MEMORABILIA

«Sortir d’un intermonde angoissant et bavard» Jean-Pierre Le Goff

TRIBUNE – Le sociologue et philosophe décrit la perception de la crise sanitaire par le confiné et dépeint la perplexité de celui-ci. Le déconfinement est un impératif. Mais la sortie de crise pose la question de l’exercice de l’autorité et de la confiance à l’ère des démocraties individualistes.

Par Jean-Pierre Le Goff
28 avril 2020
Le Figaro.

 


Jean-Pierre Le Goff est l’auteur de nombreux ouvrages salués par la critique, tels «Mai 68, l’héritage impossible» (La Découverte, 1998), «La Fin du village. Une histoire française» (Gallimard, 2012), distingué par le prix Biguet de l’Académie française et par le prix Montaigne, «Malaise dans la démocratie» (Stock, 2016) et «La France d’hier. Récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68» (Stock, 2018), qui a obtenu en particulier le prix du livre de l’histoire contemporaine et le prix Pétrarque de l’essai.


Avec la pandémie et le confinement généralisé, nous sommes entrés dans un univers anxiogène et étrange qui nous confronte au tragique de l’histoire et de notre condition dans des conditions nouvelles où l’événement est devenu inséparable des grands moyens d’information audiovisuels et des réseaux sociaux. Nous vivons en direct une tragédie qui produit des effets de sidération et de saturation. Cette situation rend problématique une juste mesure des choses en dehors de la confusion et du chaos.

Impression d’irréalité

Les rues désertes où résonnent de temps à autre les sirènes des ambulances, les mesures de «distanciation sociale», les contrôles des déplacements par la police créent un univers qu’on n’aurait jamais cru possible auparavant. Les reportages dans les unités de soins intensifs et dans les Ehpad où l’on meurt dans la solitude, les cercueils et les morgues improvisées accentuent la sensation de vivre un mauvais rêve. Par l’information en continu, que l’on soit ou non atteint par le virus, la souffrance et la mort entrent dans les foyers confinés et renforcent l’anxiété. Les informations officielles avec leur nombre quotidien de morts, d’entrées aux urgences et en réanimation, débités sur un ton neutre et froid, ont des allures de faire-part des pompes funèbres. De tous côtés, le monde semble courir à la catastrophe ; vous n’y pouvez rien mais vous êtes quotidiennement informé de son état critique. Que puis-je faire de toute cette «transparence»?

Les grands médias audiovisuels et les réseaux sociaux donnent la parole à des acteurs de terrain, font connaître les initiatives de solidarité qui se sont développées au sein même de la société. On découvre des figures scientifiques et médicales qui vous informent sur un virus encore mal connu dont les caractéristiques et les effets paraissent imprévisibles. Ces scientifiques et ces médecins qui prennent beaucoup la parole ne sont pas d’accord entre eux sur les mesures à prendre et leurs propos peuvent affoler à l’occasion.

Les polémiques où se mêlent des propos scientifiques et d’autres qui le sont beaucoup moins s’étalent dans les médias et les réseaux sociaux. Certains n’hésitent pas à considérer le professeur Éric Raoult, personnalité hors du commun, comme une sorte de «gilet jaune» représentant le bon sens du «peuple» contre les «élites», la province et la «France périphérique» contre Paris. D’autres le considèrent comme quelqu’un qui chercherait avant tout à se mettre en avant en faisant fi des critères scientifiques et de toute prudence. Pourquoi devrais-je choisir un camp alors que je ne connais pas grand-chose dans ce domaine?

«L’ essoreuse à idées» a redémarré de plus belle avec ses oppositions sommaires qui ne changent rien à la réalité mais peuvent en donner l’illusion. L’événement est d’emblée intégré dans une bulle médiatique et langagière qui produit des effets de demi-sommeil en période de confinement. Dans cette sorte d’intermonde, univers flottant entre le réel et l’imaginaire, peut-on encore faire la part des choses entre la réalité et ce flot d’images, de mots, de commentaires qui s’étalent à l’infini?

La réalité est tragique, mais l’analogie guerrière ne convainc pas vraiment. Avec ses «chefs de guerre», sa «première» et sa «seconde ligne de front», elle entretient un climat de «mobilisation générale» qui ne l’est pas vraiment contre un «ennemi invisible» sous les traits d’un virus qui n’a rien d’humain et contre lequel on manque singulièrement de «munitions». Même si certains traits de la situation se prêtent à la comparaison, nous savons pourtant que nous ne sommes pas en guerre et tout le pays ne subit pas le confinement et la pandémie de la même façon. Cette pandémie est grave mais la proportion de décès liés à ce virus par rapport au nombre total de cas atteints est faible. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la France a connu d’autres épidémies plus meurtrières.

De l’évasion en période de confinement

À l’inverse de cette vision de fin de monde, les conseils les plus divers pour vivre confiné ont des aspects angéliques et bon enfant. Au sein du milieu journalistique et intellectuel, certains ont tendance à ériger leurs goûts et leur mode de vie en valeur universelle. Les conseils de lecture des grandes œuvres de la littérature, pour légitimes et bénéfiques qu’elles soient, apparaissent pour le moins en décalage avec les préoccupations plus «matérialistes» de la majorité de la population.

L’être humain ne peut pas vivre dans la « distanciation sociale » et le « confinement » comme un mollusque dans sa carapace. L’homme est un être de relation qui a besoin de la présence et de l’échange direct avec ses semblables

Jean-Pierre Le Goff

Il en va de même pour la contemplation de la nature et des animaux que l’on met en avant pour retrouver une sérénité en dehors des affres la vie moderne. Dans une société où le culte de la performance et le stress ont envahi l’ensemble des activités sociales, «être bien dans sa tête et dans son corps dans un rapport réconcilié avec la nature» est un objectif qui n’a rien d’évident (surtout dans la période). Cet idéal fantasmatique de réconciliation et d’harmonie est réactivé comme thérapie d’évasion et de décompression pour alléger les contraintes insupportables du confinement. Mais quand on n’a pas la chance d’admirer de beaux paysages, d’observer la nature et les bêtes sauvages, peut-on s’émerveiller devant ses plantes d’appartement, ses animaux de compagnie ou les pigeons qui viennent salir son balcon ou le rebord de sa fenêtre? Comme le dit d’une autre manière un communiqué humoristique attribué à des psychiatres: «Il est tout à fait normal de parler aux murs, aux plantes et autres pots. Veuillez nous contacter uniquement s’ils vous répondent.»

Cette évasion hors de la vie sociale ne saurait tenir très longtemps. L’être humain ne peut pas vivre dans la «distanciation sociale» et le «confinement» comme un mollusque replié dans sa carapace. L’homme est un être de relation dans la vie privée comme dans la vie publique qui a besoin de la présence et de l’échange direct avec ses semblables. Le rapport contemplatif et esthétisant à la nature ne saurait l’oublier. Se réjouir du fait que la terre, la nature et les animaux respirent à nouveau et que ces derniers font leur retour dans les villes alors qu’au même moment une population entière est confinée, que des êtres humains sont placés sous respirateurs artificiels et meurent dans l’isolement, m’apparaît comme une sorte de lapsus antihumaniste et indécent.

De la catastrophe annoncée et des utopies de remplacement

Avec le confinement généralisé et l’arrêt de pans entiers de l’économie, le temps semble arrêté; il prend les traits d’un éternel présent et l’avenir nous apparaît indiscernable. C’est dans cette brèche que s’engouffrent les utopies et les idéologies les plus diverses qui prétendent détenir les clés de l’histoire et ont réponse à tout. Cette pandémie et la crise économique qui l’accompagne viendraient ainsi concrétiser une catastrophe que des prophètes du malheur et des idéologues avaient annoncée depuis longtemps; l’heure de la vérité et de l’éveil des consciences a enfin sonné – et la validation de leurs idées par la même occasion.

Dans le cours même de la pandémie, l’écologie punitive et rédemptrice a continué de nous assener ses leçons. La pandémie serait un «signe» ou un «ultimatum» que nous enverrait la «Nature» ou encore la conséquence de nos «péchés écologiques». Ces propos ne sont pas sans rappeler ceux du maréchal Pétain après la défaite de juin 1940: «Nous payons le prix de nos fautes», ou encore «La terre, elle, ne ment pas». La situation et le contexte historique ne sont plus les mêmes, les dégâts du progrès et les défis écologiques sont bien réels, mais une écologie fondamentaliste et pénitentielle prêche depuis longtemps l’Apocalypse et profite de la pandémie pour se mettre en avant.

La crise sanitaire se double d’une crise économique et les nostalgiques de la guerre des classes appellent de nouveau le monde à «changer de base» et à transformer le «genre humain». Les «Y a qu’à… faut qu’on» et les solutions miracles reviennent en force. L’État doit aider mais il ne peut pas tout. Et la démagogie populiste selon laquelle il suffit de «faire payer les riches et les patrons» ne peut que renforcer la haine et le ressentiment déjà présents dans les rapports sociaux. Un courant gauchiste et revanchard se croise avec un courant écologiste réactionnaire pour nous annoncer un «nouveau nouveau monde» qui n’a rien de réjouissant. Ils se rejoignent dans des interprétations confuses qui font du néolibéralisme mondialisé et de la dégradation du rapport de l’homme à la nature et aux animaux non pas ce qui a pu faciliter la vitesse de propagation du virus et son passage de l’animal à l’homme, mais les causes de son apparition.

Une différenciation s’est opérée entre les beaux parleurs et ceux qui peuvent constituer des repères au milieu de la tourmente. Les principes et les « valeurs » qui se proclament aisément ne prennent leur sens qu’incarnés et en situation

Jean-Pierre Le Goff

Les virus présents dans la nature n’ont pourtant pas attendu l’ère industrielle, les Trente Glorieuses, le néolibéralisme, la dégradation de la biodiversité et le réchauffement climatique pour affecter l’humanité. Par-delà les appels à la «démondialisation», au «changement de paradigme» ou de «modèle», il conviendrait de faire la part des choses entre remises en question salutaires et rejet de la modernité et de l’idée même de progrès.

De l’autorité et de la communication

Cette crise a posé la question de l’autorité de l’État, de ses représentants qui ont dû affronter une situation inédite des plus instables. À cette occasion, les conseillers de la dernière heure, les donneurs de leçons déconnectés de toute situation de responsabilité et d’action n’ont pas manqué de donner de la voix: «On vous l’avait bien dit», «Il suffisait de». Dans le cours même de cette crise, une différenciation s’est opérée entre les beaux parleurs, les communicants à langue de bois et ceux qui peuvent constituer des repères au milieu de la tourmente. Des femmes et des hommes politiques ont su faire face dignement, d’autres sont apparus bavards et insignifiants, justifiant bêtement les incohérences et les manques les plus criants. D’autres encore se sont permis des déclarations scandaleuses sur la responsabilité des malades entrés aux urgences parce qu’ils n’auraient pas respecté le confinement, ou sur les personnes âgées qu’ils entendaient isoler du reste de la population.

Ces phénomènes ne peuvent être imputés à des «ratés dans la communication» ; ils renvoient plus fondamentalement à ce qui structure de l’intérieur un responsable, lui confère à la fois compétence et autorité, tout en comprenant la situation des citoyens ordinaires, d’autant plus quand ceux-ci vivent dans l’anxiété.

Dans la façon d’assumer des responsabilités et de faire face, le tissu éducatif premier, le parcours de vie et de formation, l’acquisition d’une solide culture générale, la confrontation à l’échec et aux épreuves… sont décisifs. Il est trop tôt pour en tirer le bilan, mais la crise a montré l’importance de l’autorité, d’un type de langage et de comportement pouvant inspirer la confiance et l’unité. Les principes et les «valeurs» qui se proclament aisément ne prennent leur sens qu’incarnés et en situation.

Malgré un manque de moyens flagrant, les personnels soignants se sont mobilisés sans compter; ceux qui assurent les fonctions vitales du pays ont continué de travailler; bon gré mal gré, le confinement a été globalement respecté. Confronté à une situation historique sans précédent, notre pays a su globalement y faire face «avec les moyens du bord», en faisant preuve de courage, d’ingéniosité et de solidarité. L’humanisme et le patriotisme sont toujours présents par-delà les fractures et les divisions. Ce sursaut est réconfortant et salutaire, mais combien de temps peut-il durer?

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