MEMORABILIA

«Se réinventer» : le rêve d’une présidence démiurgique » Guillaume Tabard.

Le Figaro, 22 avril 2020.

Guillaume Tabard

https://www.lefigaro.fr/politique/politiquement-votre-n06-se-reinventer-le-reve-d-une-presidence-demiurgique-20200422

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– C’est en quelque sorte le devoir de confinement d’Emmanuel Macron. Le président de la République cherche à «se réinventer». Il l’a dit dans son intervention du lundi de Pâques : «Sachons sortir des sentiers battus, des idéologies et sachons nous réinviter, moi le premier».

Dans Le Figaro de ce mardi, François-Xavier Bourmaud s’est immiscé dans les réflexions élyséennes avec la finesse et la causticité qui le caractérisent pour nous éclairer sur les scénarios de «l’après-crise».

Je voudrais revenir ici sur la formule à la mode, «se réinventer », typique du jargon de la communication politique. Je pense au célèbre sketch de Coluche ironisant sur ces lessives «qui lavent plus blanc que blanc». «Blanc, je vois ce que c’est, disait-il. C’est blanc… Moins blanc que blanc, j’imagine, ça doit être gris clair. Mais plus blanc que blanc, qu’est-ce que c’est comme couleur ?».

Il en va de même ici : «inventer», on comprend : c’est faire œuvre d’imagination ou de création. C’est être le premier à fabriquer un objet, à trouver une formule, à faire quelque chose que personne n’avait su faire. Bref, c’est faire du nouveau. Gutenberg a inventé l’imprimerie.

Mais peut-on réinventer ? Certes, le verbe est dans le dictionnaire et Rimbaud, dans Une saison en enfer, voulait «réinventer l’amour», mais en rigueur de terme, si on veut inventer quelque chose d’autre, on ne peut pas réinventer ce qui l’a déjà été.

Parler de se «réinventer» renvoie à l’idée que tout ce qui émane du chef de l’État est forcément nouveau et inédit. 

Il est toutefois révélateur que le verbe soit utilisé dans le registre de la vie politique, et singulièrement à propos du macronisme. Le président peut s’adapter à une situation nouvelle, infléchir son action, revenir à des principes oubliés, corriger le tir, voire s’amender ou se rallier à d’autres scénarios que ceux qu’il avait lui-même élaborés. Parler de se «réinventer» renvoie à l’idée que tout ce qui émane du chef de l’État est forcément nouveau et inédit. Si l’exécutif a choisi ces dernières semaines de mettre une tonalité d’humilité dans son discours, on reste malgré tout dans le registre d’une présidence «jupitérienne» dont la nature divine fait de chacune de ses actions une création.

Est-ce chercher la petite bête? L’usage des mots est toujours révélateur. Emmanuel Macron aurait pu dire : sachons nous renouveler, soyons imaginatifs, ne nous contentons pas des vieilles recettes.

Dire : sachons nous «réinventer», c’est induire une différence de nature et pas uniquement de degré. C’est une tentation constante des politiques, de tous les politiques : se poser chaque fois en rédacteur d’une page blanche. Tout président prétend faire (ou réussir) ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’a fait (ou tenté) avant lui. Dès lors il ne peut être question que d’inventer.

Il est de ce point de vue assez cocasse que des proches d’Emmanuel Macron présentent en exemple de l’invention politique le plus éculé des scénarios de rebond : un gouvernement d’union nationale.

Soulignons encore l’utilisation réflexive du verbe. Il ne s’agit plus d’inventer quelque chose, ni même de «réinventer» quelque chose, mais de se réinventer soi-même ; «se réinventer, moi le premier». Nouvel aveu de la conception divine de la fonction présidentielle. Car quel «être» autre que Dieu peut être sa propre origine ? On est au-delà du nouveau» Chirac, régulièrement annoncé au fil de sa carrière, ou du «j’ai changé» sarkozyste, autre ficelle connue de la communication politique. La promesse de se réinventer soi-même trahit la prétention à être à chaque fois quelqu’un d’entièrement nouveau.

Il serait injuste de ne voir là que du narcissisme. Quand Emmanuel Macron annonce que «le jour d’après» ne sera pas un retour au «jour d’avant», il a évidemment raison. Mais c’est un autre réflexe des dirigeants que de proclamer à

chaque crise que «rien ne sera plus jamais comme avant». Macron l’avait déjà dit après la crise des «gilets jaunes» : «nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies». À situation nouvelle, président nouveau, «réinventé». Mais «je» peut-il être un «autre», pour poursuivre avec Rimbaud ? Sans doute y a-t-il une part – inconsciente – de volonté de survie politique. Garantir l’existence d’un président capable de «se réinventer» n’est peut-être au fond qu’un moyen de conjurer l’éventuel désir des électeurs d’en changer.

 

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