MEMORABILIA

« Éloge du confinement » Denis Tillinac.

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Denis Tillinac
Publié le 19/04/2020
Valeurs actuelles.
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– L’épreuve que nous endurons sera salutaire si elle nous permet de redécouvrir la beauté des choses familières et la richesse de notre intériorité.

 

La contraction du temps et de l’espace est un paramètre majeur de l’avènement du “nouveau monde”. Nos contemporains sont harcelés par le “timing” et survolent des immensités indéfinies pour aller étudier l’économie à Shanghai, bronzer leur anatomie aux Seychelles, voir le soleil se coucher sur le canyon du Colorado, la baie d’Along ou le Taj Mahal. Les plus riches vont chasser la bécasse en Uruguay ou pêcher le saumon en Norvège, les moins riches s’offrent une semaine pieds dans l’eau aux Canaries ou aux Baléares.

Le club du troisième âge du chef-lieu de canton le plus périphérique propulse ses adhérents à l’autre bout du monde où on les gave de pittoresque. Vieillard perclus ou jouvenceau à peine pubère, l’homme tourne en boucle sur le globe terrestre comme un insecte autour du lampadaire.

L’ici et l’ailleurs, le jadis et la veille au soir tendent à se confondre dans une gigue où les clichés accumulés par les Smartphone se neutralisent dans l’insignifiance. Prolifération des itinérances, saturation d’images : rien n’a échappé au voyeurisme mondialisé.

Voilà que le confinement nous rapatrie dans le familier et la lenteur. Quelle aubaine ! Le butor ou le snobinard le plus entiché d’insolite s’aperçoit que son for intime s’est poétisé à son insu. D’ailleurs, de quoi se plaint-il ? Des hurlements de sa marmaille et du conjoint qui fait la tronche. Que regrette-t-il ? Les apéros au zinc du bistrot du coin avec ses copains ou les matchs de foot à la télé. Il a oublié son fantasme idiot d’escalade du Machu Picchu. Comme il se meut à l’intérieur du kilomètre prescrit par le règlement, il n’a pas cru utile de s’équiper d’une caméra. Du coup, son œil se fait artiste, ou pour le moins curieux.

Il voit de l’inédit – les couleurs variables au printemps, le jeu du soleil sur une façade. Un visage, un sourire, l’envol d’un oiseau.

Au fond, le confinement dévoile avec une crudité déroutante l’usure infligée aux âmes par un tournis délirant. Nous savions sans nous l’avouer que l’ère du vent dans les voiles est révolue, et que Waikiki Beach ou les Sables-d’Olonne, c’est du pareil au même. La seule temporalité qui nous importe est modulée par les chamades de notre cœur.

Rien n’étant moins écolo qu’un aller-retour aux antipodes, chacun va peut-être se résoudre à voyager sans passeport dans le jardin de son intériorité. Il est tellement plus exaltant que le monde hors-sol proposé par les tour-opérateurs.

Autour de Combray, patelin des plus ordinaires, Proust a glané de quoi enfanter un monde plausible, parce que c’était le sien. Donc il peut devenir le nôtre, pour peu que nous sachions apprécier l’éclosion des fleurs de l’aubépine. On en trouve partout dans la campagne la plus proche.

L’épreuve que nous endurons sera salutaire si elle nous sort de l’impasse du n’importe où et du simultané pour nous offrir gratis ce luxe inouï : le temps retrouvé, les choses de la vie à regarder de près, amoureusement.

La citoyenneté mondialisée est une maladie sénile de l’universalisme. Elle nous décervelle et nous dépossède. Mieux vaut renouer avec un patriotisme à la mesure de notre sensibilité. Celle-ci n’a pas besoin de passer une douane pour ériger ses châteaux en Espagne, mais d’un ancrage dans les lieux habités par ses souvenirs, enluminés par son héritage.

Personne n’a les bras assez longs pour étreindre l’univers, ni une intériorité assez vaste pour héberger de la camelote exotique dans son musée imaginaire. Au prix d’une certaine humilité, l’homme à venir, émancipé des prédicats de la modernité, gagnerait beaucoup à se confiner au plus près de ce qu’il sait aimer. Ainsi nouerait-il des liens avec cet inconnu : lui-même. Puisse ce maudit virus contribuer à cette aventure, la seule à même de réenchanter le monde.

 

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