit en vigueur, alors que la réciproque n’est pas vraie et que la “propriété” en Chine n’est pas garantie par un régime politique pluraliste et une justice indépendante.

La soumission de tout investissement chinois en Europe (et notamment en France) à une transformation du régime chinois ou, à défaut, son interdiction, fait partie des prérogatives régaliennes de l’État que celui-ci a abandonnées pour se faire boutiquier et commis voyageur ou pour renflouer ses zombies. De la même façon, le contrôle que l’État exerce sur la sincérité des comptes publiés par les entreprises (via les commissaires aux comptes, sous le contrôle du procureur de la République, et l’Autorité des marchés financiers) aurait dû conduire à s’ interroger sur la valeur bilancielle des investissements effectués en Chine.

Les investissements, en Chine, ne sont pas garantis par un État de droit, ils sont donc à tout moment soumis au “risque pays” de la spoliation. Comme tout risque, celui-ci doit faire l’objet d’une appréciation raisonnable et dès lors d’une provision proportionnelle à cette appréciation. Ce qui veut dire qu’aucun investissement fait en Chine ne peut être comptabilisé pour sa valeur d’achat, puisqu’il doit être tenu compte de ce risque. Autrement dit, aussitôt fait, aussitôt provisionné. Les actionnaires pourraient regimber. Mais les entreprises qui n’en tiennent pas compte… présentent de faux bilans.

Le coronavirus : crépuscule de la sinodépendance

La même critique pourrait être adressée aux transferts de technologie. Les technologies transférées sont souvent couvertes en Occident par des brevets, lesquels sont sans valeur en Chine. Le gendarme étatique aurait dû imposer aux entreprises procédant à de tels transferts des provisions sur leurs brevets et autres savoir-faire devenus pour partie sans valeur. Voire sur le risque concurrentiel qu’ils engendrent à leur propre détriment par de tels transferts.

« Les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre » , aurait dit Lénine, dans une citation à l’authenticité controversée. De même, la commercialisation de produits provenant du travail servile est prohibée. “Rééducation par le travail”, en langue de bois communiste, a une traduction en langage civilisé : travail servile. Les produits fabriqués par les 6 millions d’esclaves du laogai ne doivent pas pouvoir, en application du droit international, être commercialisés. Mais comme la dictature chinoise interdit toute inspection de son goulag par des observateurs internationaux, tous les produits chinois peuvent être soupçonnés d’être produits par cette main-d’œuvre servile et leur importation devrait être interdite. Jusqu’à ce que les produits spécifiques de l’esclavage puissent être clairement identifiés et seuls interdits… En imposant le simple respect – strict, mais parfaitement justifié – de ces règles de base, l’État aurait évité beaucoup de délocalisations, par la simple application de ses prérogatives régaliennes (assurer le respect des règles), sans aucune intrusion dirigiste supplémentaire dans l’économie.

Le rôle de l’État, en tant que gendarme de la vie économique, est d’assurer le respect de ces règles essentielles. Mais comment le pourrait-il si, en exerçant ses prérogatives régaliennes, il se trouve menacé de représailles dans son petit commerce d’avions de ligne ou de wagons de chemin de fer ? En mettant mieux en lumière les dangers majeurs de la sinodépendance, le virus chinois constitue peut-être la chance d’en sortir. Le saurons-nous ?

Le Ve Empire ou la face obscure de l’exception française, d’Yves Laisné, VA Press, deux tomes, 574 pages et 362 pages, 49 et 39 €.

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