MEMORABILIA

«Le moment est venu de repenser une Europe fondée sur la civilisation» Hélène Carrère d’Encausse.

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GRAND ENTRETIEN – L’historienne et secrétaire perpétuel de l’Académie française analyse la portée de la crise du coronavirus. Selon elle, cette institution peut contribuer à la nécessité de bien nommer les choses.

4 mai 2020.
Le FIGARO
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LE FIGARO. – Qu’inspire à l’historienne que vous êtes cette période singulière que nous traversons?

Hélène CARRÈRE D’ENCAUSSE. – Je constate que, confrontés à une immense tragédie collective, nous sommes plongés dans la peur et le désarroi et cela est naturel, mais aussi que nous voyons cette tragédie comme un événement inédit qui ne pouvait, qui ne devait pas se produire dans le monde tel que nous le concevons, et nous sommes donc particulièrement démunis en face de cela pour des raisons intellectuelles et morales. Tout d’abord nous vivons et regardons cette tragédie dans l’immédiat sans la replacer dans la longue durée de l’histoire humaine. Nous vivons dans le présent, nous ignorons l’histoire et nous ne savons donc plus que l’histoire est tragique.

D’une certaine façon nous avons intégré le discours de Francis Fukuyama, nous pensons que l’histoire est finie, que le temps des malheurs est terminé, qu’il a fait place à un présent que chacun maîtrise pour son compte, qui reflète sa seule volonté et son aspiration au bonheur. Mais l’histoire nous a rattrapés et elle nous apprend que les pandémies et les tragédies n’ont jamais épargné les hommes et il faut confronter celle que nous vivons à d’autres pour la comprendre et la mesurer.

Deux exemples, la grande peste noire qui a recouvert le monde entre 1348 et 1350 a tué un tiers de la population européenne, écrit le chroniqueur du Moyen Âge Froissart. Que pèsent au regard de cela les 10.000, 20.000, 30.000 «décès» énumérés chaque jour par le directeur général de la Santé. Au siècle dernier, entre 1918 et 1920, après une guerre mondiale effroyablement meurtrière, la grippe espagnole a tué au bas mot 50 millions d’êtres humains. Et au terme de chaque tragédie, les hommes ont recommencé et réappris à vivre, reconstruit leur univers avec confiance.

Vous évoquez un dénuement moral, qu’entendez-vous par-là exactement?

Nous avons perdu le sens de la mort ou plutôt nous nous sommes débarrassés de la mort. Beaucoup de gens relisent Proust en ce moment, on devrait aussi lire Philippe Ariès et ses deux livres Essais sur la mort en Occident et L’Homme devant la mort, publiés en 1974 et 1977. Il y constate que les sociétés occidentales ne tolèrent plus la mort alors qu’auparavant elles l’avaient «apprivoisée» en l’intégrant à la vie. Les morts restaient mêlés aux vivants. On mourait chez soi, entouré des siens. Les cimetières étaient au milieu des villages et des villes. Nous savions que la mort était l’aboutissement de notre destin. Dans le monde moderne on ne meurt pas, on «part», on s’efface. Le mot même de mort disparaît au profit de décès, qui remplace une réalité charnelle par un constat administratif.

D’où cette espèce d’effroi qui nous saisit face à ces nombreux morts invisibles, notamment dans les Ehpad?

Les gens enfermés dans les Ehpad, à la marge de la société et mourant dans la solitude évoquent ce que Philippe Ariès appelait la sauvagerie ou l’ensauvagement de la mort. La mort est là, à nouveau, et cette réapparition nous scandalise et nous terrifie. On met aussi en avant la menace particulière que la pandémie fait peser sur les personnes âgées. Cela est vrai et toute vie est précieuse, mais faut-il oublier que c’est dans l’ordre naturel? Plus on avance en âge, plus on va vers la mort ; il va donc de soi que l’âge entraîne une vulnérabilité accrue qui fait partie de notre destin. La mort d’un enfant est un scandale, celle d’une personne d’un certain âge obéit à la loi de la nature, même si les progrès de la médecine et des conditions de vie ont entraîné un allongement de l’espérance de vie.

Face à cette crise mondiale, le dénuement est également visible sur le plan international. L’Europe est bien peu présente…

L’Europe a été, est un projet magnifique, un trésor, mais c’est un trésor que nous avons maltraité et laissé dériver vers des querelles et des intérêts particuliers. L’Europe a été victime de simplifications outrancières: on a opposé l’Europe des nations à l’Europe supranationale, qui dépasserait et abolirait les nations. De plus la guerre froide ayant commencé peu après la naissance de l’Europe, l’Europe naissante s’est elle aussi divisée et la division idéologique a subsisté, en dépit de la fin du communisme, sur le continent européen.

Et ainsi l’Europe s’est depuis 1990 amputée d’une part d’elle-même, elle est incomplète ; c’est une Europe politique, économique à laquelle manque l’essentiel, la civilisation héritée d’Athènes et de Rome, celle de l’Europe chrétienne, avec ses deux poumons, la chrétienté romaine et la chrétienté byzantine et l’extraordinaire bouillonnement culturel des XVIe au XXe siècles. Le moment est venu de repenser une Europe fondée sur la civilisation, qui s’étende à tout le continent en englobant la Russie.

Vous évoquez la nécessité d’intégrer la Russie à l’Europe mais elle est également fortement touchée par la pandémie. Quelle est la situation dans ce pays que vous connaissez si bien?

Les Russes sont comme nous désemparés. À Moscou ils sont en quarantaine, autre terme désignant le confinement. Certes les informations sont imprécises, cela tient d’abord à l’immensité du pays, encore plus vaste que la Chine et à son hétérogénéité. De plus le système de santé a été dévasté durant les trente dernières années de l’URSS. On a dit que Tchernobyl avait «achevé» le pouvoir soviétique parce que le mensonge sur lequel il reposait a été si visible. Aujourd’hui, c’est plutôt l’ignorance qui règne.

En Russie, la mort est visible, ne serait-ce que dans la manière d’enterrer. Le cercueil reste ouvert jusqu’à la dernière minute

Hélène Carrère d’Encausse

Mais les Russes sont différents de nous sur deux points. Ils ont un sens aigu de l’histoire peut-être parce que le XXe siècle leur a été si tragique et ils ont conservé la conscience de la mort. Toute la littérature russe en témoigne. Le christianisme orthodoxe aussi qui place si visiblement la résurrection, donc la mort, au cœur de la foi. En Russie, la mort est visible, ne serait-ce que dans la manière d’enterrer. Le cercueil reste ouvert jusqu’à la dernière minute, le mort est présent pour un dernier adieu. Le pouvoir soviétique avait voulu interdire la foi et les rites, on les retrouve partout aujourd’hui.

Cette crise est aussi un révélateur éclatant du poids de la Chine dans le monde d’aujourd’hui…

En réalité, on n’a pas prêté attention à l’évolution chinoise. La Chine a une très grande civilisation qui depuis peu se manifeste dans un projet spectaculaire. «Quand la Chine s’éveillera», avait écrit Alain Peyrefitte. C’est désormais le projet des «nouvelles routes de la soie», projet extraordinaire d’expansion par les voies de l’économie, porté par un système politique autoritaire. L’Europe qui est aussi une très grande civilisation, doit tirer la leçon du défi chinois.

Certains dénoncent aussi de plus en plus les excès de la mondialisation mis en lumière avec cette crise, et qui ont notamment profité à la Chine. Qu’en pensez-vous?

Cette pandémie met en question deux traits marquants de notre monde. L’immédiat qui est notre horizon et une mondialisation peut-être dénuée de sens. La Chine, avec son projet de «nouvelles routes de la soie» sait quelle direction elle veut emprunter. Ce n’est pas vrai pour nous. Valéry disait que les civilisations sont mortelles. Nous sommes les héritiers d’une très grande civilisation, nous n’allons pas la laisser mourir mais nous devons mener une réflexion dans la durée: qu’est la civilisation européenne, quelle civilisation voulons-nous?

Quel rôle peut jouer l’Académie française dans cette réflexion?

Les institutions comme l’Académie ont traversé le temps, les siècles ; elles représentent une mémoire et donc une capacité de réflexion. L’Académie française est malgré le confinement et ses contraintes en ordre de marche.Elle doit nommer les choses, les désigner, écarter la chape de bienséance qui pèse sur les mots et dissimule les réalités et contribuer à la réflexion.

L’Histoire est de retour, l’épidémie nous le fait savoir. Nous devons pour le comprendre et comprendre le monde où nous sommes, dire cela avec des mots. Je voudrais rappeler ici la réponse de Confucius à la question: quelle est la première qualité d’un gouvernant? Bien connaître le sens des mots.

Pour finir, laissez-moi évoquer un événement qui a précédé la pandémie et qui me paraît à la fois avertissement et source d’espoir. Lors de l’incendie de Notre-Dame nous avons vu un sursaut collectif, une conscience commune se manifester en voyant que Notre-Dame qui incarnait une continuité, un dessein dépassant l’homme, était menacée de disparition.

Cette émotion collective dominant notre monde d’individus ancrés dans l’immédiat a montré qu’il existait une communauté humaine ouverte à la transcendance. Il est de la responsabilité de tous ceux qui nous gouvernent et de chacun de nous de revenir à l’essentiel. Réfléchir au sens de la vie.

 

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